Jean XXIII. Tout ra­me­ner au maxi­mum de simplicité

J’entre dans ma soixante-hui­tième an­née. Main­te­nant, je re­garde ma vie comme ter­mi­née. Ce que le Sei­gneur vou­dra me don­ner en plus, que ce soient des an­nées ou des jours, je le consi­dé­re­rai comme un sup­plé­ment. Je dois re­dire sou­vent ces pa­roles de saint Paul : « Je suis mort ; ma vie est ca­chée en Dieu avec le Christ. » Cet état de mort mys­tique doit si­gni­fier plus net­te­ment que ja­mais le dé­ta­che­ment ab­so­lu de tout bien ter­restre : dé­ta­che­ment de moi-même et de mes goûts, des hon­neurs, des suc­cès, des biens ma­té­riels et spi­ri­tuels ; une com­plète in­dif­fé­rence et in­dé­pen­dance pour tout ce qui n’est pas stricte vo­lon­té du Sei­gneur à mon égard.

Plus j’acquiers de ma­tu­ri­té avec les an­nées et d’expérience, plus je le re­con­nais : la voie la plus sûre pour ma sanc­ti­fi­ca­tion per­son­nelle et pour la réus­site de mon ser­vice d’Église reste l’effort vi­gi­lant pour tout ra­me­ner : prin­cipes, orien­ta­tions, si­tua­tions, af­faires, au maxi­mum de sim­pli­ci­té et de calme, en veillant à tou­jours émon­der ma vigne de ce qui n’est que feuillage in­utile et vrilles su­per­flues, et à al­ler droit à ce qui est Vé­ri­té, Jus­tice et Cha­ri­té, sur­tout Cha­ri­té. Toute autre ma­nière de faire n’est que pré­ten­tion et re­cherche d’affirmation per­son­nelle qui se dé­couvre ra­pi­de­ment et de­vient en­com­brante, ridicule.

Oh ! La sim­pli­ci­té de l’Évangile, de l’Imitation de Jé­sus Christ, des Fio­ret­ti de St Fran­çois, des pages les plus ex­quises de St Gré­goire dans les Mo­rales : « On raille­ra la sim­pli­ci­té du juste », écrit-il. Comme je goûte tou­jours plus ces pages, et comme j’y re­viens avec un plai­sir in­té­rieur ! Tous les sages du siècle, tous les ma­lins de la terre, même ceux de la di­plo­ma­tie va­ti­cane, comme ils font pauvre fi­gure, lorsqu’on les place dans la lu­mière de sim­pli­ci­té et de grâce qui émane de ce grand et fon­da­men­tal en­sei­gne­ment de Jé­sus et de ses saints ! Voi­là la vé­ri­table ha­bi­le­té qui confond la sa­gesse du monde. « Le som­met de la phi­lo­so­phie, c’est d’être simple avec pru­dence. » La pen­sée est de St Jean Chry­so­stome, mon grand pa­tron d’Orient. Sei­gneur Jé­sus, gar­dez-moi le goût et la pra­tique de cette sim­pli­ci­té : en me main­te­nant dans l’humilité, elle me rend plus proche de votre es­prit et at­tire et sauve les âmes.

Toute forme de mé­fiance ou de com­por­te­ment déso­bli­geant en­vers qui que ce soit, sur­tout en­vers les pe­tits, les pauvres, les in­fé­rieurs, toute mé­di­sance et tout ju­ge­ment ir­ré­flé­chi me font de la peine et me causent une souf­france in­time : je me tais, mais mon cœur saigne. Cer­tains jours, je suis ten­té de ré­agir avec force. Mais je pré­fère le si­lence, dans la confiance qu’il se­ra plus élo­quent et plus ef­fi­cace pour leur édu­ca­tion. N’est-ce pas fai­blesse de ma part ? Je dois, je veux conti­nuer à por­ter en paix cette croix lé­gère qui s’ajoute à la conscience dé­jà mor­ti­fiante de mon in­suf­fi­sance, et je lais­se­rai faire le Sei­gneur qui scrute les cœurs et les at­tire vers les dé­li­ca­tesses de sa charité.

Jean XXIII, Jour­nal de l’âme
> Bio­gra­phie