Erik Satie (1866-1925), Prélude en tapisserie
Pascal Rogé, piano

Nicolas de Staël (1914-1955)
Paysage du midi (1950)
Propriété privée
Ce tableau de Nicolas de Staël appartient à une période décisive de son œuvre. En 1950, le peintre a déjà abandonné toute représentation descriptive traditionnelle, mais il n’a pas pour autant renoncé au réel. Paysage du midi se situe précisément dans cet espace singulier entre figuration et abstraction : le paysage demeure reconnaissable, mais il est réduit à ses rapports fondamentaux de couleurs, de masses et d’étendue.

Un paysage réduit à l’essentiel
Au premier regard, la composition paraît presque abstraite. Pourtant, son organisation évoque clairement un paysage méditerranéen : le vaste ciel bleu-gris occupe toute la moitié supérieure. Une ligne plus sombre et bleutée suggère, à l’horizon, des collines ou des reliefs lointains. Au premier plan, de grands aplats colorés — vert, gris, blanc, ocre et rouge — peuvent évoquer des champs, des terrains, des constructions ou des éléments du paysage.
De Staël cherche à restituer l’expérience visuelle et sensible du paysage : son ampleur, sa lumière, son équilibre et sa densité. Le titre, Paysage du midi, est ainsi suffisamment général pour désigner moins un site particulier qu’une certaine présence méditerranéenne.
La construction : l’horizontale et l’étendue
La composition est dominée par de grandes bandes horizontales. Le ciel, immense et calme, semble peser doucement sur la terre. Les lignes du paysage ne sont jamais tracées avec précision : elles apparaissent par superposition de larges zones colorées. Cette construction très simple donne au tableau une impression de stabilité.

La partie supérieure est particulièrement remarquable. Le bleu n’est pas uniforme : de larges passages grisâtres, blanchâtres ou plus sombres s’y superposent. Le ciel devient lui-même une matière. On ne regarde plus seulement une couleur censée représenter le ciel : on voit la peinture comme présence physique.

À l’inverse, le premier plan est plus fragmenté. Les masses colorées s’y juxtaposent selon une sorte de géométrie irrégulière : un vert profond à gauche, un grand gris bleuté et blanchâtre au centre, une verticale ocre, une masse sombre à droite, enfin, dans l’angle inférieur droit, un rouge éclatant qui rompt la dominante froide des bleus et des gris et donne à l’ensemble une soudaine intensité.

La couleur comme réalité du paysage
Chez Nicolas de Staël, la couleur devient le véritable moyen de construire le monde. Le tableau repose sur une opposition particulièrement subtile entre : les bleus, gris et blancs froids du ciel et de l’horizon, les verts et ocres de la terre, le rouge incandescent, qui introduit une tension presque dramatique.
Ces couleurs ne sont jamais pures ni lisses. Elles sont travaillées, recouvertes, grattées, parfois traversées par d’autres tons. On sent la main du peintre et l’épaisseur de la matière. C’est l’un des paradoxes fondamentaux de De Staël : ses tableaux peuvent sembler composés de formes extrêmement simples, mais chacune de ces formes possède une vie intérieure considérable. Le bleu, par exemple, n’est jamais seulement bleu. Il contient des gris, des blancs, des traces plus sombres ou plus lumineuses.
Une peinture de la matière
La surface du tableau est essentielle. De Staël applique la peinture en couches épaisses, parfois au couteau, créant des reliefs et des accidents. La matière donne ainsi au paysage une densité presque tactile. Le peintre ne cherche pas à dissimuler le travail de la peinture : les superpositions, les reprises et les irrégularités restent visibles. Dans ce tableau, la matière semble participer directement à l’évocation du réel : les frottements et les superpositions peuvent suggérer les variations de la lumière. Les bords irréguliers des aplats évoquent l’instabilité des contours perçus. Les couches épaisses donnent aux formes la consistance de véritables masses.
Entre abstraction et paysage
C’est sans doute là que réside la plus grande force de Paysage du midi. Si l’on regarde le tableau de très près, il peut apparaître comme une composition abstraite de rectangles, de bandes et de masses colorées. Mais dès que l’on prend un peu de distance, ces formes deviennent un espace : un ciel, une ligne d’horizon, une terre. De Staël refuse ainsi l’alternative entre abstraction et figuration. Il ne copie pas le visible, mais il ne s’en détourne pas non plus. Il transforme le paysage en une équivalence picturale.

Le contraste entre calme et tension
L’ensemble dégage d’abord une grande sérénité. L’immense ciel bleu, la succession des horizontales et l’équilibre général des masses produisent une impression de silence et d’immobilité. Mais cette paix est traversée de tensions. Les formes ne s’emboîtent jamais parfaitement. Elles semblent parfois se heurter ou se recouvrir. La grande verticale ocre, notamment, vient interrompre l’horizontalité dominante.
Le rouge vif, dans l’angle inférieur droit, agit comme une brusque poussée d’énergie. Le tableau oscille donc entre deux forces : l’horizontalité paisible du paysage et la violence contenue de la matière et de la couleur. Cette tension donne à l’œuvre sa puissance.
Le tableau possède une double existence : vu de près, il est peinture ; vu à distance, il devient paysage.
Nicolas de Staël fait naître le monde visible non par l’imitation, mais par la force même de la peinture.
