En­lu­mi­nure. Bible mo­ra­li­sée de saint Louis (~1230)

Guillaume de Ma­chaut (1300-1377), Messe de Nostre Dame, Glo­ria (~1360) 1
En­semble Gilles Bin­chois, dir. Do­mi­nique Vel­lard 2

Saint Louis et sa mère, Blanche de Cas­tille
Un moine dic­tant à un co­piste

Bible mo­ra­li­sée de saint Louis (~1230)
The Mor­gan Li­bra­ry & Mu­seum, New York

Blanche de Castille

Saint Louis et sa mère, Blanche de Cas­tille
Bible mo­ra­li­sée de saint Louis (~1230)
The Mor­gan Li­bra­ry & Mu­seum, New York

En 1226, un roi de France meurt, lais­sant à sa reine le soin de gou­ver­ner son royaume jus­qu’à la ma­jo­ri­té de leur fils. La veuve Blanche de Cas­tille, âgée de 38 ans, a du pain sur la planche. Les ba­rons re­belles sont dé­si­reux de ré­cu­pé­rer les terres que le père de son ma­ri leur a confis­quées. Ils ras­semblent des troupes contre elle, la dif­fament et l’ac­cusent même d’a­dul­tère et de meurtre. Prise dans un pé­rilleux ré­seau de tra­hi­sons, d’in­sur­rec­tions et de guerres ou­vertes, Blanche per­suade, ca­jole, né­go­cie et com­bat ses en­ne­mis po­ten­tiels après que son ma­ri, le roi Louis VIII, est mort de dys­en­te­rie après seule­ment trois ans de règne. Lorsque leur fils Louis IX prend la tête du royaume en 1234, il hé­rite d’un royaume qui est, pour un temps du moins, en paix.

Un ma­nus­crit illuminé

Une en­lu­mi­nure éblouis­sante conser­vée à la Mor­gan Li­bra­ry de New York re­pré­sente Blanche de Cas­tille et son fils Louis, un jeune homme im­berbe cou­ron­né roi. Un clerc et un scribe sont re­pré­sen­tés en bas de page. Chaque per­son­nage est pla­cé sur un fond d’or, as­sis sous un arc tri­lo­bé. Des bâ­ti­ments sty­li­sés et co­lo­rés dansent au-des­sus de leurs têtes, sug­gé­rant un cadre ur­bain so­phis­ti­qué - peut-être Pa­ris, la ca­pi­tale du royaume ca­pé­tien et le siège d’une école de théo­lo­gie renommée.

Une bible moralisée

Cette der­nière page du ma­nus­crit MS M 240 de la New York Mor­gan Li­bra­ry est le der­nier ca­hier (page pliée) d’une bible mo­ra­li­sée en trois vo­lumes, dont la ma­jeure par­tie est conser­vée au Tré­sor de la ca­thé­drale de To­lède, en Es­pagne. Les bibles mo­ra­li­sées, conçues ex­pres­sé­ment pour la mai­son royale fran­çaise, com­prennent des pas­sages abré­gés de l’An­cien et du Nou­veau Tes­ta­ment, abon­dam­ment illus­trés. Des textes ex­pli­ca­tifs fai­sant al­lu­sion à des évé­ne­ments et à des ré­cits his­to­riques ac­com­pagnent ces lec­tures lit­té­raires et vi­suelles qui, tis­sées en­semble, trans­mettent un en­sei­gne­ment. En tant que mé­cène et sou­ve­raine, la reine Blanche de Cas­tille au­rait fi­nan­cé la pro­duc­tion de cette bible. En tant que fu­tur sou­ve­rain, Louis IX a pour mis­sion de prendre à cœur les le­çons de ce ma­nus­crit ain­si que celles des autres textes bi­bliques et an­tiques que ses pré­cep­teurs lisent avec lui.

La reine et le roi

Blanche de Cas­tille
Bible mo­ra­li­sée de saint Louis (~1230)
The Mor­gan Li­bra­ry & Mu­seum, New York

Dans la par­tie su­pé­rieure de la page, un roi et une reine in­tro­ni­sés portent la tra­di­tion­nelle cou­ronne ou­verte mé­dié­vale sur­mon­tée d’une fleur de lys, un iris ou un lis sty­li­sé sym­bo­li­sant le droit re­li­gieux, po­li­tique et dy­nas­tique d’un mo­narque fran­çais. La reine aux yeux bleus, à gauche, est voi­lée d’une guimpe de veuve blanche. Un man­teau bleu dou­blé d’­her­mine se drape sur ses épaules. Sa tu­nique rose en forme de T dé­borde d’un mince bord de pein­ture bleue qui sou­tient vi­suel­le­ment ces fi­gures in­tro­ni­sées. Une fine co­lonne verte sé­pare l’es­pace de la reine de ce­lui de son fils, le roi Louis IX, vers le­quel elle fait dé­li­bé­ré­ment un geste à tra­vers la page, en le­vant la main gauche dans sa di­rec­tion. Sa pose et l’ex­pres­sion ani­mée de son vi­sage sug­gèrent qu’elle dé­die ce ma­nus­crit avec ses le­çons au jeune roi.

Saint Louis
Bible mo­ra­li­sée de saint Louis (~1230)
The Mor­gan Li­bra­ry & Mu­seum, New York

Louis IX, coif­fé d’une cou­ronne ou­verte, at­tire le re­gard de sa mère. Dans sa main droite, il tient un sceptre, signe de son sta­tut de roi. Il est sur­mon­té de la fleur de lys ca­rac­té­ris­tique sur la­quelle est cu­rieu­se­ment po­sé un pe­tit oi­seau. Une broche à quatre pé­dales, do­mi­née par un grand car­ré bleu sa­phir au centre, fixe un man­teau rose bor­dé de vert qui re­pose sur ses épaules d’en­fant. Dans sa main gauche, entre l’in­dex et le pouce, Louis tient une pe­tite boule ou un disque d’or. Au cours de la messe qui sui­vait le cou­ron­ne­ment, les rois et les reines de France re­met­taient tra­di­tion­nel­le­ment treize pièces d’or à l’é­vêque de Reims qui pré­si­dait la cérémonie.

Tous les rois de France étaient cou­ron­nés dans cette ville ca­thé­drale du nord de la France. Ce­la fait ré­fé­rence au cou­ron­ne­ment de Louis en 1226, trois se­maines seule­ment après la mort de son père, ce qui sug­gère une date pro­bable pour la com­mande de cette bible. Un ma­nus­crit aus­si somp­tueux au­rait tou­te­fois né­ces­si­té huit à dix ans de tra­vail - un ti­ming par­fait, car en 1235, Louis, âgé de 21 ans, était prêt à suc­cé­der à sa mère à la tête du royaume capétien.

Un lien entre ciel et terre

Le Cou­ron­ne­ment de Ma­rie (~1204 - 1210)
Tym­pan du por­tail cen­tral, tran­sept nord
Ca­thé­drale de Chartres

La reine Blanche et son fils, le jeune roi, re­prennent un geste et une pose qui de­vaient être fa­mi­liers à de nom­breux chré­tiens : la Vierge Ma­rie et le Christ trô­nant côte à côte en tant que sou­ve­rains cé­lestes du ciel, que l’on re­trouve dans les nom­breux cou­ron­ne­ments de la Vierge sculp­tés dans l’i­voire, le bois et la pierre. Cette scène était par­ti­cu­liè­re­ment ré­pan­due dans les tym­pans, le de­mi-cercle sculp­té au-des­sus des por­tails des ca­thé­drales que l’on trouve dans toute la France. En voyant l’en­lu­mi­nure, les spec­ta­teurs fai­saient im­mé­dia­te­ment le lien entre cette reine ter­restre Blanche et son fils, oints par Dieu, et le du droit di­vin de régner.

Un moine et un copiste

La par­tie in­fé­rieure de l’en­lu­mi­nure re­pré­sente un moine, à gauche, et un co­piste, à droite. Le moine porte un man­teau sans manches. Il s’a­git d’un homme ins­truit et sou­ligne son rôle d’é­ru­dit. Il penche la tête en avant et pointe son in­dex droit vers le co­piste qui se trouve en face de lui, comme pour lui don­ner des ins­truc­tions. Au­cun in­dice n’est don­né quant à l’ordre re­li­gieux de cet ecclésiastique.

Moine dic­tant
Bible mo­ra­li­sée de saint Louis (~1230)
The Mor­gan Li­bra­ry & Mu­seum, New York

Co­piste
Bible mo­ra­li­sée de saint Louis (~1230)
The Mor­gan Li­bra­ry & Mu­seum, New York

Le co­piste, coif­fé d’une ca­lotte, est as­sis sur un banc. Cou­teau dans la main gauche et sty­let dans la droite, il re­garde son œuvre : quatre cercles em­pi­lés ver­ti­ca­le­ment dans une co­lonne à gauche, avec une par­tie d’un cin­quième vi­sible à droite. Grâce aux 4887 mé­daillons qui pré­cèdent cette en­lu­mi­nure, nous connais­sons la suite du pro­gramme de cet ar­tiste : il ap­pli­que­ra une fine feuille d’or sur le fond, puis pein­dra les scènes bi­bliques et ex­pli­ca­tives du mé­daillon dans des teintes brillantes de la­pis la­zu­li, de vert, de rouge, de jaune, de gris, d’o­range et de sépia.

Conseils pour un roi

Blanche a sans doute trié sur le vo­let les théo­lo­giens char­gés d’é­ta­blir les lignes di­rec­trices de ce ma­nus­crit, de sé­lec­tion­ner les pas­sages bi­bliques, de ré­di­ger les ex­pli­ca­tions, d’en­ga­ger les co­pistes et de su­per­vi­ser les images que les ar­tistes de­vaient peindre. L’art et le texte, qui dé­pendent l’un de l’autre, énoncent des conseils que les lec­teurs, Louis IX et peut-être ses frères et sœurs, peuvent mettre en pra­tique dans le cadre de leur gou­ver­ne­ment éclai­ré. Les nobles, les re­pré­sen­tants de l’É­glise et peut-être même les gens du peuple qui consul­taient cette page pou­vaient être ras­su­rés par le fait que leur sou­ve­rain avait été bien for­mé pour faire face à toutes les ca­la­mi­tés qui se pré­sen­te­raient à lui. Cette en­lu­mi­nure du XIIIe siècle, à la fois éblouis­sante et édi­fiante, re­pré­sente l’a­vant-garde du luxe dans une so­cié­té qui ai­mait la consom­ma­tion os­ten­ta­toire. En tant qu’ou­til pé­da­go­gique, elle n’a peut-être pas peu contri­bué à l’ac­ces­sion de Louis IX à la sain­te­té, dé­cer­née par le pape Bo­ni­face VIII 27 ans après la mort du roi. Cette image et d’autres de la bible mo­ra­li­sée ex­pliquent pour­quoi les en­lu­mi­neurs pa­ri­siens ont mo­no­po­li­sé la pro­duc­tion de ma­nus­crits à cette époque. Re­gar­dez à nou­veau l’œuvre. Qui d’autre pour­rait ri­va­li­ser avec une telle image de ca­rac­tère et de grâce ?

Loui­sa Wood­ville, pro­fes­seure as­so­ciée d’­his­toire mé­dié­vale, George Ma­son Uni­ver­si­ty, États-Unis

1 Glo­ria
Glo­ria in ex­cel­sis Deo
et in ter­ra pax
ho­mi­ni­bus bo­nae vo­lun­ta­tis.
Lau­da­mus te.
Be­ne­di­ci­mus te.
Ado­ra­mus te.
Glo­ri­fi­ca­mus te.
Gra­tias agi­mus ti­bi
prop­ter ma­gnam glo­riam tuam.
Do­mine Deus rex ce­les­tis
Deus pa­ter om­ni­po­tens.
Do­mine Fi­li uni­ge­nite Ie­su Christe.
Do­mine Deus Agnus Dei Fi­lius Pa­tris.
Qui tol­lis pec­ca­ta mun­di
mi­se­rere no­bis.
Qui tol­lis pec­ca­ta mun­di
sus­cipe de­pre­ca­tio­nem nos­tram.
Qui sedes ad dex­te­ram Pa­tris
mi­se­rere no­bis.
Quo­niam Tu so­lus Sanc­tus.
Tu so­lus Do­mi­nus.
Tu so­lus al­tis­si­mus Ie­su Christe.
Cum Sanc­to Spi­ri­tu
in glo­ria Dei Pa­tris. Amen.


Gloire à Dieu, au plus haut des cieux,
et paix sur la terre
aux hommes qu’il aime.
Nous te louons,
nous te bé­nis­sons,
nous t’a­do­rons,
nous te glo­ri­fions,
nous te ren­dons grâce,
pour ton im­mense gloire,
Sei­gneur Dieu, Roi du ciel,
Dieu le Père tout-puis­sant.
Sei­gneur, Fils unique, Jé­sus Christ,
Sei­gneur Dieu, Agneau de Dieu, le Fils du Père.
Toi qui en­lèves les pé­chés du monde,
prends pi­tié de nous.
Toi qui en­lèves les pé­chés du monde,
re­çois notre prière.
Toi qui es as­sis à la droite du Père,
prends pi­tié de nous.
Car toi seul es saint,
toi seul es Sei­gneur,
toi seul es le Très-Haut, Jé­sus Christ,
avec le Saint-Es­prit
dans la gloire de Dieu le Père. Amen.

2 An­dreas Scholl, contre-té­nor
Gerd Türk, té­nor
Em­ma­nuel Bon­nar­dot, ba­ry­ton
Jacques Bo­na, basse