Marc Cha­gall. Caïn et Abel (1960)

Oli­vier Mes­siaen (1908-1992), Les té­nèbres
De la sixième heure à la neu­vième heure, les té­nèbres se ré­pan­dirent sur toute la terre. (Mt 27, 45)
Jen­ni­fer Bate, orgue, Église de la Sainte-Tri­ni­té, Paris

Marc Cha­gall (1887-1985)
Caïn et Abel (1960)
Li­tho­gra­phie réa­li­sée pour l’ouvrage La Bible

Cette li­tho­gra­phie offre une in­ter­pré­ta­tion très per­son­nelle et pro­fon­dé­ment ex­pres­sive du ré­cit de Caïn et Abel (Gn 4, 1-16). Cha­gall trans­forme l’é­pi­sode en une vi­sion presque cau­che­mar­desque de la vio­lence hu­maine, où les corps, la terre et le pay­sage semblent par­ti­ci­per au drame.

Une scène de vio­lence ré­duite à l’es­sen­tiel
Le re­gard est im­mé­dia­te­ment at­ti­ré par les deux corps nus, qui oc­cupent presque toute la par­tie in­fé­rieure de l’i­mage. Le per­son­nage su­pé­rieur — Caïn — est re­pré­sen­té dans une po­si­tion ex­trê­me­ment dy­na­mique : il se penche sur son frère et semble l’im­mo­bi­li­ser. Le corps d’A­bel, au contraire, est éten­du, désar­ti­cu­lé, presque aban­don­né à la terre. Cha­gall sug­gère la vio­lence plu­tôt que la mon­trer. L’ab­sence de dé­tail réa­liste rend la scène plus uni­ver­selle : ce n’est plus seule­ment le meurtre d’A­bel, mais la pre­mière vio­lence entre deux êtres humains.

Le contraste entre les deux corps
Cha­gall construit une op­po­si­tion très forte entre les deux per­son­nages. Caïn est ver­ti­cal, cour­bé vers l’a­vant, dans une po­si­tion de do­mi­na­tion. Abel est ho­ri­zon­tal, cou­ché au sol, dans une po­si­tion de vul­né­ra­bi­li­té et d’a­ban­don. La com­po­si­tion re­pose donc sur une op­po­si­tion presque élé­men­taire : le do­mi­nant et le do­mi­né, le vi­vant et le mort, le mou­ve­ment et l’im­mo­bi­li­té. Mais les contours sont vo­lon­tai­re­ment in­stables. Les membres se mêlent, les lignes rouges tra­versent les corps et rendent dif­fi­cile une sé­pa­ra­tion nette entre les deux frères. Chez Cha­gall, la vio­lence dé­truit les fron­tières entre ce­lui qui tue et ce­lui qui est tué.

Le rouge : sang, vio­lence et culpa­bi­li­té
Le rouge est la cou­leur do­mi­nante avec l’ocre. Il ap­pa­raît dans les che­veux, les contours des corps, cer­taines par­ties du vi­sage et sur­tout dans les nom­breuses traces qui par­courent la scène. Il évoque na­tu­rel­le­ment le sang d’A­bel. Mais le rouge pos­sède une si­gni­fi­ca­tion plus large : il est la cou­leur de la pas­sion, de la co­lère, du dé­sir et de la vio­lence. Le ré­cit bi­blique in­siste jus­te­ment sur la co­lère et la ja­lou­sie de Caïn. Cha­gall semble donc trans­for­mer toute la scène en une sorte de champ de vio­lence rouge, comme si le meurtre avait conta­mi­né le monde environnant.

L’ocre : la terre de Caïn
La cou­leur ocre-oran­gé qui do­mine l’ar­rière-plan est par­ti­cu­liè­re­ment si­gni­fi­ca­tive. Après le meurtre, Dieu dit à Caïn : « La voix du sang de ton frère crie vers moi du sol. » (Gn 4, 10) Or le sol est om­ni­pré­sent chez Cha­gall. Abel semble lit­té­ra­le­ment re­tour­ner à la terre. L’ocre peut ain­si évo­quer la terre bi­blique, mais aus­si la ma­tière ori­gi­nelle dont l’­homme a été créé. Le meurtre d’A­bel ap­pa­raît comme une rup­ture de l’ordre na­tu­rel : l’­homme fait cou­ler le sang de ce­lui qui par­tage sa propre origine.

Un pay­sage presque fan­tas­tique
La par­tie su­pé­rieure de la li­tho­gra­phie est très dif­fé­rente de la par­tie in­fé­rieure. On y trouve une sorte de pay­sage com­po­sé de masses vé­gé­tales sombres, d’arbres ou de branches for­te­ment sty­li­sés, de taches rouges, de formes noires flot­tantes, de lignes si­nueuses. Chez Cha­gall, le monde ex­té­rieur est fré­quem­ment trans­for­mé par l’é­tat in­té­rieur des per­son­nages. Ici, le pay­sage pa­raît lui-même bou­le­ver­sé par le crime. La na­ture de­vient ain­si té­moin du meurtre.

Gn 4, 1-16
1 L’homme s’unit à Ève, sa femme : elle de­vint en­ceinte, et elle mit au monde Caïn. Elle dit alors : « J’ai ac­quis un homme avec l’aide du Sei­gneur ! »
2 Dans la suite, elle mit au monde Abel, frère de Caïn. Abel de­vint ber­ger, et Caïn culti­vait la terre.
3 Au temps fixé, Caïn pré­sen­ta des pro­duits de la terre en of­frande au Sei­gneur.
4 De son cô­té, Abel pré­sen­ta les pre­miers-nés de son trou­peau, en of­frant les mor­ceaux les meilleurs. Le Sei­gneur tour­na son re­gard vers Abel et son of­frande,
5 mais vers Caïn et son of­frande, il ne le tour­na pas. Caïn en fut très ir­ri­té et mon­tra un vi­sage abat­tu.
6 Le Sei­gneur dit à Caïn : « Pour­quoi es-tu ir­ri­té, pour­quoi ce vi­sage abat­tu ?
7 Si tu agis bien, ne re­lè­ve­ras-tu pas ton vi­sage ? Mais si tu n’agis pas bien…, le pé­ché est ac­crou­pi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le do­mi­ner. »
8 Caïn dit à son frère Abel : « Sor­tons dans les champs. » Et, quand ils furent dans la cam­pagne, Caïn se je­ta sur son frère Abel et le tua.
9 Le Sei­gneur dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Caïn ré­pon­dit : « Je ne sais pas. Est-ce que je suis, moi, le gar­dien de mon frère ? »
10 Le Sei­gneur re­prit : « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre vers moi !
11 Main­te­nant donc, sois mau­dit et chas­sé loin de cette terre qui a ou­vert la bouche pour boire le sang de ton frère, ver­sé par ta main.
12 Tu au­ras beau culti­ver la terre, elle ne pro­dui­ra plus rien pour toi. Tu se­ras un er­rant, un va­ga­bond sur la terre. »
13 Alors Caïn dit au Sei­gneur : « Mon châ­ti­ment est trop lourd à por­ter !
14 Voi­ci qu’aujourd’hui tu m’as chas­sé de cette terre. Je dois me ca­cher loin de toi, je se­rai un er­rant, un va­ga­bond sur la terre, et le pre­mier ve­nu qui me trou­ve­ra me tue­ra. »
15 Le Sei­gneur lui ré­pon­dit : « Si quelqu’un tue Caïn, Caïn se­ra ven­gé sept fois. » Et le Sei­gneur mit un signe sur Caïn pour le pré­ser­ver d’être tué par le pre­mier ve­nu qui le trou­ve­rait.
16 Caïn s’éloigna de la face du Sei­gneur et s’en vint ha­bi­ter au pays de Nod, à l’est d’Éden.