Icône russe. Le Royaume des Cieux (XIXe s.)

Tri­sha­gion 1 (Dieu Saint, Saint Fort, Saint Im­mor­tel, prends pi­tié de nous), Di­vine li­tur­gie de Saint Jean Chry­so­stome
Cho­rale So­fia, dir. Di­mitre Rouskov

Le Royaume des Cieux, pre­mière moi­tié du XIXe s.
Mu­sée d’­his­toire de la re­li­gion, Saint-Pétersbourg

Cette icône est par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sante parce qu’elle ne re­pré­sente pas sim­ple­ment le « ciel » ou la Jé­ru­sa­lem cé­leste de l’Apocalypse : elle met en scène l’entrée de l’homme dans le Royaume des Cieux comme le terme d’un che­min spi­ri­tuel, à tra­vers la foi, la prière et les œuvres.

Iden­ti­fi­ca­tion
L’œuvre est tra­di­tion­nel­le­ment in­ti­tu­lée en russe « Царство Небесное » — Le Royaume des Cieux. Elle est don­née comme une œuvre russe de la pre­mière moi­tié du XIXe siècle, conser­vée au Mu­sée na­tio­nal d’histoire de la re­li­gion de Saint-Pé­ters­bourg. Une source consa­crée à l’iconographie de cette œuvre la rat­tache ex­pli­ci­te­ment à Mt 11, 12 : « Le royaume des Cieux su­bit la vio­lence, et des vio­lents cherchent à s’en emparer. »

Une com­po­si­tion qui unit ciel et terre
L’icône est or­ga­ni­sée se­lon une ver­ti­cale très nette : en bas, le monde ter­restre : le jar­din, les arbres, le jeune homme. Au centre, l’espace de son exis­tence spi­ri­tuelle, avec la table, le ma­nus­crit et la lu­mière de la bou­gie. En haut, le ciel qui s’ouvre. Tout en haut à gauche, Dieu le Père / le Sei­gneur Sa­baoth, ap­pa­rais­sant dans la nuée et por­té par les ché­ru­bins. Entre Dieu et l’homme, un ange des­cend avec une cou­ronne. Il ne s’a­git donc pas d’un es­pace cé­leste sé­pa­ré du monde hu­main. Le ciel vient à la ren­contre de l’­homme. L’ou­ver­ture rou­geoyante du ciel consti­tue presque une dé­chi­rure dans le monde vi­sible par la­quelle la réa­li­té di­vine se manifeste.

L’­homme ap­pe­lé au Royaume
Le per­son­nage prin­ci­pal est un jeune homme vê­tu comme un prince, as­sis dans un jar­din mer­veilleux. Son vê­te­ment rouge et or, son trône et le riche dé­cor vé­gé­tal lui donnent une di­gni­té royale. Mais cette royau­té est pa­ra­doxale : il n’est pas en­core cou­ron­né. La cou­ronne te­nue par l’ange si­gni­fie pré­ci­sé­ment que la di­gni­té royale vé­ri­table est en­core à re­ce­voir. L’­homme est ap­pe­lé à de­ve­nir par­ti­ci­pant du Royaume, mais cette royau­té lui vient fi­na­le­ment de Dieu. Une source ico­no­gra­phique dé­crit éga­le­ment les vê­te­ments prin­ciers comme une évo­ca­tion des ver­tus. Il faut donc voir dans ce per­son­nage non pas né­ces­sai­re­ment un saint iden­ti­fié, mais la fi­gure de l’­homme qui as­pire au salut.

La branche : la foi
Dans sa main gauche, le jeune homme tient une branche étrange et fleu­rie. Elle est un sym­bole de vie spi­ri­tuelle. Une in­ter­pré­ta­tion ico­no­gra­phique la donne comme sym­bole de la foi. Le dé­tail est im­por­tant : la foi n’est pas re­pré­sen­tée comme une abs­trac­tion doc­tri­nale, mais comme une plante vi­vante. Elle croît, porte des feuilles et s’ins­crit dans le jar­din pa­ra­di­siaque. La vé­gé­ta­tion qui en­toure le jeune homme par­ti­cipe ain­si à une sym­bo­lique du Pa­ra­dis retrouvé.

La pe­tite table et la bou­gie
De­vant lui se trouve une pe­tite table por­tant des ins­tru­ments d’é­cri­ture, tan­dis qu’une bou ie brûle. Ces élé­ments in­tro­duisent une di­men­sion presque mo­nas­tique dans la scène. La bou­gie est na­tu­rel­le­ment as­so­ciée à la veille, à la prière et à la vi­gi­lance. Elle rap­pelle que l’ac­cès au Royaume sup­pose une vie in­té­rieure at­ten­tive. L’é­cri­ture, elle, ren­voie à la mé­di­ta­tion de la Pa­role, à la prière écrite ou à l’exa­men spi­ri­tuel. La pe­tite flamme est d’au­tant plus si­gni­fi­ca­tive qu’elle ré­pond vi­suel­le­ment à la lu­mière cé­leste qui vient d’en haut.

L’ange et la cou­ronne
C’est pro­ba­ble­ment le dé­tail le plus émou­vant de l’i­cône. Un ange, dans un mou­ve­ment ex­trê­me­ment dy­na­mique, des­cend du ciel avec une cou­ronne. Il semble presque tra­ver­ser l’es­pace cé­leste pour ve­nir cou­ron­ner le jeune homme. La dia­go­nale de l’ange contraste avec la pos­ture re­la­ti­ve­ment im­mo­bile du per­son­nage ter­restre. Cette op­po­si­tion crée une ten­sion : l’­homme de­meure dans l’at­tente ; Dieu agit. Le Royaume de­mande un en­ga­ge­ment ra­di­cal, mais son ac­com­plis­se­ment re­lève de la grâce.

Le rou­leau : la prière
De sa main droite, le jeune homme élève vers le ciel un rou­leau écrit. Ce geste consti­tue le vé­ri­table axe spi­ri­tuel de l’i­cône. Le texte est vrai­sem­bla­ble­ment ce­lui de Ro­mains 2,10 : « Gloire, hon­neur et paix pour qui­conque fait le bien, le Juif d’abord, et le païen. »

Dieu le Père dans les nuées
Dans la par­tie su­pé­rieure gauche ap­pa­raît le Sei­gneur Sa­baoth, as­sis dans les nuées et en­tou­ré de ché­ru­bins. Il bé­nit le jeune homme. Sa main le­vée éta­blit une re­la­tion di­recte entre le ciel et la terre : la bé­né­dic­tion di­vine des­cend vers ce­lui qui lève son re­gard vers Dieu.

Le jar­din : une image du Pa­ra­dis
Le jar­din est es­sen­tiel. Les arbres, les fleurs, le sol ri­che­ment co­lo­ré et la pro­fu­sion vé­gé­tale ne cherchent pas à re­pro­duire un pay­sage na­tu­rel réa­liste. Ils construisent un es­pace pa­ra­di­siaque. L’i­cône rap­proche ain­si deux réa­li­tés : le jar­din d’É­den et le Pa­ra­dis es­cha­to­lo­gique pro­mis à la fin des temps.

Le rouge et l’or
La do­mi­nante rouge-or est par­ti­cu­liè­re­ment forte. Le rouge évoque à la fois la gloire, la vie, le feu spi­ri­tuel et le monde trans­fi­gu­ré. L’or, om­ni­pré­sent, n’est pas seule­ment dé­co­ra­tif : il re­pré­sente tra­di­tion­nel­le­ment la lu­mière di­vine. Le fond do­ré ne consti­tue donc pas un ar­rière-plan na­tu­rel. Il trans­forme l’en­semble de la scène en une sorte d’es­pace où le temps ter­restre com­mence dé­jà à par­ti­ci­per à l’é­ter­ni­té. C’est ce qui ex­plique le mou­ve­ment ex­tra­or­di­naire de l’i­mage : tout part de la terre, mais tout est orien­té vers le ciel. Le jeune homme n’est pas en­core au ciel. Il est en­core as­sis dans le jar­din ter­restre. Pour­tant, le ciel est dé­jà ou­vert au-des­sus de lui et l’ange des­cend avec la cou­ronne. Le Royaume est donc à la fois fu­tur et dé­jà présent.

C’est une très belle tra­duc­tion vi­suelle de la ten­sion chré­tienne entre le « dé­jà » et le « pas en­core » : le Royaume de Dieu est com­men­cé dans la vie du croyant, mais sa plé­ni­tude ap­par­tient en­core à l’ac­com­plis­se­ment es­cha­to­lo­gique.
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1 Tri­sa­gion / Grec
Ἅγιος ὁ Θεός,
Ἅγιος Ἰσχυρός,
Ἅγιος Ἀθάνατος,
ἐλέησον ἡμᾶς.

Sla­von
Svia­tiï Boje
Svia­tiï Krep­kiï
Svia­tiï Best­mert­niï
po­mi­louï nas.


Dieu Saint,
Saint Fort,
Saint Im­mor­tel,
prends pi­tié de nous.