E. Fiat. Af­fron­ter l’angoisse et le tra­gique en fin de vie

Un ef­fort pour rendre le tra­gique moins tra­gique : telle est notre dé­fi­ni­tion de l’éthique, dé­fi­ni­tion qui in­dique as­sez que nous ne pen­sons certes pas qu’il puisse ja­mais exis­ter une éthique qui mette fin au tra­gique. Car il y a dans toute vie une part de tra­gique, et qu’elle se ma­ni­feste tout par­ti­cu­liè­re­ment dans les der­niers mo­ments n’a rien qui doive surprendre.

Non, en vé­ri­té, nulle éthique, nulle pra­tique, et même celle des soins pal­lia­tifs, ne sau­rait dis­soudre ce que la vie hu­maine contient de tra­gique, dis­soudre ce que la vie hu­maine contient d’angoissant. Aus­si notre pro­pos vise-t-il à en ap­pe­ler à une pra­tique pal­lia­tive qui res­pecte le tra­gique et l’angoisse, qui ne les consi­dère pas comme ce qui doit à toute force être sup­pri­mé, mais ce avec quoi il faut com­po­ser, au sens mu­si­cal, si l’on veut, du terme. Car s’il est vrai qu’il y a du tra­gique, ou de l’angoisse pa­tho­lo­giques, il n’en de­meure pas moins que toute tra­gé­die, toute an­goisse ne re­lèvent pas du pathologique !

De l’angoisse
L’homme, c’est l’animal an­gois­sé. Qu’est-ce à dire ? Que si on laisse de cô­té ces an­goisses pro­pre­ment pa­tho­lo­giques, que la mé­de­cine a pour tâche de gué­rir, au moins de soi­gner, il en de­meure en­core une qui, bien loin de ré­vé­ler quelque dys­fonc­tion­ne­ment, in­dique au contraire que c’est bien d’un homme qu’il s’agit là, et non point d’une bête. Et cette an­goisse, la tra­di­tion la qua­li­fie de mé­ta­phy­sique, ou d’existentielle, comme on vou­dra. Est-ce à dire que les ani­maux ignorent l’angoisse ? Certes pas ! Mais il faut que quelque évé­ne­ment, que quelque ob­jet les y in­vite, et fasse de leur peur une peur en quelque chose mo­ti­vée. Dans l’angoisse dont nous vou­lons par­ler, en re­vanche, il n’est nul ob­jet, nul évé­ne­ment qui mo­tive son an­goisse, et notre homme a pour­tant l’âme ser­rée, et le cœur op­pres­sé 1 … Il n’y a rien qui fasse peur, si­non ce rien, qui fait peur. L’angoisse mé­ta­phy­sique, c’est la mor­sure que le néant fait à notre âme. Car je suis en­tou­ré entre deux néants ! Je ne se­rai plus, j’au­rais pu ne pas être… J’ai plus ou moins vague conscience, et de ma mor­ta­li­té (je ne se­rai plus), et de ma contin­gence (j’aurais pu ne pas être). L’angoisse est donc bien une mor­sure : deux mâ­choires me mordent, et ne re­lâchent ja­mais du­ra­ble­ment, ja­mais to­ta­le­ment leur étreinte ; l’une s’appelle conscience de ma mor­ta­li­té ; l’autre conscience de ma contin­gence. Être an­gois­sé, c’est donc avoir la mort dans l’âme, et cette pré­sence ne se li­mite nul­le­ment aux seuls mo­ments de déses­poir ou de re­mords où l’on dit qu’ on a la mort dans l’âme.

Nous vi­vons ce­pen­dant dans une so­cié­té qui semble dé­nier la mort, une so­cié­té qui mul­ti­plie les moyens de se di­ver­tir des ques­tions es­sen­tielles comme le di­sait Pas­cal. « A l’o­ri­gine de la so­cié­té in­dus­trielle, fon­dée sur le pri­mat de la mar­chan­dise -de la chose-, nous trou­vons une vo­lon­té de pla­cer l’es­sen­tiel -ce qui ef­fraie et ra­vit dans le trem­ble­ment- en de­hors du monde de l’ac­ti­vi­té, du monde des choses. La re­li­gion en gé­né­ral ré­pon­dit au dé­sir de l’­homme de se trou­ver lui-même, de re­trou­ver une in­ti­mi­té tou­jours étran­ge­ment éga­rée », di­sait Georges Ba­taille dans un livre au titre évo­ca­teur : La part mau­dite. La mort ap­pa­raît donc bien comme la part mau­dite de notre ci­vi­li­sa­tion. Mais la mort nous at­tend 2 ! Et il n’est pas né­ces­saire d’en­trer dans les pro­fon­deurs du dis­cours psy­cha­na­ly­tique pour de­vi­ner que le re­fou­le­ment de la mort et de l’an­goisse est dangereux.

Voi­ci donc que la mort me rap­pelle à l’ordre de la na­ture, et voi­ci donc que cette in­té­rio­ri­té que la so­cié­té dé­nie prend à pré­sent toute la place ; et veut être en­ten­due, hurle par­fois qu’elle veut être en­ten­due. Eh bien, en­ten­dons, et même, écoutons !

D’une pra­tique l’autre
Aus­si notre pro­pos est-il as­sez simple. Ce qui nous a tou­jours gê­né dans la pra­tique eu­tha­na­sique, c’est certes, et en tout pre­mier lieu, le mé­pris dans le­quel elle nous semble te­nir cette concep­tion kan­tienne de la di­gni­té 3, se­lon la­quelle la di­gni­té hu­maine est sans de­grés ni par­ties 4 ; mais c’est aus­si, en se­cond lieu, le peu de cas qu’elle fait du tra­gique et de l’angoisse : ju­geant leur ma­ni­fes­ta­tion tou­jours in­op­por­tune, elle semble n’avoir d’autre moyen d’en fi­nir avec eux, que ce­lui qui consiste à en fi­nir, pu­re­ment et sim­ple­ment, avec la vie hu­maine, quand elle ré­vèle sa part d’angoisse et de tra­gique 5. Ob­sé­dée par la maî­trise, sem­blant iden­ti­fier di­gni­té et maî­trise 6, la pra­tique eu­tha­na­sique nous semble com­mettre ri­tuel­le­ment cette double faute, qui consiste d’abord à consi­dé­rer le tra­gique et l’angoisse comme des pro­blèmes à ré­soudre, et qui en­suite ne pour­raient l’être que par l’arrêt vo­lon­taire de la vie.

Ins­pi­rée par une concep­tion kan­tienne de la di­gni­té, la pra­tique pal­lia­tive sus­cite chez nous re­con­nais­sance, et gra­ti­tude : et il est en ef­fet ad­mi­rable que tant d’hommes et de femmes se lèvent ma­tin 7, pour mur­mu­rer aux mou­rants qu’une perte de maî­trise n’est pas une perte de di­gni­té ; qu’il y a d’autres re­mèdes 8 à la dou­leur au goût de sel qu’une mort mé­di­ca­le­ment, hy­gié­ni­que­ment ad­mi­nis­trée ; qu’on peut apai­ser les dou­leurs sans don­ner la mort ; que ce qui se cache sous l’apparent dé­sir de mort, c’est bien sou­vent un dé­sir d’amour… Mais il nous semble que cette pra­tique pal­lia­tive man­que­rait à sa belle mo­des­tie de prin­cipe, si après avoir sou­la­gé la dou­leur phy­sique, elle se pro­po­sait la sup­pres­sion de toute souf­france mo­rale ; ou si elle s’installait dans une bonne conscience à peu de frais, celle qui consiste à re­fu­ser d’admettre l’existence de di­lemmes dou­lou­reux, de conflits de conscience qui ne le soient pas moins. Comme le di­sait le Chœur dans l’An­ti­gone de So­phocle : « Ce­lui qui se croit seul sen­sé, ouvre-le : tu n’y trou­ve­ras que du vide. » Or on ne peut nier qu’il existe des si­tua­tions pro­pre­ment tra­giques, où le don de la mort - quand même il se­rait vé­cu comme une trans­gres­sion 9 - semble une « so­lu­tion » en­vi­sa­geable, et même dé­si­rable ! Sa­voir que l’on risque une hé­mor­ra­gie gé­né­rale ; avoir l’impression que sa vie res­semble à celle du juif er­rant, ou du Hol­lan­dais vo­lant de Wag­ner, ces hommes qui as­pirent de toutes leurs forces à un re­pos qui leur est obs­ti­né­ment re­fu­sé (une sorte d’insomnie in­fi­nie, où l’on est épui­sé et veut dor­mir, alors que quelque chose en soi ré­siste au som­meil) : ce risque, cette im­pres­sion existent, et il se­rait in­hu­main de ne pas les dire déchirants !

Du tra­gique
La tra­gé­die, c’est pré­ci­sé­ment l’impossibilité de dé­pas­ser la contra­dic­tion, le di­lemme ; l’im­pos­si­bi­li­té de choi­sir. Le per­son­nage tra­gique vit des conflits de de­voirs : le Roi doit pro­té­ger la loi, et pro­té­ger son fils. Mais le fils a com­mis un crime dont la loi dit qu’il doit en­traî­ner la mort ! Que faire alors ? Et l’on en prend pour 5 actes d’Alexandrins, où notre hé­ros se montre in­ca­pable de tran­cher, jusqu’à ce que la mort tranche… Ain­si se ter­minent les tra­gé­dies : par la mort du hé­ros, seule pos­si­bi­li­té pour sor­tir d’une si­tua­tion pro­pre­ment impossible.

Quel soi­gnant nie­ra avoir vé­cu par­fois de ces conflits cor­né­liens ? Que de­vait-il faire, lorsque le prin­cipe de bien­fai­sance et le prin­cipe d’autonomie10 en­traient en lui en contra­dic­tion ? Son moi glo­rieux se confon­dait alors avec la somme de ses doutes, sa dé­li­bé­ra­tion so­li­taire se fai­sait in­dé­ci­sion, mise en sus­pens, ru­mi­na­tion à l’in­fi­ni. Il pro­lon­geait ses connais­sances, sans ja­mais les tra­duire en actes ; à la som­ma­tion d’agir, il ré­pon­dait par une ges­ti­cu­la­tion de la pen­sée, par des ater­moie­ments au seuil de la dé­ci­sion. En­fer­mé dans une contem­pla­tion sté­rile des di­verses pos­si­bi­li­tés d’action, notre per­son­nage tra­gique se lais­sait alors pa­ra­ly­ser par la pos­si­bi­li­té du re­mords : « Si je choi­sis mal, j’é­prou­ve­rai un tel re­mords…» Son in­dé­ci­sion se nour­ris­sait de la ter­reur éprou­vée face à l’ir­ré­ver­si­bi­li­té du temps, de l’im­pos­si­bi­li­té de pou­voir ex­pé­ri­men­ter plu­sieurs so­lu­tions pour un seul pro­blème existentiel.

Ce que nous vou­lons dire, c’est qu’il existe dans toute vie d’homme en ac­com­pa­gnant un autre dans les der­niers la­cets de sa vie, de ce genre de mo­ments où la mort pa­raît émi­nem­ment dé­si­rable, et où les conflits in­ternes sont si dé­chi­rants qu’ils font va­ciller les cer­ti­tudes les mieux che­villées. Toute fin de vie ac­com­pa­gnée par une pra­tique pal­lia­tive ne se ter­mine certes pas par l’un de ces ac­com­plis­se­ments se­reins, doux, tran­quilles, dont une Eli­sa­beth Kü­bler-Ross, une Ma­rie de Hen­ne­zel nous ont tant par­lé ! Ap­pre­nons à faire place à la ré­volte, à l’angoisse, au tragique.

L’éthique est bien un ef­fort pour rendre le tra­gique moins tra­gique. Elle est une pra­tique qui ne va pas sans dé­ci­sions dou­lou­reuses, tant il est vrai que dé­ci­der, c’est tou­jours prendre des risques, s’ap­puyer sur des contours frêles, in­cer­tains, fra­giles. La dé­ci­sion se dé­ploie tou­jours sur fond d’in­cer­ti­tude ; elle émerge tou­jours dans la pé­nombre du doute, est par es­sence cré­pus­cu­laire : il peut y avoir un doute sur cha­cune de nos dé­ci­sions ! A l’assurance al­tière des par­ti­sans de la bonne mort, qui traitent l’énigme de la souf­france et de la mort comme un pro­blème à ré­soudre, ne ré­pon­dons pas par l’assurance in­verse des par­ti­sans de la mort bonne, la­quelle se­rait la mort né­ces­sai­re­ment apai­sée dans une uni­té de soins pal­lia­tifs. Les soins pal­lia­tifs sont aujourd’hui as­sez grands pour ap­prendre de leurs cri­tiques, pour avouer leur part de fragilité.

Au che­vet du mou­rant, il ne s’a­git pas tant de faire quelque chose que d’être là, pas tant de dire que d’é­cou­ter : ou­vrir un vide de bonne qua­li­té, à l’in­té­rieur du­quel les pa­roles du mou­rant peuvent se dé­ployer ; une chambre d’é­cho à la meilleure acous­tique pos­sible, y com­pris pour que sa ré­volte, et son an­goisse s’expriment. J’aperçois la grand-mère sur son lit d’­hô­pi­tal, qui at­tend in­cons­ciem­ment la mort, la mort au goût de sel, la mort à la bouche ter­reuse ; son chi­gnon est tom­bé, j’a­per­çois de longs che­veux blancs que je n’a­vais ja­mais vus… Je ne sais com­ment l’accompagner ; ai­dez-moi, aidez-moi…

Éric Fiat, Phi­lo pour tous
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Bio­gra­phie
Agré­gé de phi­lo­so­phie, Éric Fiat est maître de confé­rences à l’université de Marne-la-Val­lée et pro­fes­seur de phi­lo­so­phie au Centre de For­ma­tion Conti­nue du Per­son­nel Hos­pi­ta­lier de l’AP-HP. Il est éga­le­ment membre du co­mi­té d’experts sur la per­sonne âgée à la Mai­rie de Pa­ris et de la com­mis­sion d’éthique des anes­thé­sistes-ré­ani­ma­teurs de langue fran­çaise. Ses ré­flexions éthiques portent sur les pra­tiques liées à la fin de vie et la di­gni­té de la per­sonne hu­maine. Der­nier ou­vrage : Gran­deurs et mi­sères des hommes - Pe­tit trai­té de di­gni­té, La­rousse
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Notes
1An­goisse vient du la­tin an­gus­tia, qui si­gni­fie res­ser­re­ment, et d’an­gere, res­ser­rer, étran­gler, d’où vient éga­le­ment an­gine.
2 C’est d’ailleurs ce qu’elle dit à l’oncle Ar­chi­bald de la chan­son de Bras­sens : « Et notre hy­men à tous les deux était pré­vu de­puis l’jour de / ton bap­tè-è-me, ton bap­tè-è-me.«
 3 Concep­tion que nous fai­sons nôtre, pour l’essentiel en tous cas.
4 Ce qui si­gni­fie que la perte des fa­cul­tés (phy­siques, in­tel­lec­tuelles et même mo­rales) ne sau­rait être re­gar­dée comme une perte de di­gni­té : les hommes ne sont pas plus ou moins dignes ; ils le sont tous, et le sont tous éga­le­ment, du seul fait qu’ils sont tous ha­bi­tés par la même Loi mo­rale. Les dif­fé­rences entre les hommes in­ter­viennent seule­ment dans un se­cond temps, lorsqu’il faut bien consta­ter que tous les hommes ne sont pas éga­le­ment dignes de leur di­gni­té, pas éga­le­ment bons.
5 Ou, pour le dire plus sim­ple­ment, avec sa part de fra­gi­li­té.
6 Un homme ne se­rait digne que dans la me­sure où il se­rait maître : de sa pa­role, de ses sphinc­ters, de sa vie comme de sa mort, et au-de­là, de lui comme de l’univers !
7 Ou ne se couchent pas la nuit…
8 An­tal­giques, anal­gé­siques adé­qua­te­ment uti­li­sés…
9 Et ce que nous re­pro­chons aux par­ti­sans de la lé­ga­li­sa­tion de l’euthanasie, c’est pré­ci­sé­ment de ne pas voir que don­ner la mort, c’est tou­jours trans­gres­ser l’un des in­ter­dits fon­da­teurs de toute ci­vi­li­sa­tion : le fa­meux « Tu ne tue­ras point ».
10 Il s’agit de res­pec­ter l’autonomie du pa­tient, ce qui ne si­gni­fie pas se faire le pres­ta­taire de ser­vice de ses moindres désirs…