▷ L. Witt­gen­stein. Les cer­ti­tudes nécessaires

337 - On ne peut pas pro­cé­der à des ex­pé­ri­men­ta­tions s’il n’y a pas nombre de choses qu’on ne met pas en doute. Mais ce­la ne veut pas dire que l’on ad­met cer­taines pré­sup­po­si­tions de confiance. Si je poste une lettre que j’ai écrite, je tiens qu’elle va ar­ri­ver, je m’y at­tends.
Lorsque je pro­cède à une ex­pé­ri­men­ta­tion, je ne doute pas de l’exis­tence de l’ap­pa­reillage que j’ai sous les yeux ; j’ai une masse de doutes, mais non ce­lui-là. Lorsque je fais un cal­cul, je crois, sans en dou­ter, que les chiffres qui sont sur le pa­pier ne vont pas per­mu­ter d’eux-mêmes, je me fie tout au long à ma mé­moire, et je m’y fie de fa­çon in­con­di­tion­nelle. La cer­ti­tude qui joue ici est la même que celle de n’a­voir ja­mais été sur la Lune.

338 - Ima­gi­nons-nous ce­pen­dant des gens qui ne se­raient pas tout à fait sûrs de ces choses mais qui di­raient qu’il en va ain­si très vrai­sem­bla­ble­ment et que ce­la ne vaut pas la peine d’en dou­ter. Dans ma si­tua­tion, ils di­raient donc : « Il est hau­te­ment in­vrai­sem­blable que j’aie ja­mais été sur la Lune, etc. » En quoi la vie de ces gens se­rait-elle dif­fé­rente de la nôtre ? Des gens disent - il y en a - que, si l’on pose une cas­se­role d’eau sur le feu, il n’est que hau­te­ment pro­bable qu’elle se mette à bouillir et non à ge­ler, et donc qu’à stric­te­ment par­ler, ce que nous consi­dé­rons comme im­pos­sible n’est qu’im­pro­bable. Quelle dif­fé­rence est-ce que ce­la fait dans leur vie ? N’est-ce pas seule­ment qu’ils en disent plus sur cer­taines choses que nous autres ?

339 - Ima­gine-toi un homme qui doit al­ler cher­cher un ami à la gare et qui ne se contente pas de consul­ter l’­ho­raire et de par­tir à une cer­taine heure pour la gare, mais qui dise : « Je ne crois pas que le train va vrai­ment ar­ri­ver, je vais pour­tant al­ler à la gare. » Il fait tout de que l’on fait ha­bi­tuel­le­ment, mais as­sor­tit ce qu’il fait de doute contre soi-même, etc.

340 - La cer­ti­tude avec la­quelle nous croyons n’im­porte quelle pro­po­si­tion ma­thé­ma­tique est la même que celle que nous avons quand nous sa­vons com­ment il faut pro­non­cer les lettres A et B, com­ment s’ap­pelle la cou­leur de notre sang et quand nous sa­vons que les autres ont du sang qu’ils ap­pellent « sang ».

341 - C’est-à-dire : les ques­tions que nous po­sons et nos doutes re­posent sur ce­ci : cer­taines pro­po­si­tions sont sous­traites au doute, comme des gonds sur les­quels tournent ces ques­tions et doutes.

342 - C’est-à-dire : il est in­hé­rent à la lo­gique de nos in­ves­ti­ga­tions scien­ti­fiques qu’ef­fec­ti­ve­ment cer­taines choses ne soient pas mises en doute.

343 - Mais ce n’est pas que nous ne puis­sions pas nous li­vrer à une in­ves­ti­ga­tion sur tout, bien for­cés ain­si de nous conten­ter de pré­sup­po­si­tions. Non. Si je veux que la porte tourne, il faut que les gonds soient fixes.

Lud­wig Witt­gen­stein (1889-1951), De la cer­ti­tude, § 337-343