M. An­gla­ret. La dé­mo­cra­tie représentative

Éty­mo­lo­gi­que­ment, le terme « dé­mo­cra­tie » dé­signe un type de ré­gime po­li­tique dans le­quel c’est le peuple (dè­mos) qui dé­tient le pou­voir (kra­tos). Or cette éty­mo­lo­gie cor­res­pond certes à la dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, fort rare et tou­jours à une échelle ré­duite (la mu­ni­ci­pa­li­té de Por­to Alegre par exemple), mais pas à ce qu’on en­tend ha­bi­tuel­le­ment par dé­mo­cra­tie, la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive, c’est-à-dire un type de ré­gime po­li­tique dans le­quel c’est le peuple qui dé­signe ce­lui ou ceux qui dé­tiennent le pou­voir.

Mais en se conten­tant de cette der­nière dé­fi­ni­tion « mi­ni­male », on peut ar­ri­ver à de vé­ri­tables aber­ra­tions, et no­tam­ment à ap­pe­ler « dé­mo­cra­ties » des ré­gimes qui n’en ont même pas l’apparence. Car une dé­mo­cra­tie vé­ri­table, même (ou sur­tout) re­pré­sen­ta­tive, re­quiert bien d’autres choses que le suf­frage uni­ver­sel. On peut no­tam­ment si­gna­ler :
• Le plu­ra­lisme po­li­tique ou plu­ri­par­tisme, qui évite que les élec­teurs aient à choi­sir entre… un seul can­di­dat, ain­si qu’une réelle pos­si­bi­li­té pour cha­cun, sans dis­tinc­tion, de se pré­sen­ter aux élec­tions.
• La sé­pa­ra­tion des pou­voirs – lé­gis­la­tif, exé­cu­tif et ju­di­ciaire –, qui évite une concen­tra­tion du pou­voir entre de trop peu nom­breuses mains. On ne sau­rait par exemple trop in­sis­ter sur l’indépendance du pou­voir ju­di­ciaire par rap­port aux pou­voirs lé­gis­la­tif et exé­cu­tif, pour le cas, certes im­pro­bable, où les re­pré­sen­tants de ces deux pou­voirs in­té­res­se­raient les juges pour des rai­sons que la jus­tice ré­prouve.
• Une du­rée rai­son­nable des man­dats, qui évite au­tant l’inaction dans les pre­mières an­nées de pou­voir que la mise en place de sys­tèmes per­met­tant d’empêcher l’alternance po­li­tique, que ces sys­tèmes soient lé­gaux – no­mi­na­tions de per­sonnes « de confiance » à des postes clés, clien­té­lismes di­vers, … – ou non – cor­rup­tion gé­né­ra­li­sée par exemple.
• Des contre-pou­voirs nom­breux, di­vers et re­pré­sen­ta­tifs – syn­di­cats, as­so­cia­tions di­verses, mé­dias in­dé­pen­dants –, ayant le droit de s’exprimer li­bre­ment, dont l’action doit évi­ter aux gou­ver­nants de cé­der à la dan­ge­reuse ten­ta­tion de ré­soudre les pro­blèmes de la ma­jo­ri­té en lé­sant une mi­no­ri­té, fût-ce avec l’accord ex­pli­cite de cette ma­jo­ri­té, toute dé­mo­cra­tique que puisse pa­raître une telle po­li­tique. Ces contre-pou­voirs ne doivent tou­te­fois pas être des « lob­bies », c’est-à-dire des en­ne­mis de l’intérêt gé­né­ral, qui n’est pas tou­jours, tant s’en faut, l’intérêt de la ma­jo­ri­té.

D’autres « garde-fous » sont bien sûr pos­sibles et même sou­hai­tables, tant l’histoire, sur­tout ré­cente, montre que même si toutes ces condi­tions se trouvent à peu près réunies, un ré­gime dit dé­mo­cra­tique peut s’accompagner de si­tua­tions qui peuvent pré­ci­sé­ment sem­bler peu dé­mo­cra­tiques, comme l’existence de forts soup­çons sur l’honnêteté de res­pon­sables po­li­tiques de pre­mier plan, soup­çons im­pos­sibles à confir­mer ou à in­fir­mer du fait même de lois dites dé­mo­cra­tiques.

Il semble alors que le plus im­por­tant de ces « garde-fous » ré­side, en théo­rie au moins, dans ce qui fait la lé­gi­ti­mi­té même de la dé­mo­cra­tie : l’idée que le peuple, ou plus pré­ci­sé­ment la ma­jo­ri­té du peuple s’exprimant lors des élec­tions (ce qui, dans cer­tains pays et dans cer­taines élec­tions, peut cor­res­pondre à une par­tie mi­nime des ci­toyens) pre­miè­re­ment, sait tou­jours où est son in­té­rêt – en tant que peuple – et sait donc pour qui il doit vo­ter pour que cet in­té­rêt soit pris en compte, et deuxiè­me­ment, vote tou­jours dans le sens de son in­té­rêt – tou­jours en tant que peuple. Or concer­nant le pre­mier point, nom­breux sont les cas qui montrent que le peuple peut se trom­per sur ceux qui doivent prendre en charge son in­té­rêt, comme le montrent toutes les « dé­cep­tions » dont les élec­teurs se disent eux-mêmes les vic­times (« Si j’avais su…»). A pro­pos du deuxième point, plus nom­breux en­core sont les cas où les élec­teurs – on ne peut plus dire alors le peuple, qui n’a plus d’unité – ne votent pas dans le sens de l’intérêt du peuple, mais dans le sens de leurs in­té­rêts per­son­nels, ou ce qu’ils croient l’être. Les élec­tions lo­cales sont no­tam­ment l’occasion d’en ap­pe­ler à ces in­té­rêts par­ti­cu­liers plus qu’à l’intérêt gé­né­ral, au mé­pris de la démocratie.

On ap­pelle « dé­ma­go­gie » l’ensemble des moyens par les­quels les can­di­dats à une élec­tion peuvent ain­si dé­tour­ner, des deux ma­nières ex­po­sées ci-des­sus, le sens d’une élec­tion dé­mo­cra­tique, c’est-à-dire la dé­ter­mi­na­tion de l’intérêt gé­né­ral et de ceux qui au­ront la charge de le sa­tis­faire. Dans le pre­mier cas, la dé­ma­go­gie est su­bie par les élec­teurs (« pro­messes » non te­nues). Dans le deuxième cas, la dé­ma­go­gie est plus ou moins ad­mise par ces élec­teurs, par exemple lorsque les can­di­dats « jouent » sur des peurs ou des fan­tasmes, quand ils ne s’en prennent pas ex­pli­ci­te­ment à une mi­no­ri­té (pro­fes­sion­nelle, ethnique, …).

Nous de­vons donc nous de­man­der si cette idée qui est le fon­de­ment de toute dé­mo­cra­tie, l’idée que le peuple est suf­fi­sam­ment lu­cide et do­té de suf­fi­sam­ment de ci­visme pour ne pas per­ver­tir, vo­lon­tai­re­ment ou non, la dé­mo­cra­tie par ses propres votes, si cette idée, donc, est autre chose qu’une illu­sion.

Marc An­gla­ret (* 1973), Phi­lo pour tous

Marc An­gla­ret est phi­lo­sophe et en­sei­gnant dans les Py­ré­nées Orien­tales. Il contri­bue, par ses textes, aux dé­bats de L’Atelier phi­lo­so­phique dont l’objectif est de confron­ter les ar­gu­ments sur quelques ques­tions essentielles.