Claude Debussy (1862-1918), Rêverie
François-Joël Thiollier, pianiste

Pierre Bonnard (1867-1947)
La Méditerranée (1911)
L’Ermitage, Saint-Pétersbourg
La Méditerranée est l’une des œuvres les plus ambitieuses de Pierre Bonnard : un immense triptyque décoratif peint en 1911 pour le collectionneur russe Ivan Morozov. Il est aujourd’hui conservé au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Les trois panneaux mesurent environ 4,07 m de hauteur ; l’ensemble atteint environ 4,56 m de largeur.
Une scène méditerranéenne transformée en paradis
Bonnard ne cherche pas ici à reproduire fidèlement un paysage de la Côte d’Azur. Il construit plutôt une vision idéale du Midi, inspirée notamment de ses séjours près de Saint-Tropez.
Le regard découvre une terrasse ou un jardin ouvert sur la mer. Des arbres et des feuillages encadrent l’espace, tandis que, dans les intervalles, apparaît la lumière bleutée de la Méditerranée. Des femmes et des enfants occupent tranquillement cet espace, dans des attitudes quotidiennes et presque intemporelles. La nature et les personnages ne sont donc pas séparés : ils appartiennent à un même monde lumineux, végétal et sensuel.
Une décoration monumentale
Le format est essentiel. Morozov avait commandé à Bonnard un triptyque destiné à la cage d’escalier monumentale de son hôtel particulier à Moscou. Bonnard reçut même une photographie de l’emplacement et ses dimensions afin d’adapter précisément les panneaux à l’architecture. Les trois parties étaient séparées par des demi-colonnes. Cela explique la composition très verticale : les troncs d’arbres structurent les panneaux, Les feuillages forment une sorte de voûte. Les personnages donnent l’échelle. La mer ouvre des trouées horizontales dans cette architecture végétale. Les trois panneaux doivent donc être compris ensemble, et non comme trois tableaux indépendants. Une fois réunis, ils donnent presque l’impression d’une vaste fenêtre ouverte sur un jardin méditerranéen.
Pour cette œuvre, il faut vraiment la regarder comme un seul paysage continu découpé en trois champs verticaux, et non comme trois tableaux autonomes. Les trois toiles mesurent chacune environ 4,07 m de haut et 1,49 – 1,52 m de large. Elles avaient été commandées par Ivan Morozov pour le grand escalier de son hôtel particulier de Moscou. Le dispositif originel associait donc peinture, architecture et déplacement du spectateur.

Trois fenêtres dans un même jardin
La première chose à comprendre est que Bonnard ne construit pas un panorama classique. Il fait quelque chose de plus subtil : il fragmente un même espace paradisiaque en trois visions verticales.
Les trois panneaux sont séparés par les colonnes de l’architecture, mais les arbres, les feuillages, les chemins, les couleurs et les lignes horizontales créent une continuité visuelle. Une arche végétale semble relier les trois parties. Le dispositif original de l’escalier accentuait précisément cette impression de « continuum » polychrome. Il y a donc simultanément : trois tableaux, un seul jardin, une seule lumière, une seule atmosphère méditerranéenne. Et surtout, il n’y a pas de véritable centre. Bonnard refuse la construction traditionnelle qui conduirait le regard vers un point de fuite. Le regard circule. C’est capital pour comprendre l’œuvre.

Le panneau gauche : l’intimité du jardin
Le panneau gauche est le plus fermé des trois. Il est dominé par une masse végétale extrêmement dense qui occupe presque toute la partie supérieure. Les feuillages forment une sorte de plafond naturel. On est encore dans le jardin, presque sous les arbres.
Les arbres
Les arbres ne sont pas décrits botaniquement. Bonnard ne cherche absolument pas à nous faire reconnaître avec précision telle ou telle espèce. Ils deviennent des masses de couleur. Les verts sont multiples : vert olive, vert gris, vert bleuté, vert jaunâtre et touches de jaune et d’ocre. À certains endroits, le feuillage semble presque devenir une matière textile. C’est ce caractère « tissé » qui donne à plusieurs paysages de Bonnard une apparence proche de la tapisserie.
La figure féminine
Dans la partie gauche, sous cette végétation, apparaît une figure féminine en vêtement clair, assise ou installée dans le jardin. Elle est relativement petite par rapport à l’immense végétation qui l’entoure. Bonnard ne fait pas de l’être humain le sujet principal. La femme appartient au jardin au même titre que les arbres, les fleurs, le chemin, les ombres et la lumière. Elle est presque absorbée par le paysage.
La fonction du personnage
Cette petite figure humaine donne surtout une échelle au paysage. Sans elle, le panneau risquerait de devenir une pure composition abstraite de verts et de jaunes. Grâce à elle, nous comprenons que nous sommes dans un jardin habité. Mais Bonnard évite tout récit : nous ne savons pas exactement ce que fait la femme. Et ce silence narratif est volontaire. Il ne raconte pas une histoire. Il nous fait entrer dans une sensation.

Le panneau central : l’ouverture vers la Méditerranée
Le panneau central constitue le véritable moment d’ouverture du triptyque. Après l’épaisseur végétale du panneau gauche, le regard découvre soudain le ciel, la mer, la côte et le jardin. C’est comme si les arbres s’écartaient pour révéler l’horizon. La composition devient donc beaucoup plus horizontale.
Le grand arbre central
Un arbre relativement élancé monte depuis le sol et se divise en branches. Son tronc est particulièrement important : il fonctionne comme une colonne naturelle. Il partage le paysage sans véritablement le fermer. Sa couleur n’est pas un brun naturaliste uniforme : on y perçoit des nuances rougeâtres, ocres et orangées.
C’est un point essentiel de la méthode de Bonnard : la couleur locale de l’objet est sacrifiée à l’harmonie générale du tableau. Le tronc peut donc devenir rouge, rose, orange ou violet parce que ces couleurs participent à l’équilibre de l’ensemble.
La mer
C’est ici que la Méditerranée apparaît le plus clairement. Elle est représentée par une bande horizontale bleue, relativement mince, derrière la végétation et les constructions. La mer devient essentiellement une surface colorée horizontale. Elle joue un rôle presque abstrait : le bleu de la mer répond au bleu du ciel, tandis que les verts et les jaunes du jardin occupent l’espace intermédiaire. La mer est donc moins un objet que la respiration bleue de la composition.
Le paysage construit : végétation, maisons et terrasse
Sous l’horizon maritime apparaissent différents éléments architecturaux. On distingue notamment des toits aux tons orangés/rouges, ainsi que des éléments de terrasse et de constructions. Bonnard établit une opposition entre le bleu froid de la mer et du ciel, les verts de la végétation, les jaunes de la lumière, les rouges-oranges des toitures. Cette opposition donne au tableau sa vibration. Il n’a pas besoin de modeler fortement les formes : les rapports entre les couleurs suffisent à construire l’espace.
Les deux chiens : un détail important
Au premier plan du panneau central se trouvent deux chiens allongés ou couchés sur le chemin. Ils constituent l’un des détails les plus charmants du triptyque. Ils introduisent une note de vie quotidienne. Mais leur position est aussi très savamment calculée. Ils sont vus d’en haut, ce qui accentue l’aplatissement de l’espace. Nous ne sommes pas devant une scène construite selon une perspective traditionnelle : nous regardons presque le jardin comme on regarderait une scène depuis une fenêtre ou depuis un balcon.
C’est un procédé que Bonnard avait hérité de son intérêt ancien pour l’art japonais : points de vue élevés, perspective non conventionnelle, aplatissement de l’espace et importance décorative de la surface. Les chiens sont donc à la fois : des animaux familiers, des touches brunes dans la composition, des indicateurs d’échelle et des éléments qui rapprochent le spectateur du sol.
Le chemin : une véritable diagonale de circulation
Le sol du panneau central mérite une attention particulière. Il n’est pas traité comme un simple « premier plan ». Il forme une grande zone claire, presque rose-beige, parsemée de petites touches. Ce chemin donne au spectateur la sensation de pénétrer dans le jardin. Mais il ne conduit pas vers un point de fuite précis. C’est là encore une différence fondamentale avec la perspective classique. Le chemin conduit plutôt du spectateur vers la lumière et vers la mer.

Le panneau droit : retour vers l’intimité
Le panneau droit effectue le mouvement inverse du panneau central. Après l’ouverture sur la mer, le regard revient sous les arbres. La végétation devient à nouveau extrêmement dense. Un grand arbre occupe une partie importante du panneau. Son tronc descend vers le sol tandis que son feuillage forme une énorme masse sombre et bleutée. Le haut du panneau est particulièrement spectaculaire.
Les feuillages blancs et jaunes
L’un des aspects les plus étonnants du triptyque est la présence de grandes masses très claires, presque blanches, dans les feuillages. Il ne faut surtout pas les interpréter comme des zones simplement « non peintes ». Elles représentent la lumière qui frappe les feuilles. Bonnard transforme donc la lumière en matière picturale.
Le feuillage peut être vert sombre dans l’ombre, bleu-vert, gris, jaune, crème et presque blanc dans les zones les plus éclairées. Le soleil méditerranéen devient ainsi une force qui décolore et fait vibrer la végétation.
Les femmes au premier plan du panneau droit
C’est ici que l’élément humain devient le plus important. Au bas du panneau droit, plusieurs personnages féminins sont installés dans le jardin, allongés ou assis, dans une attitude de repos. L’une des figures est particulièrement visible, étendue dans une robe claire. À côté d’elle se trouvent d’autres figures plus petites. Le groupe forme presque une scène de sieste. Mais, là encore, Bonnard ne raconte rien. Les femmes ne dialoguent pas véritablement avec nous. Elles sont absorbées dans leur environnement. Le corps humain devient même un prolongement de la végétation : les robes claires répondent aux plages de lumière. Les cheveux et les ombres répondent aux masses sombres et les corps deviennent des taches colorées parmi les arbres. Le personnage n’est donc plus le centre de la composition. Il est une couleur parmi les couleurs.
Le rythme des trois panneaux

Une symphonie de couleurs
La palette est extraordinairement complexe. Bonnard utilise les couleurs non pour reproduire les objets mais pour établir des relations entre eux.
Les verts
Ils constituent le fond dominant : verts olive, verts jaunes, verts bleutés, verts gris et verts très sombres. Ils donnent au tableau son caractère végétal.
Les jaunes
Ils représentent la lumière. Mais le jaune apparaît également dans le feuillage, les chemins, les herbes et certaines architectures. Il circule donc partout.
Les bleus
Ils sont principalement associés au ciel, à la mer et aux zones froides de la végétation. Ils constituent une sorte de contrepoint aux jaunes.
Les roses et les rouges
Ils apparaissent dans les troncs, les toitures, les vêtements et certaines parties du sol. Ces couleurs chaudes empêchent la masse verte de devenir monotone.
Les blancs et crèmes
Ils sont particulièrement importants. Ils représentent moins des objets blancs que la lumière elle-même. C’est pourquoi ils apparaissent parfois dans les arbres.
Le paradoxe de la lumière
À première vue, La Méditerranée semble être une peinture très lumineuse. Pourtant Bonnard ne représente pas la lumière par des ombres fortes et un clair-obscur traditionnel. Il procède autrement. Il fait pénétrer la lumière dans les couleurs. Ainsi : le vert devient jaune, le jaune devient crème, le bleu devient gris lumineux et le rose devient presque blanc. La lumière n’est donc pas extérieure aux objets. Elle transforme leur couleur. C’est précisément ce qui donne à l’œuvre cette atmosphère presque irréelle.
La mer : une petite partie du tableau
Le titre La Méditerranée pourrait laisser penser que Bonnard a voulu peindre essentiellement la mer. Or c’est tout le contraire. La mer occupe relativement peu de surface. L’essentiel est constitué par les arbres, le jardin, les chemins, les personnages et la lumière.
La Méditerranée représente l’espace ouvert au-delà du jardin. Le véritable sujet est davantage : la vie heureuse dans un jardin baigné par la lumière méditerranéenne. Le temps semble suspendu. Cette dimension rejoint l’intérêt de Bonnard pour les visions méditerranéennes comme évocation d’un âge d’or.
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De part et d’autre de l’escalier, Ivan Morozov accroche les deux grands panneaux carrés ce Début du printemps à la campagne et cet Automne, la cueillette des fruits qui, offrant une palette décolorée et assourdie tempèrent la perception de ce dispositif décoratif.

Pierre Bonnard (1867-1947)
Début du printemps à la campagne (1912)
Musée Pouchkine, Moscou
L’œuvre représente un paysage champêtre au tout début du printemps — arbres encore peu feuillus, herbe verdoyante, peut-être de jeunes pousses et une lumière douce. Il y a, typiquement chez Bonnard, une atmosphère silencieuse, presque contemplative, même si la scène foisonne de vie discrète.
Bonnard joue avec les effets de la lumière, du feuillage, des couleurs pastel mêlées à des tons plus intenses, pour créer une ambiance douce et lumineuse, typique du printemps vu sous un angle intimiste mais expansif à la fois.

Pierre Bonnard (1867-1947)
L’Automne. La Cueillette des fruits (1912)
Musée Pouchkine, Moscou
L’œuvre représente une scène automnale vibrante, probablement une récolte. L’élément dominant est un grand arbre jaune-vert lumineux, peut-être un saule, qui occupe la partie centrale et supérieure de la toile. Sous et autour de cet arbre, des personnages sont représentés en train de cueillir des fruits ou des légumes, leurs formes étant quelque peu indistinctes et rendues dans un style qui privilégie la couleur et la texture à la précision des détails.
Les personnages sont de petite taille par rapport au paysage, et leurs actions sont suggérées plutôt qu’explicitement montrées.
Les couleurs sont riches et variées, avec des jaunes, des verts, des oranges et des bruns dominants, créant une sensation de chaleur et d’abondance. L’arrière-plan comprend des zones plus sombres suggérant des arbres et un feuillage, contrastant avec la zone centrale plus claire.
