A. Re­noir et C. Mo­net. La Gre­nouillère (1860, 1869)

Erik Sa­tie (1866-1925), Pré­lude en ta­pis­se­rie
Pas­cal Ro­gé, piano

Au­guste Re­noir (1841-1919)
La Gre­nouillère (1860)
Mu­sée na­tio­nal, Stockholm

Le ta­bleau date de la fin des an­nées 1860, époque où l’as­so­cia­tion ar­tis­tique entre Au­guste Re­noir et son ami Claude Mo­net était très fer­tile. La sé­rie de ta­bleaux consa­crés à La Gre­nouillère té­moigne de cette en­tente. Il s’a­git d’un cé­lèbre éta­blis­se­ment de bains si­tué sur l’î­lot de Crois­sy, une pe­tite île émer­gée qui, si­tuée au mi­lieu de la Seine, di­vise son cours en deux bras. Le com­plexe de la Gre­nouillère était fré­quen­té par le gra­tin de la bour­geoi­sie fran­çaise, qui y pas­sait des après-mi­di heu­reux et in­sou­ciants, na­geant, ra­mant ou pro­fi­tant de la lé­gère fraî­cheur de l’air. Le nom même de « Gre­nouillère », qui si­gni­fie lit­té­ra­le­ment « étang aux gre­nouilles », re­flète avec hu­mour la mon­da­ni­té de ce temple de l’a­mu­se­ment mo­derne, à tel point qu’en fran­çais par­lé, il fait al­lu­sion à un ren­dez-vous de filles dé­si­reuses de s’a­mu­ser. Or, Re­noir et Mo­net en 1869 se rendent à Bou­gi­val, de­vant l’é­ta­blis­se­ment, posent leurs che­va­lets l’un de­vant l’autre et, en quelques heures, réa­lisent cha­cun leur ver­sion de La Grenouillère.

Avec ce ta­bleau, Re­noir dé­montre son at­ta­che­ment aux pres­crip­tions du poète Bau­de­laire, qui écri­vait en 1846 que : 

L’­hé­roïsme de la vie mo­derne nous en­toure et nous en­ve­loppe […] La mo­der­ni­té, c’est tout ce qui est tran­si­toire, fu­gi­tif, contin­gent ; une moi­tié de l’art, l’autre moi­tié est l’é­ter­nel, l’immuable. »

‘Un ar­tiste, un vé­ri­table ar­tiste se­ra ce­lui qui réus­si­ra à ar­ra­cher à la vie mo­derne son cô­té épique, et nous fe­ra voir et sen­tir com­bien nous sommes grands et poé­tiques dans nos cra­vates et nos sou­liers brillants. 

Re­noir consa­cre­ra un nombre im­por­tant de toiles à la mo­der­ni­té, par­mi les­quelles se dis­tinguent in­con­tes­ta­ble­ment les cé­lèbres Bal au mou­lin de la Ga­lette, Bal à la ville et Bal à la cam­pagne. Le su­jet de l’œuvre est la Gre­nouillère : au pre­mier plan, des ba­teaux flottent pla­ci­de­ment sur la ri­vière, tan­dis qu’au centre de la com­po­si­tion se trouve une île ar­ti­fi­cielle peu­plée de di­vers pa­ri­siens en villégiature.

Re­noir trans­met cette im­pres­sion de la Gre­nouillère avec une im­mé­dia­te­té qua­si pho­to­gra­phique. D’un point de vue tech­nique : au pre­mier plan les coups de pin­ceau sont nets, à l’ar­rière-plan ils de­viennent plus lé­gers, de ma­nière à sug­gé­rer le mou­ve­ment pers­pec­tif de la toile. Il est im­por­tant de no­ter que la construc­tion de la pers­pec­tive du ta­bleau est éga­le­ment confiée à l’arbre de l’î­lot, dont la sil­houette sombre dé­tache de ma­nière écra­sante le pre­mier plan de l’ar­rière-plan. Re­noir ac­corde éga­le­ment une im­por­tance par­ti­cu­lière aux re­flets pro­duits par la lu­mière du so­leil pé­né­trant à tra­vers le feuillage pal­pi­tant des arbres et se ré­frac­tant sur les eaux sombres de la Seine. Ces re­flets fu­gaces sont sai­sis par une frag­men­ta­tion des coups de pin­ceau en touches de cou­leur va­cillantes, qui rendent par­fai­te­ment l’ins­ta­bi­li­té et la mo­bi­li­té des eaux du fleuve. L’at­mo­sphère de ce ta­bleau, en somme, est lu­mi­neuse, en ac­cord avec la poé­tique de la joie de vivre de Renoir.

Re­noir, bien que mo­ti­vé par le dé­sir de dé­crire avec pré­ci­sion la per­cep­tion vi­suelle de la lu­mière, ac­corde en ef­fet une grande im­por­tance aux fi­gures des Pa­ri­siens blot­tis sous l’arbre, qui, mal­gré leur flou va­po­reux, sont mieux re­pré­sen­tées que dans le ta­bleau de Mo­net, qui uti­lise au contraire une pein­ture ré­so­lu­ment plus syn­thé­tique. Alors que le ta­bleau de Re­noir pré­fère lui aus­si cap­ter la vi­va­ci­té de la scène, Mo­net donne vie à une com­po­si­tion peut-être dis­crète, mais net­te­ment plus struc­tu­rée et ri­gou­reuse d’un point de vue ana­ly­tique : pour­tant, comme nous l’a­vons dé­jà men­tion­né, le point de vue des deux ta­bleaux est le même.

Claude Mo­net (1840-1926)
La Gre­nouillère (1869)
Me­tro­po­li­tan Mu­seum of Art, New York

Avec cette œuvre, Mo­net sai­sit d’un coup de pin­ceau ra­pide et au­da­cieux les se­cousses de la vie moderne.

Au centre du ta­bleau, nous trou­vons l’î­lot ar­ti­fi­ciel de Crois­sy en­com­bré d’un groupe de bour­geois dé­si­reux de s’a­mu­ser : au­tour du pe­tit arbre, des hommes et des femmes conversent et deux jeunes filles s’ap­prêtent à re­joindre leurs com­pa­gnons dans l’eau pour un bain ré­gé­né­ra­teur. En­fin, au pre­mier plan, on trouve des ba­teaux amar­rés. Re­noir, même dans l’abs­trac­tion va­po­reuse de sa touche, s’at­tarde lon­gue­ment sur les phy­sio­no­mies de ces per­son­nages. Mo­net, en re­vanche, dans sa ver­sion de la Gre­nouillère, se contente d’es­quis­ser les dif­fé­rents bai­gneurs avec quelques touches de cou­leur ex­trê­me­ment syn­thé­tiques qui, d’une part, rendent l’i­mage moins vi­vante que celle de Re­noir, mais qui, d’autre part, par­viennent à don­ner une re­pré­sen­ta­tion plus struc­tu­rée et ri­gou­reuse des phé­no­mènes na­tu­rels. L’at­ten­tion de Mo­net se porte en ef­fet sur le doux mou­ve­ment des vagues de la Seine, qui ré­fractent et re­flètent de ma­nière va­cillante la lu­mière du so­leil et les cou­leurs de la na­ture en­vi­ron­nante : tout dans ce ta­bleau semble cap­tu­rer l’é­clat et les im­pres­sions d’une jour­née d’é­té. Mo­net, en ef­fet, s’at­tarde beau­coup sur l’­élé­ment aqua­tique et l’é­tu­die ana­ly­ti­que­ment dans tous ses re­flets, en le re­pré­sen­tant par une sé­rie de coups de pin­ceau larges, denses de cou­leurs al­lant du blanc au bleu, au jaune et au vert. Tout ce­la crée un ef­fet de réa­lisme spec­ta­cu­laire. L’ef­fet d’ombre et de lu­mière est créé par de brusques chan­ge­ments de cou­leur, les nuances se li­mi­tant au jaune, au bleu et aux bruns.