C. Mo­net. Ef­fet d’au­tomne à Ar­gen­teuil (1873)

Na­dia Bou­lan­ger (1887-1979), Pièces pour vio­lon­celle et pia­no
Ro­land Pi­doux, vio­lon­celle, Émile Naou­moff, piano

Claude Mo­net (1840-1926)
Ef­fet d’au­tomne à Ar­gen­teuil (1873)
The Cour­tauld Gal­le­ry, Londres

Un pay­sage sans vé­ri­table su­jet
À pre­mière vue, Mo­net nous montre un pay­sage pai­sible : un bras de la Seine à Ar­gen­teuil, en­ca­dré par deux rives cou­vertes d’arbres, avec, au loin, les mai­sons de la ville. Mais le titre est ré­vé­la­teur : Ef­fet d’au­tomne à Ar­gen­teuil. Mo­net ne cherche pas tant à re­pré­sen­ter Ar­gen­teuil qu’à sai­sir un ef­fet fu­gi­tif de lu­mière, de cou­leur et d’at­mo­sphère. Le pay­sage réel de­vient le sup­port d’une sen­sa­tion vi­suelle. Ce sont les cou­leurs flam­boyantes de l’au­tomne et leurs ef­fets sur l’eau qui re­tiennent l’attention.

La construc­tion de la com­po­si­tion
La com­po­si­tion est re­mar­qua­ble­ment équi­li­brée : à gauche, une masse d’arbres aux feuillages jaunes, oran­gés et roux. A droite, une se­conde masse vé­gé­tale, plus sombre et plus ver­ti­cale. Au centre, une ou­ver­ture lu­mi­neuse conduit le re­gard vers la ville. 

Au pre­mier plan, l’eau oc­cupe près de la moi­tié de la toile. Cette or­ga­ni­sa­tion pro­duit un vé­ri­table cou­loir vi­suel. Les arbres jouent le rôle de deux cou­lisses qui conduisent le re­gard vers le loin­tain. Mais Mo­net évite soi­gneu­se­ment la pers­pec­tive tra­di­tion­nelle : l’­ho­ri­zon se si­tue presque au mi­lieu de la com­po­si­tion, ce qui était contraire aux règles aca­dé­miques ha­bi­tuelles. Le point de vue éle­vé s’ex­plique vrai­sem­bla­ble­ment par le fait que Mo­net pei­gnait de­puis son ba­teau-ate­lier, amar­ré dans un bras se­con­daire de la Seine.

Le dia­logue de l’o­range et du bleu
La vé­ri­table ar­chi­tec­ture du ta­bleau est chro­ma­tique. Le contraste do­mi­nant op­pose : orange / jaune / ocre et bleu / bleu-vert / vio­let. Les arbres semblent lit­té­ra­le­ment s’embraser sous la lu­mière automnale. 

En face d’eux, la Seine offre une vaste sur­face bleue, qui re­cueille les re­flets du ciel et de la vé­gé­ta­tion. Ce contraste com­plé­men­taire entre orange et bleu donne au ta­bleau son ex­tra­or­di­naire lu­mi­no­si­té. Mo­net ne mo­dé­lise plus les formes prin­ci­pa­le­ment par les ombres et les lu­mières : il les construit par rap­ports de cou­leurs. Les arbres, qui pa­raissent d’a­bord uni­for­mé­ment orange, sont en réa­li­té consti­tués d’une mul­ti­tude de roses, jaunes et oran­gés, tan­dis que le bleu du ciel et de l’eau leur répond.

L’eau : une sur­face vi­vante
L’eau est par­ti­cu­liè­re­ment re­mar­quable. Mo­net ne peint pas la Seine comme une sur­face lisse, mais comme une mul­ti­tude de traits ho­ri­zon­taux pa­ral­lèles, ra­pides et discontinus. 

Une pein­ture de la lu­mière
C’est ici que l’œuvre est pro­fon­dé­ment im­pres­sion­niste. Mo­net cherche plu­tôt à faire éprou­ver ce que voit l’œil lorsque la lu­mière d’au­tomne ren­contre l’eau et le feuillage. Les contours sont donc vo­lon­tai­re­ment peu précis. 

Ces touches sug­gèrent si­mul­ta­né­ment le mou­ve­ment du cou­rant, les pe­tites vagues pro­duites par le vent, les re­flets des arbres, la vi­bra­tion de la lu­mière. Ain­si, l’eau ne re­flète pas sim­ple­ment le pay­sage : elle le re­com­pose. La fron­tière entre ob­jet et re­flet de­vient pro­gres­si­ve­ment in­cer­taine. Le spec­ta­teur ne sait plus tou­jours s’il re­garde une cou­leur ap­par­te­nant à l’arbre ou son re­flet dans la rivière.

La ville au loin est ré­duite à quelques touches : elle n’est pas dé­crite mais sug­gé­rée. Même le clo­cher d’Ar­gen­teuil, si­tué lé­gè­re­ment à droite du centre, est à peine in­di­vi­dua­li­sé. Cette forme pour­rait presque être prise pour une che­mi­née d’u­sine : cette am­bi­guï­té est ré­vé­la­trice du dés­in­té­rêt de Mo­net pour la des­crip­tion ar­chi­tec­tu­rale précise.

Une touche ex­trê­me­ment libre
Mo­net em­ploie des touches très dif­fé­rentes se­lon ce qu’il veut re­pré­sen­ter : touches plus larges et ho­ri­zon­tales pour l’eau, pe­tites touches vi­brantes pour les feuillages, touches plus ver­ti­cales pour les troncs, pe­tites touches claires pour les bâ­ti­ments et les re­flets. Il uti­lise même une tech­nique as­sez in­ha­bi­tuelle : il gratte la pein­ture avec le manche de son pin­ceau, no­tam­ment dans les arbres, afin de créer des ef­fets de tex­ture et de faire ap­pa­raître par en­droits la pré­pa­ra­tion claire de la toile. Cette pra­tique donne au feuillage une ap­pa­rence presque scintillante.

Ef­fet d’au­tomne à Ar­gen­teuil est un ta­bleau char­nière de Mo­net où le pay­sage cesse d’être prin­ci­pa­le­ment une re­pré­sen­ta­tion d’un lieu pour de­ve­nir l’en­re­gis­tre­ment d’une lu­mière, d’une at­mo­sphère et d’un ins­tant. La flam­boyance des feuillages, le bleu de la Seine et la frag­men­ta­tion de la touche font de cette toile l’un des exemples les plus lu­mi­neux de l’Im­pres­sion­nisme des an­nées 1870.