C. G. Jung. La mo­ra­li­té d’une société

C’est un fait évident que la mo­ra­li­té d’une so­cié­té, prise dans sa to­ta­li­té, est in­ver­se­ment pro­por­tion­nelle à se masse, car plus grand est le nombre des in­di­vi­dus qui se ras­semblent, plus les fac­teurs in­di­vi­duels sont ef­fa­cés et, du même coup, aus­si la mo­ra­li­té, qui re­pose en­tiè­re­ment sur le sen­ti­ment éthique de cha­cun et, par le fait même, sur la li­ber­té de l’in­di­vi­du, in­dis­pen­sable à son exer­cice. C’est pour­quoi tout in­di­vi­du, en tant que membre d’une so­cié­té, est in­cons­ciem­ment plus mau­vais, dans un cer­tain sens, qu’il ne l’est en tant qu’u­ni­té plei­ne­ment res­pon­sable. Car fon­du dans la so­cié­té, il est en une cer­taine me­sure li­bé­ré de sa res­pon­sa­bi­li­té in­di­vi­duelle. Ce­ci ex­plique qu’un groupe im­por­tant qui se­rait com­po­sé d’­hommes ex­cel­lents, équi­vau­drait en tout point, pour ce qui est de la mo­ra­li­té et de l’in­tel­li­gence, à une es­pèce de gros monstre, ba­lourd, ob­tus, im­pul­sif et sans dis­cer­ne­ment. Plus une or­ga­ni­sa­tion est mo­nu­men­tale et plus son im­mo­ra­li­té et sa bê­tise aveugle sont in­évi­tables (Se­na­tus bes­tia, se­na­tores bo­ni vi­ri : les sé­na­teurs sont des hommes bons et le Sé­nat est une bête cruelle).

La so­cié­té, en fa­vo­ri­sant dans tous ses membres in­di­vi­duels au­to­ma­ti­que­ment les qua­li­tés col­lec­tives, laisse le champ libre, par le fait même, à toutes les mé­dio­cri­tés, culti­vant à bon mar­ché tout ce qui est en passe de vé­gé­ter de fa­çon ir­res­pon­sable : dès lors l’op­pres­sion des va­leurs et des fac­teurs in­di­vi­duels est iné­luc­table. Ce pro­ces­sus com­mence dès l’é­cole, conti­nue au cours de la vie uni­ver­si­taire et im­prime son sceau à tout ce qui, de près ou de loin, concerne l’É­tat. Plus un corps so­cial est pe­tit, plus est ga­ran­tie l’in­di­vi­dua­li­té de ses membres ; plus sont grandes leur li­ber­té re­la­tive et les pos­si­bi­li­tés d’une res­pon­sa­bi­li­té consciem­ment as­su­mée. Hors de la li­ber­té, point de mo­ra­li­té. Notre ad­mi­ra­tion pour les or­ga­ni­sa­tions co­los­sales s’a­me­nuise dès que nous en­tre­voyons l’en­vers de la mé­daille, qui est fait d’une ac­cu­mu­la­tion et d’une mise en re­lief mons­trueuses de tout ce qu’il y a de pri­mi­tif dans l’­hu­main, et d’une des­truc­tion iné­luc­table de l’in­di­vi­dua­li­té en fa­veur de l’­hydre qu’est, une fois pour toutes et dé­ci­dé­ment, n’im­porte quelle grande or­ga­ni­sa­tion. Le cœur d’un homme d’au­jourd’­hui, fa­çon­né sur l’i­déal col­lec­tif mo­ral ré­gnant, s’est trans­for­mé en une « ca­verne de bri­gands », ce que l’a­na­lyse de son in­cons­cient ré­vèle de fa­çon frap­pante, même si cet homme n’est pas trou­blé le moins du monde.

Carl Gus­tav Jung (1875-1960), Dia­lec­tique du Moi et de l’In­cons­cient
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