Grégorien, Veni Sancte Spiritus 1
Schola de la cathédrale de Fribourg / CH
Ces premiers vitraux pour Alfred Manessier, furent aussi les tout premiers vitraux non-figuratifs posés dans un édifice cultuel. Paysage bleu, Paysage doré, À la Vierge, À Sainte Agathe, Le Baptême, La Pénitence, La Musique ou Chant grégorien.

Alfred Manessier (1911-1993), Paysage doré
Réalisation : Ateliers François Lorin, Chartres et Paris
Église Saint-Michel (1948-1950), Les Bréseux (Doubs)
« Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici : cela était très bon. » (Gn 1 31)
Les deux premiers vitraux, installés dans le chœur en 1948, sont généralement désignés comme Paysage bleu et Paysage doré.
Le terme paysage est important. Manessier ne peint pas les montagnes, les arbres ou les forêts de façon descriptive. Il cherche à transposer leur expérience intérieure : la lumière, la profondeur, le silence, la présence de la nature. La couleur devient une lumière que l’on reçoit.
Les vitraux peuvent être compris comme une véritable théologie de la lumière : le verre ne retient pas la lumière, il la laisse passer et la transforme.

Alfred Manessier (1911-1993), Paysage bleu
Église Saint-Michel (1948-1950), Les Bréseux (Doubs)
« Et vous, montagnes et collines,
bénissez le Seigneur :
À lui, haute gloire, louange éternelle ! »
(Dn 3, 75)
Paysage doré. L’aube intérieure
Si le Paysage bleu est le silence, le Paysage doré semble être son illumination. Le jaune, l’or, les ocres et les tons chauds introduisent dans l’espace une lumière presque solaire. Mais là encore, Manessier peint le passage de l’ombre à la lumière.
Le doré possède quelque chose de presque liturgique. Il rappelle l’or des icônes, les fonds précieux de l’art chrétien ancien, mais il n’en reproduit pas la fonction décorative. Chez Manessier, l’or n’est pas une surface précieuse : il est une lumière qui vient de derrière la matière.
C’est toute la beauté paradoxale du vitrail. Le verre paraît matériel — lourd, fragile, terrestre — et pourtant il ne devient vraiment lui-même que lorsqu’il est traversé par ce qui n’est pas lui.
La lumière révèle ainsi une vérité spirituelle très simple : ce qui est transparent ne possède pas la lumière ; il la reçoit. Le Paysage doré peut alors se lire comme une métaphore de la grâce. Quelque chose vient de l’extérieur, traverse le monde et le transforme sans le détruire.
La lumière n’efface pas les plombs, elle ne supprime pas les morceaux de verre : elle les rassemble dans une unité nouvelle. C’est ainsi que Manessier comprend la création : non comme un objet achevé, mais comme quelque chose qui s’accomplit dans la lumière.

Alfred Manessier (1911-1993), A la Vierge
Église Saint-Michel (1948-1950), Les Bréseux (Doubs)
« Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. » Lc 1, 38)
La Vierge, présence sans visage
Avec la verrière consacrée à la Vierge, Manessier aborde un problème particulièrement délicat. Comment représenter Marie sans peindre son visage ? Comment rendre présente celle dont toute la tradition chrétienne a précisément retenu une présence humaine, maternelle, humble et silencieuse ?
Manessier ne cherche pas à répondre par une nouvelle figure de Marie. Il fait de la couleur un espace de présence.
La Vierge semble surgir de la composition sans être enfermée dans un contour. Elle appartient au tissu même de la lumière. Et cela possède une résonance théologique profonde.
Marie est, dans la tradition chrétienne, celle qui reçoit : elle reçoit la Parole, elle reçoit en elle la présence divine. Le vitrail fonctionne de manière analogue. Le verre reçoit la lumière. Ainsi, sans raconter l’Annonciation, Manessier peut suggère une présence reçue, accueillie, devenue lumière. La Vierge devient une silhouette intérieure. On pourrait dire qu’il remplace le visage par la lumière. Et cette absence de visage n’est pas une privation. Elle permet au regard de ne pas s’arrêter sur une personne représentée, mais de pénétrer dans un espace de contemplation.
Marie devient celle qui nous apprend à regarder.

Alfred Manessier (1911-1993), A Sainte-Agathe
Église Saint-Michel (1948-1950), Les Bréseux (Doubs)
« Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. » (Ap 7, 14)
Sainte Agathe. La sainteté comme flamme intérieure
La verrière consacrée à sainte Agathe introduit une autre dimension : celle du témoignage et du martyre. Une sainte martyre pourrait naturellement être représentée par les instruments de son supplice, par une palme, par un attribut permettant de l’identifier. Manessier ne raconte pas la vie d’Agathe. Il cherche à rendre sensible la force intérieure du témoignage.
La couleur prend alors une intensité particulière. Les contrastes, les éclats et les tensions du vitrail peuvent être perçus comme autant de forces qui traversent la figure. La sainteté est une lumière qui résiste.
Le vitrail lui-même devient une image du martyr : le verre est fragmenté, séparé par des lignes de plomb, soumis à une structure qui pourrait sembler contraignante ; et pourtant, lorsque la lumière arrive, toutes ces fractures deviennent beauté. C’est une très belle métaphore de la sainteté chrétienne. L’homme peut être brisé sans être anéanti. Les blessures elles-mêmes peuvent devenir, paradoxalement, les lieux par lesquels passe la lumière. Ainsi, la verrière de sainte Agathe fait éprouver la transfiguration.

Alfred Manessier (1911-1993), Le Baptême
Église Saint-Michel (1948-1950), Les Bréseux (Doubs)
« L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. »
(Jn 4, 14)
Le Baptême. Naître dans la lumière
Avec Le Baptême, Manessier atteint l’un des sujets les plus naturellement accordés au langage du vitrail. Le baptême est précisément le sacrement de l’eau et de la lumière. Il est passage. Passage de l’ancien au nouveau, de la mort à la vie, de l’obscurité à la lumière. Or le vitrail est lui-même un art du passage. La lumière traverse. Elle descend dans l’espace. Elle transforme ce qu’elle traverse. Le Baptême peut être regardé comme une sorte de métaphore visuelle du sacrement.
L’eau baptismale n’est pas nécessairement représentée comme une rivière ou une cuve. Elle devient mouvement de lumière. Les bleus, les blancs, les transparences, les passages d’une couleur à l’autre donnent au regard l’impression d’une matière qui se déplace et se renouvelle.
Le baptême est aussi une naissance. Et la lumière qui traverse le verre semble précisément accomplir cette naissance sous nos yeux : quelque chose apparaît qui n’était pas visible auparavant. Voici le passage par lequel la vie reçoit une lumière nouvelle.
Il y a ici quelque chose de profondément johannique : la lumière qui vient dans le monde, et l’homme qui est appelé à marcher dans cette lumière.

Alfred Manessier (1911-1993), La Pénitence
Église Saint-Michel (1948-1950), Les Bréseux (Doubs)
« Je vous donnerai un cœur nouveau,
je mettrai en vous un esprit nouveau.
J’ôterai de votre chair le cœur de pierre,
je vous donnerai un cœur de chair. »
(Ez 36, 26)
La Pénitence. Traverser l’obscurité
La Pénitence constitue le contrepoint nécessaire au baptême. Si le baptême est naissance, la pénitence est retour. Si le baptême est commencement, la pénitence est conversion du regard. Manessier donne à voir un espace où les couleurs semblent connaître davantage de tensions, de profondeurs et de contrastes. La pénitence chrétienne n’est pas la culpabilité. Elle est, étymologiquement et spirituellement, un retournement. Quelque chose doit changer de direction.
Le regard lui-même est obligé de changer de direction devant le vitrail : il ne peut pas saisir immédiatement une image. Il doit errer, chercher, revenir, découvrir des rapports de couleurs qu’il n’avait pas perçus.
Le regard fait pénitence. Il apprend à ne plus vouloir posséder immédiatement ce qu’il voit. C’est une dimension très importante de l’abstraction de Manessier : elle oblige à une forme de patience. On ne comprend pas immédiatement. On demeure. On regarde encore. Et peu à peu, l’image cesse d’être un objet extérieur pour devenir une expérience intérieure. La pénitence devient alors cette conversion très simple : passer du regard qui possède au regard qui reçoit.

Alfred Manessier (1911-1993),
La Musique ou Chant grégorien
Église Saint-Michel (1948-1950), Les Bréseux (Doubs)
« Louez Dieu dans son temple saint,
louez-le au ciel de sa puissance ;
louez-le par tous les instruments. » (Ps 150)
Une musique devenue lumière
Le titre est révélateur : La Musique ou Chant grégorien. Le chant grégorien est fondé sur la respiration, la montée, la descente, la reprise, l’attente et le silence. Il avance dans le temps avec une sorte de patience contemplative. C’est exactement ce que fait ici la composition abstraite. Les formes colorées sont des événements visuels. Elles apparaissent, se répondent, s’interrompent, reprennent leur mouvement. Le regard chante.
Le chant grégorien : une spiritualité du souffle
Le grégorien est une musique qui se situe entre la parole et le chant. Les mots demeurent importants, mais ils sont prolongés par la mélodie jusqu’à une sorte de seuil où la parole devient presque pure respiration. C’est ce seuil qui intéresse Manessier. L’abstraction fonctionne de manière analogue. Elle retire aux choses leur apparence immédiatement reconnaissable pour atteindre quelque chose de plus profond.
Une figure disparaît. Un paysage disparaît. Un récit disparaît, mais leur présence spirituelle demeure.
Le silence est aussi important que la couleur
Il faut surtout ne pas regarder cette verrière comme une accumulation de couleurs. Entre les couleurs, il y a des espaces. Entre les formes, des interruptions. Entre les lignes, des respirations. Ce sont ces intervalles qui donnent à la composition son caractère musical. La musique n’est pas une succession continue de sons. Elle est faite également de silences.
De même, le vitrail de Manessier n’est pas seulement fait de couleurs : il est constitué de passages de lumière, de zones plus opaques, de transparences et d’interruptions. Le silence devient visible.
La lumière comme voix
Il y a ici une correspondance particulièrement belle entre chant et lumière. Le chant est une voix qui se donne et disparaît aussitôt. La lumière, elle aussi, traverse le vitrail sans pouvoir être retenue. Ni le chant ni la lumière ne peuvent être possédés. Ils sont des présences fugitives. Le chant grégorien monte dans l’église puis se dissipe. La lumière traverse le verre, illumine l’espace, puis change avec l’heure. La verrière est donc comme un chant perpétuellement recommencé par le soleil.
___

1 Viens, Esprit-Saint, en nos cœurs,
et envoie du haut du ciel
un rayon de ta lumière.
Viens en nous, père des pauvres,
viens, dispensateur des dons,
viens, lumière de nos cœurs.
Consolateur souverain,
hôte très doux de nos âmes
adoucissante fraîcheur.
Dans le labeur, le repos,
dans la fièvre, la fraîcheur,
dans les pleurs, le réconfort.
O lumière bienheureuse,
viens remplir jusqu’à l’intime
le cœur de tous tes fidèles.
Sans ta puissance divine,
il n’est rien en aucun homme,
rien qui ne soit altéré.
Lave ce qui est souillé,
baigne ce qui est aride,
guéris ce qui est blessé.
Assouplis ce qui est raide,
réchauffe ce qui est froid,
rends droit ce qui est faussé.
A tous ceux qui ont la foi
et qui en toi se confient
donne tes sept dons sacrés.
Donne mérite et vertu,
donne le salut final,
donne la joie éternelle.
