▷ K. Abi­ven. Sur l’air de la Fronde (1648-1661)

Ka­rine Abi­ven
Sur l’air de la Fronde
Chan­sons d’actualité et guerre ci­vile (1648-1661)
> Éd. Champ Val­lon, coll. Époques
> France Mu­sique

Peut-on connaitre les mots qui cir­cu­laient dans les rues de Pa­ris pen­dant les ré­voltes an­ciennes ? Les chan­sons nous offrent une chance d’approcher ces dis­cours qu’on dif­fu­sait sur des airs connus, à des­ti­na­tion d’un pu­blic ci­blé ou élar­gi. Ain­si, pen­dant la Fronde (1648-1653), des mil­liers de cou­plets ont cir­cu­lé dans les rues de Pa­ris, à l’écrit ou à l’oral, avant d’être col­lec­tés jusqu’au XVIIIe siècle. Cette étude sur les « ma­za­ri­nades » chan­tées donne à en­tendre un nou­veau dis­cours sur la guerre ci­vile en France au mi­lieu du XVIIe siècle.

Ka­rine Abi­ven est pro­fes­seure à l’Université de Rouen Nor­man­die. Elle a tra­vaillé sur les cultures nar­ra­tives an­ciennes et contem­po­raines, en exa­mi­nant les usages des ré­cits vé­ri­diques (dans L’Anecdote ou la fa­brique du pe­tit fait vrai, Clas­siques Gar­nier, 2015) ou en ques­tion­nant les im­pen­sés de cer­taines formes de ré­cit de soi (avec Laé­lia Vé­ron, dans Tra­hir et Ven­gerPa­ra­doxes des ré­cits de trans­fuges de classe, La Dé­cou­verte, 2024). Des QR codes ren­voient vers des ex­traits so­nores de chan­sons.
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Bourgs, villes et vil­lages,
L’tocsin il faut son­ner.
Rom­pez tous les pas­sages
Qu’il vou­loit ordonner.

Faut son­ner le toc­sin
Din, guin, din,
Pour pendre Mazarin !

Ce mes­chant plein d’outrage
A rui­né sans def­faut
Vous tous, gens de Vil­lage,
Vous don­nant des imposts.

Faut son­ner le toc­sin
Din, guin, din,
Pour pendre Mazarin !

Met­tez-vous sur vos gardes,
Char­gez bien vos mous­quets ;
Ar­mez-vous de hal­le­bardes,
De picques et corcelets.

Faut son­ner le toc­sin
Din, guin, din,
Pour pendre Mazarin !

Ver­tu-bleu, se dit Pierre,
Je n’y veut pas man­quer
Car j’ay ven­du mes terres
Pour les Tailles payer

Faut son­ner le toc­sin
Din, guin, din,
Pour pendre Mazarin !

Tais­ti­gué, dit Eus­tache,
J’ay ven­du mes che­vaux,
Ma charrüe et mes vaches
Pour payer les imposts.

Faut son­ner le toc­sin
Din, guin, din,
Pour pendre Mazarin !

Notre France est rui­née,
Faut de ce Car­di­nal
Abré­ger les an­nées,
Il est aut­heur du mal.

Faut son­ner le toc­sin
Din, guin, din,
Pour pendre Mazarin !

Ano­nyme (~1650)

Ano­nyme
Por­trait du Dau­phin Louis Dieu­don­né,
fu­tur Louis XIV (1638)

Nous avons un Dau­phin,
Le bon­heur de la France !
Rions, bu­vons sans fin
A l’heureuse nais­sance :
Car Dieu nous l’a don­né
Par, par, par l’entremise
Des pré­lats de tout l’Église.
On lui ver­ra la barbe grise !

Lorsque ce Dieu­don­né
Au­ra pris sa crois­sance,
Il se­ra cou­ron­né
Le plus grand Roy de France.
L’Espagne, l’Empereur et l’Italie
Le Cro­vate et l’Roy d’Hongrie
En mour­ront tous de peur et d’envie.

La ville de Pa­ris
Se mon­tra non pa­reille
En fes­tins et en ris ;
Le monde y fit mer­veille.
Cha­cun de s’enyvrer fai­soit grande gloire
A sa san­té, à sa mé­moire
Aus­si bien maître Jean que Gré­goire.

Au mi­lieu du Pont Neuf
Près du che­val de bronze,
De­puis huit jusqu’à neuf,
De­puis dix jusqu’à onze,
On fit un si grand feu
Qu’on eut grande peine
A sau­ver la Sa­ma­ri­taine
Et d’empêcher de brû­ler la Seyne !

Le feu fut mer­veilleux
Dans la place de Grève,
Et qua­si jusqu’au cieux
La ma­chine s’élève ;
Mi­nerve y pa­roît de belle taille,
Ves­tue d’une cotte de maille
Qui mes­toit tout son monde en bataille.

Marc-An­toine Gi­rard de Saint-Amant
(1594-1661)

Je meurs sans mou­rir nuit et jour,
Et sans voir la main qui me tuë :
Des­tins qui m’en don­nez l’A­mour,
Pour­quoy m’en os­tez vous la veuë ?
Ce qui reste n’a point d’ap­pas ;
C’est peu que de voir tout
quand je ne la voy pas.

Si l’on me cache ces beaux yeux
Dont tous les coeurs sont tri­bu­taires,
Flam­beaux de la Terre & des Cieux
A quoy m’estes vous ne­ces­saires ?
Je pre­fere a tous vos ap­pas
Les ombres de la nuit, & celles du trespas.

Le Ciel de mon aise ja­loux
Se plaist en mon in­quie­tude ;
Je fuy les ob­jets les plus doux ;
La Cour m’est une so­li­tude,
Et je ne trouve plus d’ap­pas
Que dans mon sou­ve­nir
quand je ne la voy pas.

An­toine Boes­set, Airs de cour (1625)

Que vous nous cau­sez de tour­ment
fâ­cheux Par­le­ment.
Que vos ar­rêts
sont en­ne­mis de tous nos in­té­rêts.
Le car­na­val a per­du tous ses charmes.
Tout est en armes et les amours,
sont ef­frayés par le bruit des tambours.

La guerre va chas­ser l’amour,
ain­si que la cour et dans Pa­ris,
la peur ban­nit et les Jeux et les ris.
Adieu le bal, adieu les pro­me­nades,
les sé­ré­nades, car les amours,
sont ef­frayés par les bruits des tambours.

Grand Mars vous ôtez à Ve­nus
tous ses re­ve­nus :
nos chères sœurs
n’ont main­te­nant ni ar­gent ni dou­ceur.
On sé­dui­rait pour un sac de fa­rine
les plus di­vines, car les amours,
sont ef­frayés par les bruits des tambours.

Ano­nyme (~1649)