P. Cé­zanne. Pay­sage d’au­tomne (~1885)

Claude De­bus­sy (1862-1918), Rê­ve­rie
Fran­çois-Joël Thiol­lier, pianiste

Paul Cé­zanne (1839-1906)
Pay­sage d’au­tomne (~1885)
Barnes Foun­da­tion, Philadelphia

Paul Cé­zanne aborde ici le pay­sage d’une ma­nière très dif­fé­rente de l’impressionnisme tra­di­tion­nel. L’automne n’est pas seule­ment un spec­tacle de cou­leurs : il de­vient pour lui un moyen de construire l’espace par la cou­leur et par les formes.

Une na­ture struc­tu­rée
Le pre­mier élé­ment frap­pant est l’importance don­née aux masses vé­gé­tales. Les arbres ne sont pas dé­crits feuille par feuille. Ils ap­pa­raissent comme des en­sembles de formes, presque géo­mé­triques, qui or­ga­nisent la composition. 

Cé­zanne cherche ain­si moins à re­pro­duire fi­dè­le­ment ce que l’œil voit qu’à faire sen­tir la struc­ture pro­fonde du pay­sage. Le feuillage, les troncs, le ter­rain et les bâ­ti­ments éven­tuels s’emboîtent comme les élé­ments d’une ar­chi­tec­ture. C’est l’une des grandes ca­rac­té­ris­tiques de sa pein­ture : la na­ture doit être re­cons­truite sur la toile.

La cou­leur comme moyen de construc­tion
La pa­lette au­tom­nale per­met à Cé­zanne de dé­ve­lop­per une gamme par­ti­cu­liè­re­ment riche : verts en­core pré­sents dans la vé­gé­ta­tion, jaunes et ocres, rouges et oran­gés, bruns et terres, bleus plus froids qui ouvrent et équi­librent l’es­pace. Mais ces cou­leurs ne sont ja­mais sim­ple­ment dé­co­ra­tives. Elles servent à don­ner vo­lume et pro­fon­deur. Un vert peut ain­si de­ve­nir plus sombre pour sug­gé­rer une masse éloi­gnée ; un jaune ou un orange peut faire avan­cer une par­tie du feuillage ; un bleu peut in­tro­duire une res­pi­ra­tion entre les dif­fé­rents plans. Cé­zanne fait de la cou­leur une vé­ri­table ar­chi­tec­ture spatiale.

La touche : entre sen­sa­tion et construc­tion
La touche cé­zan­nienne est es­sen­tielle. Les coups de pin­ceau res­tent sou­vent per­cep­tibles et semblent s’or­ga­ni­ser en pe­tites uni­tés co­lo­rées. Contrai­re­ment à une pein­ture aca­dé­mique où la touche cherche gé­né­ra­le­ment à dis­pa­raître, Cé­zanne laisse voir le tra­vail de la pein­ture. Cette touche n’est pour­tant pas spon­ta­née au sens im­pres­sion­niste du terme. Elle est cal­cu­lée et construite. Les touches s’ad­di­tionnent pour for­mer pro­gres­si­ve­ment la cou­leur, la forme, le vo­lume et l’es­pace. C’est cette mé­thode qui condui­ra, quelques dé­cen­nies plus tard, aux re­cherches de Pi­cas­so et de Braque.

Un es­pace qui n’est pas en­tiè­re­ment stable
L’es­pace chez Cé­zanne pos­sède une qua­li­té très par­ti­cu­lière. Il pa­raît à la fois pro­fon­dé­ment réel et lé­gè­re­ment in­stable. Les dif­fé­rents plans du pay­sage ne sont pas tou­jours sou­mis à une pers­pec­tive clas­sique par­fai­te­ment co­hé­rente. Les arbres peuvent for­mer un écran très dense tan­dis qu’une ou­ver­ture laisse en­tre­voir la profondeur. 

Le spec­ta­teur a ain­si l’im­pres­sion de pé­né­trer dans le pay­sage, plu­tôt que de le re­gar­der sim­ple­ment comme une scène si­tuée der­rière une fe­nêtre. Cé­zanne re­met pro­gres­si­ve­ment en ques­tion la pers­pec­tive tra­di­tion­nelle au pro­fit d’une per­cep­tion plus com­plexe, cor­res­pon­dant da­van­tage à la ma­nière dont nous ex­pé­ri­men­tons réel­le­ment un paysage.

L’au­tomne : une sai­son de tran­si­tion
Le choix de l’au­tomne est par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sant. La na­ture n’est plus dans la plé­ni­tude de l’é­té, mais elle n’est pas en­core en­trée dans le dé­pouille­ment hi­ver­nal. Le pay­sage se trouve dans un état de trans­for­ma­tion. Cette tran­si­tion per­met à Cé­zanne d’ex­plo­rer une op­po­si­tion entre per­ma­nence et chan­ge­ment, abon­dance et dé­pouille­ment, cha­leur des cou­leurs et fraî­cheur de l’es­pace, so­li­di­té des formes et mou­ve­ment de la végétation.