Be­noît XVI. Sainte Thé­rèse de l’En­fant Jésus

1er oc­tobre

Sainte Thé­rèse de Li­sieux, Thé­rèse de l’Enfant Jé­sus et de la Sainte Face, ne vé­cut que 24 ans dans ce monde, à la fin du XIXe siècle, condui­sant une vie très simple et ca­chée mais qui, après sa mort et la pu­bli­ca­tion de ses écrits, est de­ve­nue l’une des saintes les plus connues et ai­mées. La « pe­tite Thé­rèse » n’a ja­mais ces­sé d’aider les âmes les plus simples, les pe­tits, les pauvres, les per­sonnes souf­frantes qui la priaient, mais elle a éga­le­ment illu­mi­né toute l’Église par sa pro­fonde doc­trine spi­ri­tuelle, au point que le vé­né­rable Pape Jean-Paul II, en 1997, a vou­lu lui confé­rer le titre de Doc­teur de l’Église, s’ajoutant à ce­lui de pa­tronne des mis­sions, qui lui avait été at­tri­bué par Pie XI en 1927. Mon bien-ai­mé pré­dé­ces­seur la dé­fi­nit « ex­perte en scien­tia amo­ris » (No­vo Mil­len­nio in­eunte, n. 42). Cette science, qui voit res­plen­dir dans l’amour toute la vé­ri­té de la foi, Thé­rèse l’exprime prin­ci­pa­le­ment dans le ré­cit de sa vie, pu­blié un an après sa mort sous le titre His­toire d’une âme. C’est un livre qui eut im­mé­dia­te­ment un im­mense suc­cès, et qui fut tra­duit dans de nom­breuses langues et dif­fu­sé par­tout dans le monde. Je vou­drais vous in­vi­ter à re­dé­cou­vrir ce pe­tit-grand tré­sor, ce com­men­taire lu­mi­neux de l’Évangile plei­ne­ment vé­cu ! L’His­toire d’une âme, en ef­fet, est une mer­veilleuse his­toire d’Amour, ra­con­tée avec une telle au­then­ti­ci­té, sim­pli­ci­té et fraî­cheur que le lec­teur ne peut qu’en être fas­ci­né ! Mais quel est cet Amour qui a rem­pli toute la vie de Thé­rèse, de son en­fance à sa mort ? Chers amis, cet Amour pos­sède un Vi­sage, il pos­sède un Nom, c’est Jé­sus ! La sainte parle conti­nuel­le­ment de Jé­sus. Par­cou­rons alors les grandes étapes de sa vie, pour en­trer au cœur de sa doctrine.

Thé­rèse naît le 2 jan­vier 1873 à Alen­çon, une ville de Nor­man­die, en France. C’est la der­nière fille de Louis et Zé­lie Mar­tin, époux et pa­rents exem­plaires, béa­ti­fiés en­semble le 19 oc­tobre 2008. Ils eurent neuf en­fants ; quatre d’entre eux mou­rurent en bas âge. Les cinq filles sur­vé­curent, et de­vinrent toutes re­li­gieuses. A l’âge de 4 ans, Thé­rèse fut pro­fon­dé­ment frap­pée par la mort de sa mère (Ms A, 13r). Son père s’installa alors avec ses filles dans la ville de Li­sieux, où se dé­rou­le­ra toute la vie de la sainte. Plus tard, Thé­rèse, frap­pée d’une grave ma­la­die ner­veuse, fut gué­rie par une grâce di­vine, qu’elle-même dé­fi­nit comme le « sou­rire de la Vierge » (ibid., 29v-30v). Elle re­çut en­suite la Pre­mière Com­mu­nion, in­ten­sé­ment vé­cue (ibid., 35r), et pla­ça Jé­sus Eu­cha­ris­tie au centre de son existence.

La « Grâce de Noël » de 1886 marque un tour­nant im­por­tant, qu’elle ap­pelle sa « com­plète conver­sion » (ibid., 44v-45v). En ef­fet, elle gué­rit to­ta­le­ment de son hy­per­sen­si­bi­li­té in­fan­tile et com­mence une « course de géant ». A l’âge de 14 ans, Thé­rèse s’approche tou­jours plus, avec une grande foi, de Jé­sus Cru­ci­fié, et prend à cœur le cas, ap­pa­rem­ment déses­pé­ré, d’un cri­mi­nel condam­né à mort et im­pé­ni­tent (ibid., 45v-46v). « Je vou­lus à tout prix l’empêcher de tom­ber en en­fer » écrit la sainte, dans la cer­ti­tude que sa prière le met­trait en contact avec le Sang ré­demp­teur de Jé­sus. C’est sa pre­mière ex­pé­rience fon­da­men­tale de ma­ter­ni­té spi­ri­tuelle : « tant j’a­vais de confiance en la Mi­sé­ri­corde in­fi­nie de Jé­sus », écrit-elle. Avec la très Sainte Vierge Ma­rie, la jeune Thé­rèse aime, croit et es­père avec « un cœur de mère » (cf. RP 6/​10r).

En no­vembre 1887, Thé­rèse se rend en pè­le­ri­nage à Rome avec son père et sa sœur Cé­line (ibid. 55v-67r). Pour elle, le mo­ment culmi­nant est l’audience du Pape Léon XIII, au­quel elle de­mande l’autorisation d’entrer, à l’âge de quinze ans à peine, au car­mel de Li­sieux. Un an plus tard, son dé­sir se réa­lise : elle de­vient car­mé­lite « pour sau­ver les âmes et prier pour les prêtres » (ibid., 69v). Dans le même temps, com­mence éga­le­ment la dou­lou­reuse et hu­mi­liante ma­la­die men­tale de son père. C’est une grande souf­france qui conduit Thé­rèse à la contem­pla­tion du Vi­sage de Jé­sus dans sa pas­sion (ibid., 71rv). Ain­si, son nom de re­li­gieuse — sœur Thé­rèse de l’Enfant Jé­sus et de la Sainte Face — ex­prime le pro­gramme de toute sa vie, dans la com­mu­nion aux mys­tères cen­traux de l’Incarnation et de la Ré­demp­tion. Sa pro­fes­sion re­li­gieuse, en la fête de la Na­ti­vi­té de Ma­rie, le 8 sep­tembre 1890, est pour elle un vé­ri­table ma­riage spi­ri­tuel dans la « pe­ti­tesse » évan­gé­lique, ca­rac­té­ri­sée par le sym­bole de la fleur : « Quelle belle fête que la Na­ti­vi­té de Ma­rie pour de­ve­nir l’épouse de Jé­sus ! — écrit- elle — C’était la pe­tite Sainte Vierge d’un jour qui pré­sen­tait sa pe­tite fleur au pe­tit Jé­sus » (ibid., 77r). Pour Thé­rèse, être re­li­gieuse si­gni­fie être l’épouse de Jé­sus et mère des âmes (cf. Ms B, 2v). Le même jour, la sainte écrit une prière qui in­dique toute l’orientation de sa vie : elle de­mande à Jé­sus le don de l’Amour in­fi­ni, d’être la plus pe­tite, et sur­tout elle de­mande le sa­lut de tous les hommes : « Qu’aucune âme ne soit dam­née aujourd’hui » (Pri 2). Son Of­frande à l’Amour mi­sé­ri­cor­dieux, faite en la fête de la Très Sainte Tri­ni­té de 1895, est d’une grande im­por­tance (Ms A, 83v-84r ; Pri 6) : une of­frande que Thé­rèse par­ta­gea im­mé­dia­te­ment avec ses consœurs, étant dé­jà vice-maî­tresse des novices.

Dix ans après la « Grâce de Noël », en 1896, ar­rive la « Grâce de Pâques », qui ouvre la der­nière pé­riode de la vie de Thé­rèse, avec le dé­but de sa pas­sion en union pro­fonde avec la Pas­sion de Jé­sus. Il s’agit de la pas­sion du corps, avec la ma­la­die qui la condui­ra à la mort à tra­vers de grandes souf­frances, mais il s’agit sur­tout de la pas­sion de l’âme, avec une très dou­lou­reuse épreuve de foi (Ms C, 4v-7v). Avec Ma­rie à cô­té de la Croix de Jé­sus, Thé­rèse vit alors la foi la plus hé­roïque, comme une lu­mière dans les té­nèbres qui en­va­hissent son âme. La car­mé­lite a conscience de vivre cette grande épreuve pour le sa­lut de tous les athées du monde mo­derne, qu’elle ap­pelle « frères ». Elle vit alors en­core plus in­ten­sé­ment l’amour fra­ter­nel (8r-33v) : en­vers les sœurs de sa com­mu­nau­té, en­vers ses deux frères spi­ri­tuels mis­sion­naires, en­vers les prêtres et tous les hommes, en par­ti­cu­lier les plus loin­tains. Elle de­vient vé­ri­ta­ble­ment une « sœur uni­ver­selle » ! Sa cha­ri­té ai­mable et sou­riante est l’expression de la joie pro­fonde dont elle nous ré­vèle le se­cret : « Jé­sus, ma joie est de T’aimer » (PN 45/7). Dans ce contexte de souf­france, en vi­vant le plus grand amour dans les pe­tites choses de la vie quo­ti­dienne, la sainte conduit à son ac­com­plis­se­ment sa vo­ca­tion d’être l’Amour au cœur de l’Église (cf. Ms B, 3v).

Thé­rèse meurt le soir du 30 sep­tembre 1897, en pro­non­çant les simples pa­roles « Mon Dieu, je vous aime !», en re­gar­dant le Cru­ci­fix qu’elle ser­rait entre ses mains. Ces der­nières pa­roles de la sainte sont la clé de toute sa doc­trine, de son in­ter­pré­ta­tion de l’Évangile. L’acte d’amour, ex­pri­mé dans son der­nier souffle, était comme la res­pi­ra­tion conti­nuelle de son âme, comme le bat­te­ment de son cœur. Les simples pa­roles « Jé­sus je T’aime » sont au centre de tous ses écrits. L’acte d’amour à Jé­sus la plonge dans la Très Sainte Tri­ni­té. Elle écrit : « Ah tu le sais, Di­vin Jé­sus je T’aime, / L’Esprit d’Amour m’embrase de son feu, / C’est en T’aimant que j’attire le Père » (PN 17/2).

Chers amis, nous aus­si, avec sainte Thé­rèse de l’Enfant Jé­sus, nous de­vrions pou­voir ré­pé­ter chaque jour au Sei­gneur que nous vou­lons vivre d’amour pour Lui et pour les autres, ap­prendre à l’école des saints à ai­mer de ma­nière au­then­tique et to­tale. Thé­rèse est l’un des « pe­tits » de l’Évangile qui se laissent conduire par Dieu dans les pro­fon­deurs de son Mys­tère. Un guide pour tous, sur­tout pour ceux qui, dans le Peuple de Dieu, ac­com­plissent le mi­nis­tère de théo­lo­giens. Avec l’humilité et la cha­ri­té, la foi et l’espérance, Thé­rèse entre conti­nuel­le­ment dans le cœur de la Sainte Écri­ture qui ren­ferme le Mys­tère du Christ. Et cette lec­ture de la Bible, nour­rie par la science de l’amour, ne s’oppose pas à la science aca­dé­mique. La science des saints, en ef­fet, dont elle parle elle-même dans la der­nière page de l’His­toire d’une âme, est la science la plus éle­vée. « Tous les saints l’ont com­pris et plus par­ti­cu­liè­re­ment peut-être ceux qui rem­plirent l’univers de l’illumination de la doc­trine évan­gé­lique. N’est-ce point dans l’oraison que les saints Paul, Au­gus­tin, Jean de la Croix, Tho­mas d’Aquin, Fran­çois, Do­mi­nique et tant d’autres illustres Amis de Dieu ont pui­sé cette science di­vine qui ra­vit les plus grands gé­nies ?» (Ms C, 36r). In­sé­pa­rable de l’Évangile, l’Eucharistie est pour Thé­rèse le Sa­cre­ment de l’amour di­vin qui s’abaisse à l’extrême pour s’élever jusqu’à Lui. Dans sa der­nière Lettre, sur une image qui re­pré­sente l’Enfant Jé­sus dans l’Hostie consa­crée, la sainte écrit ces simples mots : « Je ne puis craindre un Dieu qui s’est fait pour moi si pe­tit ! (…) Je l’aime car Il n’est qu’Amour et Mi­sé­ri­corde !» (LT 266).

Dans l’Évangile, Thé­rèse dé­couvre sur­tout la Mi­sé­ri­corde de Jé­sus, au point d’affirmer : « A moi il a don­né sa Mi­sé­ri­corde in­fi­nie, et c’est à tra­vers elle que je contemple et adore les autres per­fec­tions di­vines ! (…) Alors toutes m’apparaissent rayon­nantes d’amour, la Jus­tice même (et peut-être en­core plus que toute autre) me semble re­vê­tue d’amour » (Ms A, 84r). Ain­si s’exprime-t-elle dans les der­nières lignes de l’His­toire d’une âme : « Je n’ai qu’à je­ter les yeux dans le Saint Évan­gile, aus­si­tôt je res­pire les par­fums de la vie de Jé­sus et je sais de quel cô­té cou­rir… Ce n’est pas à la pre­mière place, mais à la der­nière que je m’élance… Oui je le sens, quand même j’au­rais sur la conscience tous les pé­chés qui se peuvent com­mettre, j’i­rais, le cœur bri­sé de re­pen­tir, me je­ter dans les bras de Jé­sus, car je sais com­bien Il ché­rit l’en­fant pro­digue qui re­vient à Lui » (Ms C, 36v-37r). « Confiance et Amour » sont donc le point fi­nal du ré­cit de sa vie, deux mots qui comme des phares ont éclai­ré tout son che­min de sain­te­té, pour pou­voir gui­der les autres sur sa propre « pe­tite voie de confiance et d’amour », de l’enfance spi­ri­tuelle (cf. Ms C, 2v-3r ; LT 226). Confiance comme celle de l’enfant qui s’abandonne entre les mains de Dieu, in­sé­pa­rable de l’engagement fort, ra­di­cal du vé­ri­table amour, qui est un don to­tal de soi, pour tou­jours, comme le dit la sainte en contem­plant Ma­rie : « Ai­mer c’est tout don­ner, et se don­ner soi-même » (Pour­quoi je t’aime, ô Ma­rie, PN 54/22). Ain­si Thé­rèse nous in­dique à tous que la vie chré­tienne consiste à vivre plei­ne­ment la grâce du Bap­tême dans le don to­tal de soi à l’Amour du Père, pour vivre comme le Christ, dans le feu de l’Esprit Saint, Son propre amour pour tous les autres.

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 6 avril 2011
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