M. Grü­ne­wald. Cru­ci­fixion (1512-1516)

Gre­go­rio Al­le­gri (1582-1652), Mi­se­rere
Choir of New Col­lege, Ox­ford, dir. Ed­ward Higginbottom

Mat­thias Grü­ne­wald (1475-1528)
Cru­ci­fixion, Re­table d’Is­sen­heim (1512-1516)
Mu­sée d’Un­ter­lin­den, Colmar 🔍

La Cru­ci­fixion du re­table d’Issenheim est l’une des re­pré­sen­ta­tions les plus sai­sis­santes de la Pas­sion dans toute la pein­ture occidentale. 

Grü­ne­wald ne cherche ni l’idéalisation du corps ni une beau­té apai­sée : il donne à voir un Christ vé­ri­ta­ble­ment souf­frant, dont la dou­leur phy­sique de­vient le lieu même d’une ré­vé­la­tion spirituelle.

Le Christ cru­ci­fié
Au centre do­mine un Christ mo­nu­men­tal, sus­pen­du à une croix ex­trê­me­ment rude. Son corps est al­lon­gé, amai­gri, cou­vert de bles­sures. Les bras sont vio­lem­ment ten­dus vers les ex­tré­mi­tés de la croix ; les mains sont cris­pées au­tour des clous. Le dé­tail le plus bou­le­ver­sant est peut-être ce­lui des épines qui trans­percent le corps. Elles ne consti­tuent pas seule­ment un élé­ment réa­liste : elles semblent pro­lon­ger la souf­france du Christ jusque dans chaque par­tie de sa chair. Le vi­sage est in­cli­né vers la droite. La bouche en­trou­verte, les yeux clos et les traits contrac­tés ma­ni­festent une mort ré­cente, presque sai­sie à l’ins­tant même où elle sur­vient. Grü­ne­wald in­siste ain­si sur la réa­li­té cor­po­relle de l’In­car­na­tion : Dieu fait homme peut réel­le­ment connaître la dou­leur, l’a­ban­don et la mort.

La croix
La croix elle-même est mas­sive, ir­ré­gu­lière, presque in­forme. Elle contraste avec les croix élé­gantes et par­fois pré­cieuses de nom­breuses re­pré­sen­ta­tions mé­dié­vales. Elle semble faite d’un bois brut, lourd, des­ti­né à por­ter un corps sup­pli­cié. Cette ma­té­ria­li­té contri­bue à trans­for­mer la scène en ex­pé­rience presque phy­sique : le spec­ta­teur n’est pas pla­cé de­vant une image loin­taine de la Pas­sion, mais de­vant le supplice.

Ma­rie et saint Jean
À gauche du Christ, la Vierge Ma­rie ap­pa­raît dans une pro­fonde dou­leur. Elle est vê­tue de blanc et en­ve­lop­pée dans un grand man­teau clair. Son corps semble presque s’ef­fon­drer. Elle est sou­te­nue par saint Jean, re­con­nais­sable à son vê­te­ment rouge. Ce­lui-ci tourne son vi­sage vers elle et la sou­tient avec une grande dé­li­ca­tesse. Le contraste est sai­sis­sant :Ma­rie re­pré­sente la mère qui perd son fils. Jean re­pré­sente le dis­ciple qui de­meure au­près de lui. Leur proxi­mi­té phy­sique rend la scène par­ti­cu­liè­re­ment hu­maine. La souf­france de Ma­rie ré­pond ain­si à celle du Christ : la Pas­sion n’est pas seule­ment celle de Jé­sus, elle at­teint aus­si ceux qui l’aiment.

Ma­rie-Ma­de­leine
Au pre­mier plan, age­nouillée au pied de la croix, se trouve Ma­rie-Ma­de­leine. Elle joint les mains dans un geste de sup­pli­ca­tion et lève son re­gard vers le Christ. Ses che­veux longs, son vê­te­ment et son at­ti­tude per­mettent de l’i­den­ti­fier. Elle in­tro­duit dans la com­po­si­tion un mou­ve­ment ver­ti­cal : son re­gard et ses mains montent vers le cru­ci­fié tan­dis que son corps de­meure hum­ble­ment cour­bé vers le sol. Elle de­vient ain­si une sorte d’in­ter­mé­diaire entre le spec­ta­teur et le Christ : elle contemple pour nous.

Jean-Bap­tiste : une pré­sence pa­ra­doxale
À droite ap­pa­raît saint Jean-Bap­tiste, fi­gure par­ti­cu­liè­re­ment sur­pre­nante puisque, his­to­ri­que­ment, il était dé­jà mort au mo­ment de la Pas­sion. Grü­ne­wald le re­pré­sente pour­tant de­bout, te­nant son at­tri­but tra­di­tion­nel, l’A­gneau de Dieu. Son im­mense in­dex dé­signe di­rec­te­ment le Christ. C’est un geste théo­lo­gique es­sen­tiel. Jean-Bap­tiste semble dire au spec­ta­teur : « Voi­ci ce­lui dont je vous ai par­lé. » L’A­gneau qu’il ac­com­pagne ren­voie au Christ comme Agnus Dei, ce­lui qui porte le pé­ché du monde. Le peintre su­per­pose donc deux mo­ments de l’É­van­gile pour faire de la Cru­ci­fixion l’ac­com­plis­se­ment de toute l’­his­toire du salut.

Le texte bi­blique
À cô­té de Jean-Bap­tiste fi­gure une ins­crip­tion la­tine is­sue de l’É­van­gile de Jean : « Illum opor­tet cres­cere, me au­tem mi­nui. » « Il faut qu’il croisse et que moi, je di­mi­nue. » Cette pa­role, pro­non­cée à l’o­ri­gine par Jean-Bap­tiste à pro­pos de Jé­sus, prend ici une por­tée nou­velle : Jean dis­pa­raît pour lais­ser toute la place au Christ. Son doigt de­vient donc presque un geste de lec­ture : il in­vite à lire la Pas­sion comme l’ac­com­plis­se­ment des Écritures.

Le contraste des cou­leurs
La pa­lette est ex­trê­me­ment ex­pres­sive. Le corps ver­dâtre et li­vide du Christ contraste avec le blanc écla­tant de Ma­rie, le rouge du vê­te­ment de saint Jean, les tons sombres et ter­reux de l’ar­rière-plan et les touches plus claires qui isolent cer­taines fi­gures. Le corps du Christ semble dé­jà ap­par­te­nir au monde des morts. Sa cou­leur presque ca­da­vé­rique rend la mort im­mé­dia­te­ment per­cep­tible. Le blanc de Ma­rie, en re­vanche, évoque si­mul­ta­né­ment la pu­re­té, la dou­leur et le deuil.

Une pein­ture des­ti­née à des ma­lades
Il faut sur­tout com­prendre cette Cru­ci­fixion dans le contexte du couvent-hô­pi­tal des An­to­nins d’Is­sen­heim. Le re­table était des­ti­né à une com­mu­nau­té qui ac­cueillait no­tam­ment des ma­lades at­teints de ma­la­dies par­ti­cu­liè­re­ment dou­lou­reuses, dont l’er­go­tisme, ap­pe­lé par­fois « feu de Saint-An­toine ». Dans ce contexte, le Christ de Grü­ne­wald prend une di­men­sion ex­cep­tion­nelle. Le ma­lade pou­vait re­gar­der un Christ : cou­vert de plaies, dé­for­mé par la souf­france, amai­gri, aban­don­né et confron­té à une mort atroce. Il ne contem­plait donc pas un Dieu qui au­rait échap­pé à la dou­leur hu­maine. Il contem­plait un Dieu qui souffre avec lui.

Une théo­lo­gie de la souf­france
La gran­deur de Grü­ne­wald est de trans­for­mer le réa­lisme de la dou­leur en ex­pé­rience spi­ri­tuelle. Dieu est pré­sent jusque dans ce lieu où l’­homme ne voit plus que souf­france et aban­don. Le corps dé­fi­gu­ré du Christ de­vient pa­ra­doxa­le­ment une image de la pré­sence di­vine. Le ma­lade s’i­den­ti­fie au Christ souf­frant. Le Christ de­vient alors le com­pa­gnon de sa propre épreuve et la Pas­sion, re­pla­cée dans l’en­semble du re­table, conduit fi­na­le­ment vers la Résurrection.

La place de cette scène dans le re­table
La Cru­ci­fixion n’est donc pas une œuvre au­to­nome au sens mo­derne. Elle ap­par­tient à un en­semble li­tur­gique et théo­lo­gique beau­coup plus vaste. Lorsque les pan­neaux du re­table sont ou­verts ou fer­més, les images se trans­forment et pro­posent suc­ces­si­ve­ment les grands mys­tères de la vie du Christ et de l’­his­toire du sa­lut. La vio­lence de la Cru­ci­fixion consti­tue ain­si le point culmi­nant de la Pas­sion, mais elle n’est pas le der­nier mot du re­table. C’est pré­ci­sé­ment ce qui donne à l’œuvre sa puis­sance : le Christ mort que Grü­ne­wald montre avec une vé­ri­té presque in­sou­te­nable est aus­si ce­lui qui, dans les autres ou­ver­tures du re­table, ap­pa­raî­tra trans­fi­gu­ré et ressuscité.

Ja­mais la pein­ture ne semble mon­trer la souf­france avec au­tant de cru­di­té, et pour­tant cette souf­france de­vient pré­ci­sé­ment le che­min par le­quel ap­pa­raît l’espérance.

Ps 50
Mi­se­rere mei Deus,
se­cun­dum ma­gnam mi­se­ri­cor­diam tuam,

4 Et se­cun­dum mul­ti­tu­di­nem
mi­se­ra­tio­num tua­rum,
dele ini­qui­ta­tem meam.

5 Am­plius la­va me ab ini­qui­tate mea,
et a pec­ca­to meo mun­da me,

6 Quo­niam ini­qui­ta­tem meam ego co­gnos­co,
et pec­ca­tum meum contra me est semper.

7 Ti­bi so­li pec­ca­vi, et ma­lum co­ram te fe­ci,
ut jus­ti­fi­ce­ris in ser­mo­ni­bus tuis,
et vin­cas cum judicaris.

8 Ecce enim in ini­qui­ta­ti­bus concep­tus sum,
et in pec­ca­tis conce­pit me ma­ter mea,

8 Ecce enim ve­ri­ta­tem di­lexis­ti in­cer­ta
et oc­cul­ta sa­pien­tiae tuae ma­ni­fes­tas­ti mihi.

9 As­perges me hys­so­po et mun­da­bor ;
la­va­bis me et su­per ni­vem dealbabor.

10 Au­di­tui meo da­bis gau­dium et lae­ti­tiam,
et ex­sul­ta­bunt os­sa humiliata.

11 Averte fa­ciem tuam a pec­ca­tis meis,
et omnes ini­qui­tates meas dele.

12 Cor mun­dum crea in me Deus,
et spi­ri­tum rec­tum
in­no­va in vis­ce­ri­bus meis.

13 Ne pro­ji­cias me a fa­cie tua,
et Spi­ri­tum Sanc­tum tuum ne au­fe­ras a me.

14 Redde mi­hi lae­ti­tiam sa­lu­ta­ris tui,
et Spi­ri­tu prin­ci­pa­li confir­ma me.

15 Do­ce­bo ini­quos vias tuas
et im­pii ad te convertentur.

16 Li­be­ra me de san­gui­ni­bus Deus,
Deus sa­lu­tis mae,
et ex­sul­ta­bit lin­gua mea jus­ti­tiam tuam,

17 Do­mine, la­bia mea ape­ries,
et os meum an­nun­tia­bit lau­dem tuam.

18 Quo­niam si vo­luisses sa­cri­fi­cium,
de­dis­sem utique ;
ho­lo­caus­ti non delectaberis.

19 Sa­cri­fi­cium Deo
spi­ri­tus contri­bu­la­tus,
cor contri­tum et hu­mi­lia­tum Deus,
non des­pi­cies.

20 Be­nigne fac, Do­mine,
in bo­na vo­lun­tate tua Sion,
ut ae­di­fi­ce­tur mu­ri Jerusalem.

21 Tunc ac­cep­ta­bis sa­cri­fi­cium jus­ti­tiae, obla­tiones et ho­lo­caus­ta ;
tunc im­ponent su­per al­tare tuum vitulos.

Glo­ria Pa­tri, et Fi­lio,
et Spi­ri­tui Sancto,

si­cut erat in prin­ci­pio,
et nunc et sem­per
et in sae­cu­la sae­cu­lo­rum.
Amen.


Pi­tié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
se­lon ta grande mi­sé­ri­corde, ef­face mon péché.

4 Lave-moi tout en­tier
de ma faute,
pu­ri­fie-moi de mon offense.

5 Oui, je connais mon pé­ché,
ma faute est tou­jours de­vant moi.

6 Contre toi, et toi seul, j’ai pé­ché,
ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait.

Ain­si, tu peux par­ler
et mon­trer ta jus­tice,
être juge et mon­trer ta victoire.

7 Moi, je suis né dans la faute,
j’é­tais pé­cheur dès le sein de ma mère.

8 Mais tu veux au fond de moi la vé­ri­té ;
dans le se­cret, tu m’ap­prends la sagesse.

9 Pu­ri­fie-moi avec l’­hy­sope, et je se­rai pur ;
lave-moi et je se­rai blanc, plus que la neige.

10 Fais que j’en­tende les chants et la fête :
ils dan­se­ront, les os que tu broyais.

11 Dé­tourne ta face de mes fautes,
en­lève tous mes péchés.

12 Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
re­nou­velle et raf­fer­mis
au fond de moi mon esprit.

13 Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me re­prends pas ton es­prit saint.

14 Rends-moi la joie d’être sau­vé ;
que l’es­prit gé­né­reux me soutienne.

15 Aux pé­cheurs, j’en­sei­gne­rai tes che­mins ;
vers toi, re­vien­dront les égarés.

16 Li­bère-moi du sang ver­sé,
Dieu, mon Dieu sau­veur,
et ma langue ac­cla­me­ra ta justice.

17 Sei­gneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche an­non­ce­ra ta louange.

18 Si j’offre un sa­cri­fice,
tu n’en veux pas,
tu n’ac­ceptes pas d’holocauste.

19 Le sa­cri­fice qui plaît à Dieu,
c’est un es­prit bri­sé ;
tu ne re­pousses pas, ô mon Dieu,
un cœur bri­sé et broyé.

20 Ac­corde, Sei­gneur,
à Sion le bon­heur,
re­lève les murs de Jérusalem.

21 Alors tu ac­cep­te­ras de justes sa­cri­fices, obla­tions et ho­lo­caustes ;
alors on of­fri­ra des tau­reaux sur ton autel.

Gloire au Père, et au Fils,
et au Saint-Esprit,

comme il était au com­men­ce­ment,
main­te­nant et tou­jours
et pour les siècles des siècles.
Amen.

Ber­nard Re­naud (*1929), > Pu­ri­fi­ca­tion et re­créa­tion, Le « Mi­se­rere » (Ps 50/51)
Prêtre du dio­cèse d’Angers et pro­fes­seur émé­rite de la fa­cul­té de théo­lo­gie ca­tho­lique de Stras­bourg, Ber­nard Re­naud a aus­si en­sei­gné à la fa­cul­té de théo­lo­gie d’An­gers et pu­blié plu­sieurs livres dont trois sur le thème de l’alliance.