E. Lé­vi­nas. La souf­france physique

C’est sur la dou­leur ap­pe­lée, à la lé­gère, phy­sique que nous al­lons in­sis­ter, car en elle l’en­ga­ge­ment dans l’exis­tence est sans au­cune équi­voque. Alors que dans la dou­leur mo­rale, on peut conser­ver une at­ti­tude de di­gni­té et de com­ponc­tion et par consé­quent dé­jà se li­bé­rer, la souf­france phy­sique, à tous ses de­grés, est une im­pos­si­bi­li­té de se dé­ta­cher de l’ins­tant de l’exis­tence. Elle est l’ir­ré­mis­si­bi­li­té même de l’être. Le conte­nu de la souf­france se confond avec l’im­pos­si­bi­li­té de se dé­ta­cher de la souf­france. Et ce n’est pas dé­fi­nir la souf­france par la souf­france, mais in­sis­ter sur l’im­pli­ca­tion sui ge­ne­ris qui en consti­tue l’es­sence. Il y a dans la souf­france une ab­sence de tout re­fuge. Elle est le fait d’être di­rec­te­ment ex­po­sé à l’être. Elle est faite de l’im­pos­si­bi­li­té de fuir et de re­cu­ler. Toute l’a­cui­té de la souf­france est dans cette im­pos­si­bi­li­té de recul.

Em­ma­nuel Lé­vi­nas (1906-1995), Le temps et l’autre
Bio­gra­phie