
Qu’est-ce donc qu’humilier ? C’est d’abord traiter quelqu’un comme une chose maniable, ou un numéro anonyme. On ne le voit pas, on ne voit pas sa ressemblance avec nous, c’est un objet. Mais cela peut aussi bien être l’inverse, traiter l’autre comme tellement proche, tellement acquis comme un prolongement de moi-même, qu’on n’en voit plus la dissemblance, l’altérité. Ainsi les esclaves étaient ces êtres paradoxaux, maniables et familiers, dressés à ne pas regarder leurs maîtres, et les maîtres pouvaient agir devant leurs esclaves ou leur domestiques comme si ceux-ci ne pouvaient pas les voir — on pourrait dire que la dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel est une analyse du préférer être humilié plutôt que subir la violence et mourir, et que l’humiliation a quelque chose à voir avec ce patient travail du négatif, cette aliénation, que Nietzsche au contraire dénonce.
On peut donc dire d’abord que l’humiliation est une atteinte à l’estime de soi. On se moque de quelqu’un pour le renvoyer dans son coin. On lui fait honte de son désir et de son expression, ce qui est le fond de la honte. On fait honte aux gens de leur appartenance, de leur identité, de leur forme de vie. Des groupes ont été rendus vulnérables parce que leur forme d’expression a été rejetée, ou est devenue la cible d’évaluations perpétuellement négatives : selon les contextes cela a pu être le cas de minorités religieuses, ethniques, sexuelles, etc. Mais ce qui me semble le plus grave, en ce sens, dans l’humiliation, c’est la manière dont on peut amener quelqu’un à se défaire lui-même de sa dignité, de son estime de soi, pour survivre, pour rester inclus dans le groupe, etc.
On peut dire par ailleurs que l’humiliation est une atteinte au respect de soi, à la décence, à la vie privée. La société civilisée a érigé des espaces d’intimité à l’abri des médisances et des rumeurs, des ragots. D’où l’importance de la ville comme lieu où la médisance disparaît grâce à l’anonymat. Il y a là une libération de la pression humiliante de devoir sans cesse pouvoir être comparé, de risquer sans cesse d’être montré du doigt. Dans la société civilisée nous pouvons tous être des veuves ou des orphelins, des étrangers de passage, des êtres vulnérables, sans que cela se sache, à une distance respectueuse. Mais on peut toujours basculer dans une société de surveillance, où cette séparation entre vie publique et vie privée est délibérément abattue — c’est ce qui caractérise les sociétés totalitaires.
Olivier Abel, Se montrer, s’effacer, in La dignité aujourd’hui (2007)
