Claude Debussy (1862-1918), Rêverie
François-Joël Thiollier, pianiste

Berthe Morisot (1841-1895)
Jour d’été, Le Lac du bois de Boulogne (1879)
The National Gallery, Londres 🔍
Quelle fraîcheur ! C’est à ces jeunes filles en fleur peintes sur le vif qu’on reconnaît l’art de Berthe Morisot, tête de file du courant impressionniste. Ses couleurs claires, presque transparentes, son dessin précis et la vivacité de ses touches font l’admiration de ses camarades Monet, Renoir, Degas.
« Nul ne représente l’impressionnisme avec un talent plus raffiné et avec plus d’autorité que Berthe Morisot » (Gustave Geffroy, critique d’art,1881). Sept ans ont passé depuis 1874, quand un autre critique, Albert Wolff, se moquait de sa peinture et la traitait d’« esprit en délire ». En 1895, lorsqu’elle meurt, Berthe Morisot a fait taire les moqueries. Son œuvre est reconnue, à une époque où l’École des beaux-arts refuse encore les élèves femmes.

Qui sont ces deux femmes ? Deux bourgeoises, surprises en pleine rêverie. Les deux modèles qui posent ici figurent souvent dans les œuvres de Berthe Morisot, mais leur identité est incertaine. Dans ses toiles, celle-ci s’attache à représenter le même univers familier. On y retrouve ses maisons, comme celle de Bougival, ses différents lieux de villégiature, telle l’île de Wight, mais aussi des proches comme sa sœur Edma, sa fille Julie. Il s’agit de raconter le quotidien et de saisir le temps qui passe.
Où sommes-nous ? Sur le lac du bois de Boulogne, à l’ouest de Paris. Lorsqu’elle peint cette toile, Berthe Morisot vit à côté de ce bois, qu’elle étudie en toutes saisons, plantant son chevalet au beau milieu de ses arbres. Lors de ses balades à pied ou en barque, elle croque sur le vif promeneurs, cyclistes, cavaliers –ou ici deux plaisancières… Elle poursuit inlassablement ses recherches sur les variations de la couleur, la transparence de l’air, les reflets du soleil sur l’eau.

Notez ces serpentins blanc et bleu qui font miroiter l’eau entre les deux femmes ! Et ces hachures blanches qui forment le pelage des cygnes, la robe de la dame… Ces touches nerveuses illuminent la composition, au point qu’Émile Zola les compare à des perles. Elles créent une atmosphère laiteuse qui enveloppe et dissout les formes. Voyez en bas à gauche la robe bleue, à peine ébauchée de quelques coups de brosse ! Elle est aux limites de l’abstraction, tandis qu’à l’inverse les visages conservent des contours bien marqués.

Les robes de soie, les canotiers, les gants et nœuds de velours, les ombrelles… C’est à un vrai défilé de mode féminine du XIXe siècle que nous sommes conviés. Ce goût de la toilette et des tissus distingue l’art de Morisot de celui de ses camarades impressionnistes, tout comme ses sujets 100 % féminins. Notez le frémissement des étoffes ! Admirez leur légèreté !

Qu’aperçoit-on au fond ? Des chevaux minuscules qui se déplacent le long de la rive. Ils donnent l’impression d’une scène peinte sur le vif, saisie en plein mouvement. D’autres détails discrets contribuent à cette sensation d’immédiateté, notamment le cadrage serré. Une des plaisancières est même coupée par le bord de la toile, comme si l’artiste l’avait peinte au moment du passage de la barque. Les yeux de l’autre jeune femme, à droite, semblent croiser le regard de l’artiste à la seconde même où elle peint. On note comme un éclair de surprise dans ses pupilles.
© Manuela France, dans ça m’intéresse
