Be­noît XVI. Saint Bo­na­ven­ture de Bagnoregio

Vit­to­rio Cri­vel­li (1440-1501)
Saint Bo­na­ven­ture (~1500)
Rijks­mu­seum Amsterdam

15 juillet

Né pro­ba­ble­ment aux alen­tours de 1217 et mort en 1274, saint Bo­na­ven­ture de Ba­gno­re­gio vé­cut au XIIIe siècle, à une époque où la foi chré­tienne, pro­fon­dé­ment im­pré­gnée dans la culture et dans la so­cié­té de l’Eu­rope, ins­pi­ra des œuvres du­rables dans le do­maine de la lit­té­ra­ture, des arts vi­suels, de la phi­lo­so­phie et de la théo­lo­gie. Par­mi les grandes fi­gures chré­tiennes qui contri­buèrent à la com­po­si­tion de cette har­mo­nie entre foi et culture se dis­tingue pré­ci­sé­ment Bo­na­ven­ture, homme d’ac­tion et de contem­pla­tion, de pro­fonde pié­té et de pru­dence dans le gouvernement.

Il s’ap­pe­lait Jean de Fi­dan­za. Comme il le ra­conte lui-même, un épi­sode qui eut lieu alors qu’il était en­core jeune gar­çon, mar­qua pro­fon­dé­ment sa vie. Il avait été frap­pé d’une grave ma­la­die, et pas même son père, qui était mé­de­cin, es­pé­rait dé­sor­mais pou­voir le sau­ver de la mort. Alors, sa mère eut re­cours à l’in­ter­ces­sion de saint Fran­çois d’As­sise, ca­no­ni­sé de­puis peu. Et Jean guérit.

La fi­gure du Po­ve­rel­lo d’As­sise lui de­vint en­core plus fa­mi­lière quelques an­nées plus tard, alors qu’il se trou­vait à Pa­ris, où il s’é­tait ren­du pour ses études. Il avait ob­te­nu le di­plôme de Maître d’art, que nous pour­rions com­pa­rer à ce­lui d’un pres­ti­gieux ly­cée de notre époque. A ce mo­ment, comme tant de jeunes du pas­sé et éga­le­ment d’au­jourd’­hui, Jean se po­sa une ques­tion cru­ciale : « Que dois-je faire de ma vie ?» Fas­ci­né par le té­moi­gnage de fer­veur et de ra­di­ca­li­té évan­gé­lique des frères mi­neurs, qui étaient ar­ri­vés à Pa­ris en 1219, Jean frap­pa aux portes du couvent fran­cis­cain de la ville et de­man­da à être ac­cueilli dans la grande fa­mille des dis­ciples de saint Fran­çois. De nom­breuses an­nées plus tard, il ex­pli­qua les rai­sons de son choix : chez saint Fran­çois et dans le mou­ve­ment au­quel il avait don­né nais­sance, il re­con­nais­sait l’ac­tion du Christ. Il écri­vait ce­ci dans une lettre adres­sée à un autre frère : « Je confesse de­vant Dieu que la rai­son qui m’a fait ai­mer le plus la vie du bien­heu­reux Fran­çois est qu’elle res­semble aux dé­buts et à la crois­sance de l’Église. L’Église com­men­ça avec de simples pê­cheurs, et s’en­ri­chit par la suite de doc­teurs très illustres et sages ; la re­li­gion du bien­heu­reux Fran­çois n’a pas été éta­blie par la pru­dence des hommes mais par le Christ » (Epis­tu­la de tri­bus quaes­tio­ni­bus ad ma­gis­trum in­no­mi­na­tum, in Œuvres de saint Bo­na­ven­ture. In­tro­duc­tion gé­né­rale, Rome 1990, p. 29).

C’est pour­quoi, au­tour de l’an 1243, Jean re­vê­tit l’­ha­bit fran­cis­cain et prit le nom de Bo­na­ven­ture. Il fut im­mé­dia­te­ment di­ri­gé vers les études, et fré­quen­ta la Fa­cul­té de théo­lo­gie de l’u­ni­ver­si­té de Pa­ris, sui­vant un en­semble de cours de très haut ni­veau. Il ob­tint les di­vers titres re­quis pour la car­rière aca­dé­mique, ceux de « ba­che­lier bi­blique » et de « ba­che­lier sen­ten­cier ». Ain­si, Bo­na­ven­ture étu­dia-t-il en pro­fon­deur l’Écriture Sainte, les Sen­tences de Pierre Lom­bard, le ma­nuel de théo­lo­gie de l’é­poque, ain­si que les plus im­por­tants au­teurs de théo­lo­gie, et, au contact des maîtres et des étu­diants qui af­fluaient à Pa­ris de toute l’Eu­rope, il mû­rit sa propre ré­flexion per­son­nelle et une sen­si­bi­li­té spi­ri­tuelle de grande va­leur qu’au cours des an­nées sui­vantes, il sut trans­crire dans ses œuvres et dans ses ser­mons, de­ve­nant ain­si l’un des théo­lo­giens les plus im­por­tants de l’­his­toire de l’Église. Il est si­gni­fi­ca­tif de rap­pe­ler le titre de la thèse qu’il dé­fen­dit pour être ha­bi­li­té à l’en­sei­gne­ment de la théo­lo­gie, la li­cen­tia ubique do­cen­di, comme l’on di­sait alors. Sa dis­ser­ta­tion avait pour titre Ques­tions sur la connais­sance du Christ. Cet ar­gu­ment montre le rôle cen­tral que le Christ joua tou­jours dans la vie et dans l’en­sei­gne­ment de Bo­na­ven­ture. Nous pou­vons dire sans au­cun doute que toute sa pen­sée fut pro­fon­dé­ment christocentrique.

Dans ces an­nées-là, à Pa­ris, la ville d’a­dop­tion de Bo­na­ven­ture, se ré­pan­dait une vio­lente po­lé­mique contre les frères mi­neurs de saint Fran­çois d’As­sise et les frères pré­di­ca­teurs de saint Do­mi­nique de Guz­man. On leur contes­tait le droit d’en­sei­gner à l’U­ni­ver­si­té, et l’on al­lait jus­qu’à mettre en doute l’au­then­ti­ci­té de leur vie consa­crée. As­su­ré­ment, les chan­ge­ments in­tro­duits par les ordres men­diants dans la ma­nière d’en­vi­sa­ger la vie re­li­gieuse étaient tel­le­ment in­no­va­teurs que tous ne par­ve­naient pas à les com­prendre. S’a­jou­taient en­suite, comme ce­la ar­rive par­fois même entre des per­sonnes sin­cè­re­ment re­li­gieuses, des mo­tifs de fai­blesse hu­maine, comme l’en­vie et la ja­lou­sie. Bo­na­ven­ture, même s’il était en­cer­clé par l’op­po­si­tion des autres maîtres uni­ver­si­taires, avait dé­jà com­men­cé à en­sei­gner à la chaire de théo­lo­gie des fran­cis­cains et, pour ré­pondre à qui contes­tait les ordres men­diants, il com­po­sa un écrit in­ti­tu­lé La per­fec­tion évan­gé­lique. Dans cet écrit, il dé­montre com­ment les ordres men­diants, spé­cia­le­ment les frères mi­neurs, en pra­ti­quant les vœux de chas­te­té et d’o­béis­sance, sui­vaient les conseils de l’Évangile lui-même. Au-de­là de ces cir­cons­tances his­to­riques, l’en­sei­gne­ment four­ni par Bo­na­ven­ture dans son œuvre et dans sa vie de­meure tou­jours ac­tuel : l’Église est ren­due plus lu­mi­neuse et belle par la fi­dé­li­té à la vo­ca­tion de ses fils et de ses filles qui non seule­ment mettent en pra­tique les pré­ceptes évan­gé­liques mais, par la grâce de Dieu, sont ap­pe­lés à en ob­ser­ver les conseils et té­moignent ain­si, à tra­vers leur style de vie pauvre, chaste et obéis­sant, que l’Évangile est une source de joie et de perfection.

Le conflit re­tom­ba, au moins un cer­tain temps, et, grâce à l’in­ter­ven­tion per­son­nelle du Pape Alexandre IV, en 1257, Bo­na­ven­ture fut re­con­nu of­fi­ciel­le­ment comme doc­teur et maître de l’u­ni­ver­si­té pa­ri­sienne. Il dut tou­te­fois re­non­cer à cette charge pres­ti­gieuse, parce que la même an­née, le Cha­pitre gé­né­ral de l’ordre l’é­lut mi­nistre général.

Il exer­ça cette fonc­tion pen­dant dix-sept ans avec sa­gesse et dé­voue­ment, vi­si­tant les pro­vinces, écri­vant aux frères, in­ter­ve­nant par­fois avec une cer­taine sé­vé­ri­té pour éli­mi­ner les abus. Quand Bo­na­ven­ture com­men­ça ce ser­vice, l’Ordre des frères mi­neurs s’é­tait dé­ve­lop­pé de ma­nière pro­di­gieuse : il y avait plus de 30.000 frères dis­per­sés dans tout l’Oc­ci­dent avec des pré­sences mis­sion­naires en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, et éga­le­ment à Pé­kin. Il fal­lait conso­li­der cette ex­pan­sion et sur­tout lui confé­rer, en pleine fi­dé­li­té au cha­risme de Fran­çois, une uni­té d’ac­tion et d’es­prit. En ef­fet, par­mi les dis­ciples du saint d’As­sise, on en­re­gis­trait dif­fé­rentes fa­çons d’in­ter­pré­ter le mes­sage et il exis­tait réel­le­ment le risque d’une frac­ture in­terne. Pour évi­ter ce dan­ger, le cha­pitre gé­né­ral de l’Ordre, qui eut lieu à Nar­bonne en 1260, ac­cep­ta et ra­ti­fia un texte pro­po­sé par Bo­na­ven­ture, dans le­quel on re­cueillait et on uni­fiait les normes qui ré­gle­men­taient la vie quo­ti­dienne des frères mi­neurs. Bo­na­ven­ture avait tou­te­fois l’in­tui­tion que les dis­po­si­tions lé­gis­la­tives, bien qu’elles fussent ins­pi­rées par la sa­gesse et la mo­dé­ra­tion, n’é­taient pas suf­fi­santes à as­su­rer la com­mu­nion de l’es­prit et des cœurs. Il fal­lait par­ta­ger les mêmes idéaux et les mêmes mo­ti­va­tions. C’est pour cette rai­son que Bo­na­ven­ture vou­lut pré­sen­ter le cha­risme au­then­tique de Fran­çois, sa vie et son en­sei­gne­ment. Il ras­sem­bla donc avec un grand zèle des do­cu­ments concer­nant le Po­ve­rel­lo et il écou­ta avec at­ten­tion les sou­ve­nirs de ceux qui avaient di­rec­te­ment connu Fran­çois. Il en na­quit une bio­gra­phie, his­to­ri­que­ment bien fon­dée, du saint d’As­sise, in­ti­tu­lée Le­gen­da Maior, ré­di­gée éga­le­ment sous forme plus brève, et donc ap­pe­lée Le­gen­da Mi­nor. Le mot la­tin, à la dif­fé­rence du mot ita­lien, n’in­dique pas un fruit de l’i­ma­gi­na­tion, mais, au contraire, « Le­gen­da » si­gni­fie un texte fai­sant au­to­ri­té, « à lire » de ma­nière of­fi­cielle. En ef­fet, le cha­pitre des frères mi­neurs de 1263, qui s’é­tait réuni à Pise, re­con­nut dans la bio­gra­phie de saint Bo­na­ven­ture le por­trait le plus fi­dèle du fon­da­teur et celle-ci de­vint, ain­si, la bio­gra­phie of­fi­cielle du saint.

Quelle est l’i­mage de Fran­çois qui res­sort du cœur et de la plume de son pieux fils et suc­ces­seur, saint Bo­na­ven­ture ? Le point es­sen­tiel : Fran­çois est un al­ter Chris­tus, un homme qui a cher­ché pas­sion­né­ment le Christ. Dans l’a­mour qui pousse à l’i­mi­ta­tion, il s’est confor­mé en­tiè­re­ment à Lui. Bo­na­ven­ture in­di­quait cet idéal vi­vant à tous les dis­ciples de Fran­çois. Cet idéal, va­lable pour chaque chré­tien, hier, au­jourd’­hui et à ja­mais, a été in­di­qué comme pro­gramme éga­le­ment pour l’Église du Troi­sième mil­lé­naire par mon pré­dé­ces­seur, le vé­né­rable Jean-Paul II. Ce pro­gramme, écri­vait-il dans la Lettre No­vo mil­len­nio in­eunte, est cen­tré « sur le Christ lui-même, qu’il faut connaître, ai­mer, imi­ter, pour vivre en lui la vie tri­ni­taire et pour trans­for­mer avec lui l’­his­toire jus­qu’à son achè­ve­ment dans la Jé­ru­sa­lem cé­leste » (n. 29).

En 1273, la vie de saint Bo­na­ven­ture connut un autre chan­ge­ment. Le Pape Gré­goire X vou­lut le consa­crer évêque et le nom­mer car­di­nal. Il lui de­man­da éga­le­ment de pré­pa­rer un évé­ne­ment ec­clé­sial très im­por­tant : le IIe concile œcu­mé­nique de Lyon, qui avait pour but le ré­ta­blis­se­ment de la com­mu­nion entre l’Église la­tine et l’Église grecque. Il se consa­cra à cette tâche avec di­li­gence, mais il ne réus­sit pas à voir la conclu­sion de cette as­sise œcu­mé­nique, car il mou­rut pen­dant son dé­rou­le­ment. Un no­taire pon­ti­fi­cal ano­nyme com­po­sa un éloge de Bo­na­ven­ture, qui nous offre un por­trait conclu­sif de ce grand saint et ex­cellent théo­lo­gien : « Un homme bon, af­fable, pieux et mi­sé­ri­cor­dieux, plein de ver­tus, ai­mé de Dieu et des hommes… En ef­fet, Dieu lui avait don­né une telle grâce, que tous ceux qui le voyaient étaient en­va­his par un amour que le cœur ne pou­vait pas ca­cher. » (cf. J.G. Bou­ge­rol, Bo­na­ven­tu­ra, Sto­ria dei san­ti e del­la san­ti­tà cris­tia­na. Vol. VI L’e­po­ca del rin­no­va­men­to evan­ge­li­co, Mi­lan 1991, p. 91)

Re­cueillons l’­hé­ri­tage de ce grand Doc­teur de l’Église, qui nous rap­pelle le sens de notre vie avec les pa­roles sui­vantes : « Sur la terre… nous pou­vons contem­pler l’im­men­si­té di­vine à tra­vers le rai­son­ne­ment et l’ad­mi­ra­tion ; dans la pa­trie cé­leste, en re­vanche, à tra­vers la vi­sion, lorsque nous se­rons faits sem­blables à Dieu, et à tra­vers l’ex­tase… nous en­tre­rons dans la joie de Dieu. » (La co­nos­cen­za di Cris­to, q. 6, conclu­sione, in Opere di San Bo­na­ven­tu­ra. Opus­co­li Teo­lo­gi­ci/1, Ro­ma 1993, p. 187)

Saint Bo­na­ven­ture a eu, entre autres mé­rites, ce­lui d’in­ter­pré­ter de fa­çon au­then­tique et fi­dèle la fi­gure de saint Fran­çois d’As­sise, qu’il a vé­né­ré et étu­dié avec un grand amour. De fa­çon par­ti­cu­lière, à l’é­poque de saint Bo­na­ven­ture, un cou­rant de Frères mi­neurs, dits « spi­ri­tuels », sou­te­nait qu’a­vec saint Fran­çois avait été inau­gu­rée une phase en­tiè­re­ment nou­velle de l’­his­toire, et que se­rait ap­pa­ru l’ « Évan­gile éter­nel », dont parle l’A­po­ca­lypse, qui rem­pla­çait le Nou­veau Tes­ta­ment. Ce groupe af­fir­mait que l’Église avait dé­sor­mais épui­sé son rôle his­to­rique, et était rem­pla­cée par une com­mu­nau­té cha­ris­ma­tique d’­hommes libres, gui­dés in­té­rieu­re­ment par l’Es­prit, c’est-à-dire les « Fran­cis­cains spi­ri­tuels ». A la base des idées de ce groupe, il y avait les écrits d’un ab­bé cis­ter­cien, Joa­chim de Flore, mort en 1202. Dans ses œuvres, il af­fir­mait l’exis­tence d’un rythme tri­ni­taire de l’­his­toire. Il consi­dé­rait l’An­cien Tes­ta­ment comme l’ère du Père, sui­vie par le temps du Fils et le temps de l’Église. Il fal­lait en­core at­tendre la troi­sième ère, celle de l’Es­prit Saint. Toute cette his­toire de­vait être in­ter­pré­tée comme une his­toire de pro­grès : de la sé­vé­ri­té de l’An­cien Tes­ta­ment à la li­ber­té re­la­tive du temps du Fils, dans l’Église, jus­qu’à la pleine li­ber­té des Fils de Dieu au cours du temps de l’Es­prit Saint, qui de­vait être éga­le­ment, en­fin, le temps de la paix entre les hommes, de la ré­con­ci­lia­tion des peuples et des re­li­gions. Joa­chim de Flore avait sus­ci­té l’es­pé­rance que le dé­but du temps nou­veau au­rait dé­ri­vé d’un nou­veau mo­na­chisme. Il est donc com­pré­hen­sible qu’un groupe de fran­cis­cains pen­sait re­con­naître chez saint Fran­çois d’As­sise l’i­ni­tia­teur du temps nou­veau et dans son Ordre la com­mu­nau­té de la pé­riode nou­velle - la com­mu­nau­té du temps de l’Es­prit Saint, qui lais­sait der­rière elle l’Église hié­rar­chique, pour com­men­cer la nou­velle Église de l’Es­prit, qui n’é­tait plus liée aux an­ciennes structures.

Il exis­tait donc le risque d’un très grave mal­en­ten­du sur le mes­sage de saint Fran­çois, de son humble fi­dé­li­té à l’Évangile et à l’Église, et cette équi­voque com­por­tait une vi­sion er­ro­née du chris­tia­nisme dans son ensemble.

Saint Bo­na­ven­ture, qui, en 1257, de­vint mi­nistre gé­né­ral de l’Ordre fran­cis­cain, se trou­va face à une grave ten­sion au sein de son Ordre même, pré­ci­sé­ment en rai­son de ceux qui sou­te­naient le cou­rant men­tion­né des « Fran­cis­cains spi­ri­tuels », qui se ré­fé­rait à Joa­chim de Flore. Pré­ci­sé­ment pour ré­pondre à ce groupe et pour re­don­ner une uni­té à l’Ordre, saint Bo­na­ven­ture étu­dia avec soin les écrits au­then­tiques de Joa­chim de Flore et ceux qui lui étaient at­tri­bués et, te­nant compte de la né­ces­si­té de pré­sen­ter cor­rec­te­ment la fi­gure et le mes­sage de son bien-ai­mé saint Fran­çois, vou­lut ex­po­ser une juste vi­sion de la théo­lo­gie de l’­his­toire. Saint Bo­na­ven­ture af­fron­ta le pro­blème pré­ci­sé­ment dans sa der­nière œuvre, un re­cueil de confé­rences aux moines de l’é­tude pa­ri­sienne, de­meu­ré in­com­plet et qui nous est par­ve­nu à tra­vers les trans­crip­tions des au­di­teurs, in­ti­tu­lée Hexaë­me­ron, c’est-à-dire une ex­pli­ca­tion al­lé­go­rique des six jours de la créa­tion. Les Pères de l’Église consi­dé­raient les six ou sept jours du ré­cit sur la créa­tion comme une pro­phé­tie de l’­his­toire du monde, de l’­hu­ma­ni­té. Les sept jours re­pré­sen­taient pour eux sept pé­riodes de l’­his­toire, in­ter­pré­tées plus tard éga­le­ment comme sept mil­lé­naires. Avec le Christ, nous de­vions en­trer dans le der­nier, c’est-à-dire dans la sixième pé­riode de l’­his­toire, à la­quelle de­vrait suc­cé­der en­suite le grand sab­bat de Dieu. Saint Bo­na­ven­ture pré­sup­pose cette in­ter­pré­ta­tion his­to­rique du rap­port avec les jours de la créa­tion, mais d’une fa­çon très libre et in­no­va­trice. Pour lui, deux phé­no­mènes de son époque rendent né­ces­saire une nou­velle in­ter­pré­ta­tion du cours de l’­his­toire : 
Le pre­mier : 
la fi­gure de saint Fran­çois, l’­homme en­tiè­re­ment uni au Christ jus­qu’à la com­mu­nion des stig­mates, presque un al­ter Chris­tus, et avec saint Fran­çois, la nou­velle com­mu­nau­té qu’il avait créée, dif­fé­rente du mo­na­chisme connu jus­qu’a­lors. Ce phé­no­mène exi­geait une nou­velle in­ter­pré­ta­tion, comme nou­veau­té de Dieu ap­pa­rue à ce mo­ment.
Le deuxième :
 la po­si­tion de Joa­chim de Flore, qui an­non­çait un nou­veau mo­na­chisme et une pé­riode to­ta­le­ment nou­velle de l’­his­toire, en al­lant au-de­là de la ré­vé­la­tion du Nou­veau Tes­ta­ment, exi­geait une réponse.

En tant que mi­nistre gé­né­ral de l’Ordre des fran­cis­cains, saint Bo­na­ven­ture avait im­mé­dia­te­ment vu qu’a­vec la concep­tion spi­ri­tua­liste, ins­pi­rée par Joa­chim de Flore, l’Ordre n’é­tait pas gou­ver­nable, mais al­lait lo­gi­que­ment vers l’a­nar­chie. Deux consé­quences en dé­cou­laient se­lon lui.
La pre­mière : la né­ces­si­té pra­tique de struc­tures et d’in­ser­tion dans la réa­li­té de l’Église hié­rar­chique, de l’Église réelle, avait be­soin d’un fon­de­ment théo­lo­gique, no­tam­ment parce que les autres, ceux qui sui­vaient la concep­tion spi­ri­tua­liste, ma­ni­fes­taient un fon­de­ment théo­lo­gique ap­pa­rent.
La se­conde : tout en te­nant compte du réa­lisme né­ces­saire, il ne fal­lait pas perdre la nou­veau­té de la fi­gure de saint François.

Com­ment saint Bo­na­ven­ture a-t-il ré­pon­du à l’exi­gence pra­tique et théo­rique ? Je ne peux don­ner ici qu’un ré­su­mé très sché­ma­tique et in­com­plet sur cer­tains points de sa ré­ponse :
1. Saint Bo­na­ven­ture re­pousse l’i­dée du rythme tri­ni­taire de l’­his­toire. Dieu est un pour toute l’­his­toire et il ne se di­vise pas en trois di­vi­ni­tés. En consé­quence, l’­his­toire est une, même si elle est un che­min et - se­lon saint Bo­na­ven­ture - un che­min de progrès.

2. Jé­sus Christ est la der­nière pa­role de Dieu - en Lui Dieu a tout dit, se don­nant et se di­sant lui-même. Plus que lui-même, Dieu ne peut pas dire, ni don­ner. L’Es­prit Saint est l’Es­prit du Père et du Fils. Le Sei­gneur dit de l’Es­prit Saint : «…il vous fe­ra sou­ve­nir de tout ce que je vous ai dit. » (Jn 14, 26) « Il re­prend ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. » (Jn 16, 15) Il n’y a donc pas un autre Évan­gile, il n’y a pas une autre Église à at­tendre. L’Ordre de saint Fran­çois doit donc lui aus­si s’in­sé­rer dans cette Église, dans sa foi, dans son or­ga­ni­sa­tion hiérarchique.

3. Ce­la ne si­gni­fie pas que l’Église soit im­mo­bile, fixée dans le pas­sé et qu’il ne puisse pas y avoir de nou­veau­té dans celle-ci. « Ope­ra Chris­ti non de­fi­ciunt, sed pro­fi­ciunt », « les œuvres du Christ ne re­culent pas, ne dis­pa­raissent pas, mais elles pro­gressent », dit le saint dans la lettre De tri­bus quaes­tio­ni­bus. Ain­si, saint Bo­na­ven­ture for­mule ex­pli­ci­te­ment l’i­dée du pro­grès, et ce­la est une nou­veau­té par rap­port aux Pères de l’Église et à une grande par­tie de ses contem­po­rains. Pour saint Bo­na­ven­ture, le Christ n’est plus, comme il l’a­vait été pour les Pères de l’Église, la fin, mais le centre de l’­his­toire ; avec le Christ, l’­his­toire ne fi­nit pas, mais une nou­velle pé­riode com­mence. Une autre consé­quence est la sui­vante : jus­qu’à ce mo­ment do­mi­nait l’i­dée que les Pères de l’Église avaient été le som­met ab­so­lu de la théo­lo­gie ; toutes les gé­né­ra­tions sui­vantes ne pou­vaient être que leurs dis­ciples. Saint Bo­na­ven­ture re­con­naît lui aus­si les Pères comme des maîtres pour tou­jours, mais le phé­no­mène de saint Fran­çois lui donne la cer­ti­tude que la ri­chesse de la pa­role du Christ est in­ta­ris­sable et que chez les nou­velles gé­né­ra­tions aus­si peuvent ap­pa­raître de nou­velles lu­mières. Le ca­rac­tère unique du Christ ga­ran­tit éga­le­ment des nou­veau­tés et un re­nou­veau pour toutes les pé­riodes de l’histoire.

As­su­ré­ment, l’Ordre fran­cis­cain - sou­ligne-t-il - ap­par­tient à l’Église de Jé­sus Christ, à l’Église apos­to­lique et il ne peut pas se construire dans un spi­ri­tua­lisme uto­pique. Mais, dans le même temps, la nou­veau­té de cet Ordre par rap­port au mo­na­chisme clas­sique est va­lable, et saint Bo­na­ven­ture a dé­fen­du cette nou­veau­té contre les at­taques du cler­gé sé­cu­lier de Pa­ris : les fran­cis­cains n’ont pas de mo­nas­tère fixe, ils peuvent être pré­sents par­tout pour an­non­cer l’Évangile. C’est pré­ci­sé­ment la rup­ture avec la sta­bi­li­té, ca­rac­té­ris­tique du mo­na­chisme, en fa­veur d’une nou­velle flexi­bi­li­té, qui res­ti­tua à l’Église le dy­na­misme missionnaire.

A ce point, il est peut-être utile de dire qu’au­jourd’­hui aus­si, il existe des points de vue se­lon les­quels toute l’­his­toire de l’Église au deuxième mil­lé­naire au­rait été un dé­clin per­ma­nent ; cer­tains voient dé­jà le dé­clin im­mé­dia­te­ment après le Nou­veau Tes­ta­ment. En réa­li­té, « Ope­ra Chris­ti non de­fi­ciunt, sed pro­fi­ciunt », « les œuvres du Christ ne re­culent pas, mais elles pro­gressent ». Que se­rait l’Église sans la nou­velle spi­ri­tua­li­té des cis­ter­ciens, des fran­cis­cains et des do­mi­ni­cains, la spi­ri­tua­li­té de sainte Thé­rèse d’A­vi­la et de saint Jean de la Croix, et ain­si de suite ? Au­jourd’­hui aus­si vaut l’af­fir­ma­tion sui­vante : « Ope­ra Chris­ti non de­fi­ciunt, sed pro­fi­ciunt », elles vont de l’a­vant. Saint Bo­na­ven­ture nous en­seigne l’en­semble du dis­cer­ne­ment né­ces­saire, même sé­vère, du réa­lisme sobre et de l’ou­ver­ture à de nou­veaux cha­rismes don­nés par le Christ, dans l’Es­prit Saint, à son Église. Et alors que se ré­pète cette idée du dé­clin, il y a éga­le­ment l’autre idée, cet « uto­pisme spi­ri­tua­liste », qui se ré­pète. Nous sa­vons, en ef­fet, qu’a­près le Concile Va­ti­can II, cer­tains étaient convain­cus que tout était nou­veau, qu’il y avait une autre Église, que l’Église pré-conci­liaire était fi­nie et que nous en au­rions eu une autre, to­ta­le­ment « autre ». Un uto­pisme anar­chique ! Et grâce à Dieu, les sages ti­mo­niers de la barque de Pierre, le Pape Paul VI et le Pape Jean-Paul II, d’une part ont dé­fen­du la nou­veau­té du Concile et, de l’autre, dans le même temps, ils ont dé­fen­du l’u­ni­ci­té et la conti­nui­té de l’Église, qui est tou­jours une Église de pé­cheurs et tou­jours un lieu de Grâce.

4. Dans ce sens, saint Bo­na­ven­ture, en tant que mi­nistre gé­né­ral des fran­cis­cains, sui­vit une ligne de gou­ver­ne­ment dans la­quelle il était bien clair que le nou­vel Ordre ne pou­vait pas, comme com­mu­nau­té, vivre à la même « hau­teur es­cha­to­lo­gique » que saint Fran­çois, chez qui il voit an­ti­ci­pé le monde fu­tur, mais - gui­dé, dans le même temps, par un sain réa­lisme et par le cou­rage spi­ri­tuel - il de­vait s’ap­pro­cher le plus pos­sible de la réa­li­sa­tion maxi­male du Ser­mon de la mon­tagne, qui pour saint Fran­çois fut la règle, tout en te­nant compte des li­mites de l’­homme, mar­qué par le pé­ché originel.

Nous voyons ain­si que pour saint Bo­na­ven­ture gou­ver­ner n’é­tait pas sim­ple­ment un acte, mais si­gni­fiait sur­tout pen­ser et prier. A la base de son gou­ver­ne­ment nous trou­vons tou­jours la prière et la pen­sée ; toutes ses dé­ci­sions ré­sultent de la ré­flexion, de la pen­sée éclai­rée par la prière. Son contact in­time avec le Christ a tou­jours ac­com­pa­gné son tra­vail de mi­nistre gé­né­ral et c’est pour­quoi il a com­po­sé une sé­rie d’é­crits théo­lo­gi­co-mys­tiques, qui ex­priment l’âme de son gou­ver­ne­ment et ma­ni­festent l’in­ten­tion de conduire in­té­rieu­re­ment l’Ordre, c’est-à-dire de gou­ver­ner non seule­ment par les ordres et les struc­tures, mais en gui­dant et en éclai­rant les âmes, en les orien­tant vers le Christ.

De ces écrits, qui sont l’âme de son gou­ver­ne­ment et qui montrent la route à par­cou­rir tant à l’in­di­vi­du qu’à la com­mu­nau­té, je ne vou­drais en men­tion­ner qu’un seul, son chef-d’œuvre, l’Iti­ne­ra­rium men­tis in Deum, qui est un « ma­nuel » de contem­pla­tion mys­tique. Ce livre fut conçu en un lieu de pro­fonde spi­ri­tua­li­té : le mont de la Verne, où saint Fran­çois avait re­çu les stig­mates. Dans l’in­tro­duc­tion, l’au­teur illustre les cir­cons­tances qui furent à l’o­ri­gine de ce texte : « Tan­dis que je mé­di­tais sur les pos­si­bi­li­tés de l’âme d’ac­cé­der à Dieu, je me re­pré­sen­tai, entre autres, cet évé­ne­ment mer­veilleux qui ad­vint en ce lieu au bien­heu­reux Fran­çois, la vi­sion du Sé­ra­phin ai­lé en forme de Cru­ci­fié. Et mé­di­tant sur ce­la, je me ren­dis compte im­mé­dia­te­ment que cette vi­sion m’of­frait l’ex­tase contem­pla­tive du père Fran­çois et, dans le même temps, la voie qui y conduit. » (Iti­né­raire de l’es­prit en Dieu, Pro­logue, 2 in Opere di San Bo­na­ven­tu­ra. Opus­co­li Teo­lo­gi­ci / 1, Rome, 1993, p. 499)

Les six ailes du Sé­ra­phin de­viennent ain­si le sym­bole des six étapes qui conduisent pro­gres­si­ve­ment l’­homme de la connais­sance de Dieu, à tra­vers l’ob­ser­va­tion du monde et des créa­tures et à tra­vers l’ex­plo­ra­tion de l’âme elle-même avec ses fa­cul­tés, jus­qu’à l’u­nion gra­ti­fiante avec la Tri­ni­té par l’in­ter­mé­diaire du Christ, à l’i­mi­ta­tion de saint Fran­çois d’As­sise. Les der­nières pa­roles de l’Iti­ne­ra­rium de saint Bo­na­ven­ture, qui ré­pondent à la ques­tion sur la ma­nière dont on peut at­teindre cette com­mu­nion mys­tique avec Dieu, de­vraient des­cendre pro­fon­dé­ment dans nos cœurs : « Si à pré­sent tu sou­pires de sa­voir com­ment ce­la peut ad­ve­nir (la com­mu­nion mys­tique avec Dieu), in­ter­roge la grâce, non la doc­trine ; le dé­sir, non l’in­tel­lect ; le mur­mure de la prière, non l’é­tude des lettres ; l’é­poux, non le maître ; Dieu, non l’­homme ; le brouillard, non la clar­té ; non la lu­mière, mais le feu qui tout en­flamme et trans­porte en Dieu avec les fortes onc­tions et les très ar­dentes af­fec­tions… En­trons donc dans le brouillard, étouf­fons les an­goisses, les pas­sions et les fan­tômes ; pas­sons avec le Christ cru­ci­fié de ce monde au Père, afin qu’a­près l’a­voir vu, nous di­sions avec Phi­lippe : ce­la me suf­fit.» (ibid., VII, 6)

Ac­cueillons l’in­vi­ta­tion qui nous est adres­sée par saint Bo­na­ven­ture, le Doc­teur Sé­ra­phique, et met­tons-nous à l’é­cole du Maître di­vin : écou­tons sa Pa­role de vie et de vé­ri­té, qui ré­sonne dans l’in­ti­mi­té de notre âme. Pu­ri­fions nos pen­sées et nos ac­tions, afin qu’Il puisse ha­bi­ter en nous et que nous puis­sions en­tendre sa Voix di­vine, qui nous at­tire vers le vrai bonheur.

Je vou­drais ap­pro­fon­dir avec vous d’autres as­pects de la doc­trine de saint Bo­na­ven­ture de Ba­gno­re­gio. Il s’a­git d’un émi­nent théo­lo­gien, qui mé­rite d’être pla­cé à cô­té d’un autre très grand pen­seur de son époque, saint Tho­mas d’A­quin. Tous deux ont scru­té les mys­tères de la Ré­vé­la­tion, en met­tant en va­leur les res­sources de la rai­son hu­maine, dans ce dia­logue fé­cond entre foi et rai­son qui ca­rac­té­rise le Moyen-âge chré­tien, en en fai­sant une époque de très grand dy­na­misme in­tel­lec­tuel, ain­si que de foi et de re­nou­veau ec­clé­sial, ra­re­ment mis en évi­dence. D’autres si­mi­li­tudes les rap­prochent : tant Bo­na­ven­ture, fran­cis­cain, que Tho­mas, do­mi­ni­cain, ap­par­te­naient aux Ordres men­diants qui, par leur fraî­cheur re­nou­ve­lèrent, au XIIIe siècle, l’Église tout en­tière et at­ti­rèrent de nom­breux fi­dèles. Tous deux ser­virent l’Église avec di­li­gence, avec pas­sion et avec amour, au point d’être en­voyés pour par­ti­ci­per au Concile œcu­mé­nique de Lyon en 1274, l’an­née même où ils mou­rurent : Tho­mas tan­dis qu’il se ren­dait à Lyon, Bo­na­ven­ture au cours du dé­rou­le­ment de ce même Concile. Sur la Place Saint-Pierre éga­le­ment, les sta­tues des deux saints sont pa­ral­lèles, et pla­cées pré­ci­sé­ment au dé­but de la Co­lon­nade, en par­tant de la fa­çade de la Ba­si­lique va­ti­cane : l’une est si­tuée sur le bras gauche, et l’autre sur le bras droit. En dé­pit de tous ces as­pects, nous pou­vons sai­sir chez les deux grands saints deux ap­proches dif­fé­rentes de la re­cherche phi­lo­so­phique et théo­lo­gique, qui montrent l’o­ri­gi­na­li­té et la pro­fon­deur de pen­sée de l’un et de l’autre. Je vou­drais évo­quer cer­taines de ces différences.

Une pre­mière dif­fé­rence concerne le concept de théo­lo­gie. Les deux doc­teurs se de­mandent si la théo­lo­gie est une science pra­tique ou une science théo­rique, spé­cu­la­tive. Saint Tho­mas ré­flé­chit sur deux pos­sibles ré­ponses op­po­sées. La pre­mière dit : la théo­lo­gie est une ré­flexion sur la foi et l’ob­jec­tif de la foi est que l’­homme de­vienne bon, et vive se­lon la vo­lon­té de Dieu. Le but de la théo­lo­gie de­vrait donc être ce­lui de gui­der sur la voie juste, bonne ; par consé­quent, celle-ci, au fond, est une science pra­tique. L’autre po­si­tion dit : la théo­lo­gie cherche à connaître Dieu. Nous sommes l’œuvre de Dieu ; Dieu est au-des­sus de nos ac­tions. Dieu opère en nous la juste ac­tion. Il s’a­git donc en sub­stance non pas de notre ac­tion, mais de connaître Dieu, pas notre œuvre. La conclu­sion de saint Tho­mas est : la théo­lo­gie im­plique les deux as­pects : elle est théo­rique, elle cherche à connaître Dieu tou­jours plus, et elle est pra­tique : elle cherche à orien­ter notre vie vers le bien. Mais il existe un pri­mat de la connais­sance : nous de­vons avant tout connaître Dieu, puis suit l’ac­tion se­lon Dieu (Sum­ma Theo­lo­giae, Ia, q. 1, art. 4). Ce pri­mat de la connais­sance par rap­port à la pra­tique est si­gni­fi­ca­tif pour l’o­rien­ta­tion fon­da­men­tale de saint Thomas.

La ré­ponse de saint Bo­na­ven­ture est très sem­blable, mais les ac­cents sont dif­fé­rents. Saint Bo­na­ven­ture connaît les mêmes ar­gu­ments dans l’une et dans l’autre di­rec­tion, comme saint Tho­mas, mais pour ré­pondre à la ques­tion de sa­voir si la théo­lo­gie est une science pra­tique ou théo­rique, saint Bo­na­ven­ture fait une triple dis­tinc­tion - il étend l’al­ter­na­tive entre théo­rique (pri­mat de la connais­sance) et pra­tique (pri­mat de la pra­tique), en ajou­tant une troi­sième at­ti­tude, qu’il ap­pelle « sa­pien­tielle » et af­firme que la sa­gesse em­brasse les deux as­pects. Il pour­suit : la sa­gesse re­cherche la contem­pla­tion (comme la plus haute forme de la connais­sance) et a pour in­ten­tion « ut bo­ni fia­mus » - que nous de­ve­nions bons, sur­tout ce­la : de­ve­nir bons (cf. Bre­vi­lo­quium, Pro­lo­gus, n. 5). Puis il ajoute : « La foi est dans l’es­prit d’une fa­çon telle qu’elle pro­voque l’af­fec­tion. Par exemple : sa­voir que le Christ est mort pour nous ne de­meure pas une connais­sance, mais de­vient né­ces­sai­re­ment af­fec­tion, amour. » (Proe­mium in i Sent., q. 3)

C’est dans la même op­tique que se si­tue sa dé­fense de la théo­lo­gie, c’est-à-dire de la ré­flexion ra­tion­nelle et mé­tho­dique de la foi. Saint Bo­na­ven­ture dresse la liste de plu­sieurs ar­gu­ments contre le fait de faire de la théo­lo­gie, peut-être éga­le­ment ré­pan­dus chez une par­tie des frères fran­cis­cains et pré­sents aus­si à notre époque : la rai­son vi­de­rait la foi, elle se­rait une at­ti­tude vio­lente à l’é­gard de la Pa­role de Dieu, nous de­vons écou­ter et non ana­ly­ser la Pa­role de Dieu (cf. Lettre de saint Fran­çois d’As­sise à saint An­toine de Pa­doue). A ces ar­gu­ments contre la théo­lo­gie, qui dé­montrent les dan­gers exis­tant dans la théo­lo­gie elle-même, le saint ré­pond : il existe une ma­nière ar­ro­gante de faire de la théo­lo­gie, un or­gueil de la rai­son, qui se place au-des­sus de la Pa­role de Dieu. Mais la vraie théo­lo­gie, le tra­vail ra­tion­nel de la vé­ri­table et de la bonne théo­lo­gie a une autre ori­gine, non l’or­gueil de la rai­son. Ce­lui qui aime veut tou­jours connaître mieux et da­van­tage l’ai­mé ; la vé­ri­table théo­lo­gie n’en­gage pas la rai­son et sa re­cherche mo­ti­vée par l’or­gueil, « sed prop­ter amo­rem eius cui as­sen­tit » - « mo­ti­vée par l’a­mour de Ce­lui à qui elle a don­né son as­sen­ti­ment » (Proe­mium in i Sent. 2, qu. 2) et veut mieux connaître l’ai­mé, telle est l’in­ten­tion fon­da­men­tale de la théo­lo­gie. Pour saint Bo­na­ven­ture, le pri­mat de l’a­mour est donc déterminant.

En consé­quence, saint Tho­mas et saint Bo­na­ven­ture dé­fi­nissent de ma­nière dif­fé­rente la des­ti­na­tion ul­time de l’­homme, son bon­heur com­plet : pour saint Tho­mas, le but su­prême, vers le­quel se di­rige notre dé­sir est : voir Dieu. Dans ce simple acte de voir Dieu, tous les pro­blèmes trouvent leur so­lu­tion : nous sommes heu­reux, rien d’autre n’est nécessaire.

Pour saint Bo­na­ven­ture, le des­tin ul­time de l’­homme est en re­vanche : ai­mer Dieu, la ren­contre et l’u­nion de son amour et du nôtre. Telle est pour lui la dé­fi­ni­tion la plus adap­tée de notre bonheur.

Dans cette op­tique, nous pour­rions éga­le­ment dire que la ca­té­go­rie la plus éle­vée pour saint Tho­mas est la vé­ri­té, alors que pour saint Bo­na­ven­ture, c’est le bien. Il se­rait er­ro­né de voir une contra­dic­tion dans ces deux ré­ponses. Pour tous les deux, la vé­ri­té est éga­le­ment le bien, et le bien est éga­le­ment la vé­ri­té ; voir Dieu est ai­mer et ai­mer est voir. Il s’a­git d’as­pects dif­fé­rents d’une vi­sion fon­da­men­ta­le­ment com­mune. Ces deux as­pects ont for­mé des tra­di­tions dif­fé­rentes et des spi­ri­tua­li­tés dif­fé­rentes et ils ont ain­si mon­tré la fé­con­di­té de la foi, une, dans la di­ver­si­té de ses expressions.

Re­ve­nons à saint Bo­na­ven­ture. Il est évident que l’ac­cent spé­ci­fique de sa théo­lo­gie, dont je n’ai don­né qu’un exemple, s’ex­plique à par­tir du cha­risme fran­cis­cain : le Po­ve­rel­lo d’As­sise, au-de­là des dé­bats in­tel­lec­tuels de son époque, avait mon­tré à tra­vers toute sa vie le pri­mat de l’a­mour ; il était une icône vi­vante et ai­mante du Christ et, ain­si, il a ren­du pré­sente, à son époque, la fi­gure du Sei­gneur - il a convain­cu ses contem­po­rains non par les mots, mais par sa vie. Dans toutes les œuvres de saint Bo­na­ven­ture, pré­ci­sé­ment aus­si dans les œuvres scien­ti­fiques, d’é­cole, on voit et on trouve cette ins­pi­ra­tion fran­cis­caine ; c’est-à-dire que l’on re­marque qu’il pense en par­tant de la ren­contre avec le Po­ve­rel­lo d’As­sise. Mais pour com­prendre l’é­la­bo­ra­tion concrète du thème « pri­mat de l’a­mour », nous de­vons en­core gar­der à l’es­prit une autre source : les écrits de ce­lui qu’on ap­pelle le Pseu­do-De­nys, un théo­lo­gien sy­riaque du VIe siècle, qui s’est ca­ché sous le pseu­do­nyme de De­nys l’A­réo­pa­gite, en fai­sant al­lu­sion, avec ce nom, à une fi­gure des Actes des Apôtres (cf. 17, 34). Ce théo­lo­gien avait créé une théo­lo­gie li­tur­gique et une théo­lo­gie mys­tique, et il avait lon­gue­ment par­lé des dif­fé­rents ordres des anges. Ses écrits furent tra­duits en la­tin au IXe siècle ; à l’é­poque de saint Bo­na­ven­ture, nous sommes au XIIIe siècle, ap­pa­rais­sait une nou­velle tra­di­tion, qui sus­ci­ta l’in­té­rêt du saint et des autres théo­lo­giens de son siècle. Deux choses at­ti­raient de ma­nière par­ti­cu­lière l’at­ten­tion de saint Bonaventure.

1. Le Pseu­do-De­nys parle de neuf ordres des anges, dont il avait trou­vé les noms dans l’Écriture et qu’il avait en­suite clas­sés à sa ma­nière, des anges simples jus­qu’aux sé­ra­phins. Saint Bo­na­ven­ture in­ter­prète ces ordres des anges comme des de­grés dans le rap­pro­che­ment de la créa­ture avec Dieu. Ils peuvent ain­si re­pré­sen­ter le che­min hu­main, la mon­tée vers la com­mu­nion avec Dieu. Pour saint Bo­na­ven­ture, il n’y a au­cun doute : saint Fran­çois d’As­sise ap­par­te­nait à l’ordre sé­ra­phique, au chœur des sé­ra­phins ; c’est-à-dire qu’il était un pur feu d’a­mour. Et c’est ain­si qu’au­raient dû être les fran­cis­cains. Mais saint Bo­na­ven­ture sa­vait bien que ce der­nier de­gré de proxi­mi­té avec Dieu ne peut pas être in­sé­ré dans un ordre ju­ri­dique, mais que c’est tou­jours un don par­ti­cu­lier de Dieu. C’est pour­quoi la struc­ture de l’ordre fran­cis­cain est plus mo­deste, plus réa­liste, mais doit, tou­te­fois, ai­der les membres à s’ap­pro­cher tou­jours da­van­tage d’une exis­tence sé­ra­phique d’a­mour pur. J’ai par­lé mer­cre­di der­nier de cette syn­thèse entre sobre réa­lisme et ra­di­ca­li­té évan­gé­lique dans la pen­sée et dans l’ac­tion de saint Bonaventure.

2. Saint Bo­na­ven­ture, tou­te­fois, a trou­vé dans les écrits du Pseu­do-De­nys un autre élé­ment, en­core plus im­por­tant pour lui. Tan­dis que pour saint Au­gus­tin l’in­tel­lec­tus, le voir avec la rai­son et le cœur, est la der­nière ca­té­go­rie de la connais­sance, le Pseu­do-De­nys va en­core un peu plus loin : dans l’as­cen­sion vers Dieu, on peut ar­ri­ver à un point où la rai­son ne voit plus. Mais dans la nuit de l’in­tel­lect, l’a­mour voit en­core - il voit ce qui reste in­ac­ces­sible pour la rai­son. L’a­mour s’é­tend au-de­là de la rai­son, il voit da­van­tage, il entre plus pro­fon­dé­ment dans le mys­tère de Dieu. Saint Bo­na­ven­ture fut fas­ci­né par cette vi­sion, qui cor­res­pon­dait à sa spi­ri­tua­li­té fran­cis­caine. C’est pré­ci­sé­ment dans la nuit obs­cure de la Croix qu’ap­pa­raît toute la gran­deur de l’a­mour di­vin ; là où la rai­son ne voit plus, c’est l’a­mour qui voit. Les pa­roles de conclu­sion de l’ « iti­né­raire de l’es­prit en Dieu », lors d’une lec­ture su­per­fi­cielle, peuvent ap­pa­raître comme une ex­pres­sion exa­gé­rée d’une dé­vo­tion sans conte­nu ; mais lues à la lu­mière de la théo­lo­gie de la Croix de saint Bo­na­ven­ture, elles sont une ex­pres­sion lim­pide et réa­liste de la spi­ri­tua­li­té fran­cis­caine : « Si tu brûles de sa­voir com­ment ce­la ad­vient (l’as­cen­sion vers Dieu), in­ter­roge la grâce, non la doc­trine ; le dé­sir, non l’in­tel­lect ; la plainte de la prière, non l’é­tude de la lettre;… non la lu­mière, mais le feu qui en­flamme toute chose et trans­porte en Dieu » (VII, 6). Tout ce­la n’est pas an­ti-in­tel­lec­tuel et n’est pas an­ti-ra­tion­nel : ce­la sup­pose le che­min de la rai­son, mais le trans­cende dans l’a­mour du Christ cru­ci­fié. Avec cette trans­for­ma­tion de la mys­tique du Pseu­do-De­nys, saint Bo­na­ven­ture se place au com­men­ce­ment d’un grand cou­rant mys­tique, qui a beau­coup éle­vé et pu­ri­fié l’es­prit hu­main : c’est un som­met dans l’­his­toire de l’es­prit humain.

Cette théo­lo­gie de la Croix, née de la ren­contre entre la théo­lo­gie du Pseu­do-De­nys et la spi­ri­tua­li­té fran­cis­caine, ne doit pas nous faire ou­blier que saint Bo­na­ven­ture par­ta­gea avec saint Fran­çois d’As­sise éga­le­ment l’a­mour pour la créa­tion, la joie pour la beau­té de la créa­tion de Dieu. Je cite sur ce point une phrase du pre­mier cha­pitre de l’ « Iti­né­raire » : « Ce­lui… qui ne voit pas les splen­deurs in­nom­brables des créa­tures, est aveugle ; ce­lui qui n’est pas ré­veillé par les si nom­breuses voix, est sourd ; ce­lui qui, pour toutes ces mer­veilles, ne loue pas Dieu, est muet ; ce­lui qui de­vant tant de signes ne s’é­lève pas au pre­mier prin­cipe, est stu­pide. » (I, 15) Toute la créa­tion parle à voix haute de Dieu, du Dieu bon et beau ; de son amour.

Toute notre vie est donc pour saint Bo­na­ven­ture un « iti­né­raire », un pè­le­ri­nage, une as­cen­sion vers Dieu. Mais avec nos seules forces nous ne pou­vons pas mon­ter vers les hau­teurs de Dieu. Dieu lui-même doit nous ai­der, doit « nous ti­rer » vers le haut. C’est pour­quoi la prière est né­ces­saire. La prière - ain­si dit le saint - est la mère et l’o­ri­gine de l’é­lé­va­tion - « sur­sum ac­tio », une ac­tion qui nous élève, dit Bo­na­ven­ture. Je conclus donc par la prière, avec la­quelle com­mence son « Iti­né­raire » : « Prions donc et di­sons au Sei­gneur notre Dieu : Conduis-moi, Sei­gneur, sur ton che­min et je mar­che­rai dans ta vé­ri­té. Que mon cœur se ré­jouisse dans la crainte de ton nom. » (I, 1)

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale des 3, 10 et 17 mars 2010
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