Be­noît XVI. Saint Éphrem le syrien

Saint Éphrem le Sy­rien
Mo­saïque, XIe s.
Mo­nas­tère Néa Moní, île grecque de Chios

9 juin

Se­lon l’o­pi­nion com­mune d’au­jourd’­hui, le chris­tia­nisme se­rait une re­li­gion eu­ro­péenne, qui au­rait en­suite ex­por­té la culture de ce conti­nent dans d’autres pays. Mais la réa­li­té est beau­coup plus com­plexe, car la ra­cine de la re­li­gion chré­tienne se trouve dans l’an­cien Tes­ta­ment et donc à Jé­ru­sa­lem et dans le monde sé­mi­tique. Le chris­tia­nisme se nour­rit tou­jours à cette ra­cine de l’An­cien Tes­ta­ment. Son ex­pan­sion au cours des pre­miers siècles a eu lieu aus­si bien vers l’Oc­ci­dent - vers le monde gré­co-la­tin, où il a en­suite ins­pi­ré la culture eu­ro­péenne - que vers l’O­rient, jus­qu’à la Perse, à l’Inde, contri­buant ain­si à sus­ci­ter une culture spé­ci­fique, en langues sé­mi­tiques, avec une iden­ti­té propre. Pour mon­trer cette mul­ti­pli­ci­té cultu­relle de l’u­nique foi chré­tienne des dé­buts, j’ai par­lé dans la ca­té­chèse de mer­cre­di der­nier d’un re­pré­sen­tant de cet autre chris­tia­nisme, Aphraate le Sage per­san, presque in­con­nu chez nous. Dans cette même op­tique, je vou­drais au­jourd’­hui par­ler de saint Éphrem le Sy­rien, né à Ni­sibe vers 306 dans une fa­mille chré­tienne. Il fut le re­pré­sen­tant le plus im­por­tant du chris­tia­nisme de langue sy­riaque et réus­sit à conci­lier d’une ma­nière unique la vo­ca­tion du théo­lo­gien et celle du poète. Il se for­ma et gran­dit à cô­té de Jacques, Évêque de Ni­sibe (303-338), et il fon­da avec lui l’é­cole de théo­lo­gie de sa ville. Or­don­né diacre, il vé­cut in­ten­sé­ment la vie de la com­mu­nau­té chré­tienne lo­cale jus­qu’en 363, an­née où la ville de Ni­sibe tom­ba entre les mains des Per­sans. Éphrem im­mi­gra alors à Édesse, où il pour­sui­vit son ac­ti­vi­té de pré­di­ca­teur. Il mou­rut dans cette ville en l’an 373, vic­time de la conta­gion de la peste qu’il avait contrac­tée en soi­gnant les ma­lades. On ne sait pas avec cer­ti­tude s’il était moine, mais il est ce­pen­dant cer­tain qu’il est res­té diacre pen­dant toute sa vie et qu’il a em­bras­sé l’é­tat de vir­gi­ni­té et de pau­vre­té. C’est ain­si qu’ap­pa­raît dans la spé­ci­fi­ci­té de son ex­pres­sion cultu­relle, l’i­den­ti­té chré­tienne com­mune et fon­da­men­tale : la foi, l’es­pé­rance - cette es­pé­rance qui per­met de vivre pauvre et chaste dans ce monde, en pla­çant toutes ses at­tentes dans le Sei­gneur - et, en­fin, la cha­ri­té, jus­qu’au don de soi-même dans le soin des ma­lades de la peste.

Saint Éphrem nous a lais­sé un grand hé­ri­tage théo­lo­gique : sa pro­duc­tion consi­dé­rable peut se re­grou­per en quatre ca­té­go­ries : les œuvres écrites en prose or­di­naire (ses œuvres po­lé­miques, ou bien les com­men­taires bi­bliques); les œuvres en prose poé­tique ; les ho­mé­lies en vers ; et en­fin les hymnes, qui sont cer­tai­ne­ment l’œuvre la plus vaste d’É­phrem. Il s’a­git d’un au­teur riche et in­té­res­sant sous de nom­breux as­pects, mais en par­ti­cu­lier sous le pro­fil théo­lo­gique. Si nous vou­lons abor­der sa doc­trine, nous de­vons in­sis­ter dès le dé­but sur ce­ci : le fait qu’il fait de la théo­lo­gie sous une forme poé­tique. La poé­sie lui per­met d’ap­pro­fon­dir la ré­flexion théo­lo­gique à tra­vers des pa­ra­doxes et des images. Dans le même temps sa théo­lo­gie de­vient li­tur­gie, de­vient mu­sique : en ef­fet, c’é­tait un grand com­po­si­teur, un mu­si­cien. Théo­lo­gie, ré­flexion sur la foi, poé­sie, chant, louange de Dieu vont de pair ; et c’est pré­ci­sé­ment dans ce ca­rac­tère li­tur­gique qu’ap­pa­raît avec lim­pi­di­té la théo­lo­gie d’É­phrem, la vé­ri­té di­vine. Dans sa re­cherche de Dieu, dans sa fa­çon de faire de la théo­lo­gie, il suit le che­min du pa­ra­doxe et du sym­bole. Il pri­vi­lé­gie lar­ge­ment les images contras­tantes, car elles lui servent à sou­li­gner le mys­tère de Dieu.

Je ne peux pour le mo­ment pré­sen­ter que peu de chose de lui, éga­le­ment parce que la poé­sie est dif­fi­ci­le­ment tra­dui­sible, mais pour don­ner au moins une idée de sa théo­lo­gie poé­tique, je vou­drais ci­ter en par­tie deux hymnes. Tout d’a­bord, éga­le­ment en vue du pro­chain Avent, je vous pro­pose plu­sieurs images splen­dides ti­rées des hymnes Sur la na­ti­vi­té du Christ. De­vant la Vierge, Éphrem ma­ni­feste son émer­veille­ment avec un ton inspiré : 

« Le Sei­gneur vint en elle pour se faire ser­vi­teur.
Le Verbe vint en elle
pour se taire dans son sein.
La foudre vint en elle
pour ne faire au­cun bruit.
Le pas­teur vint en elle
et voi­ci l’A­gneau né, qui pleure sans bruit.
Car le sein de Ma­rie
a ren­ver­sé les rôles : 
Ce­lui qui créa toutes choses
est en­tré en pos­ses­sion de celles-ci, mais pauvre.
Le Très-Haut vint en Elle (Ma­rie),
mais il y en­tra humble.
La splen­deur vint en elle,
mais re­vê­tue de vê­te­ments humbles.
Ce­lui qui dis­pense toutes choses
connut la faim.
Ce­lui qui étanche la soif de cha­cun
connut la soif.
Nu et dé­pouillé il na­quit d’elle,
lui qui re­vêt (de beau­té) toutes choses »
(Hymne « De Na­ti­vi­tate » 11, 6-8)

Pour ex­pri­mer le mys­tère du Christ, Éphrem uti­lise une grande di­ver­si­té de thèmes, d’ex­pres­sions, d’i­mages. Dans l’une de ses hymnes, il re­lie de ma­nière ef­fi­cace Adam (au pa­ra­dis) au Christ (dans l’Eucharistie): 

« Ce fut en fer­mant
avec l’é­pée du ché­ru­bin,
que fut fer­mé
le che­min de l’arbre de la vie.
Mais pour les peuples,
le Sei­gneur de cet arbre
s’est don­né comme nour­ri­ture
lui-même dans l’o­bla­tion (eu­cha­ris­tique).
Les arbres de l’Éden
furent don­nés comme nour­ri­ture
au pre­mier Adam.
Pour nous, le jar­di­nier
du Jar­din en per­sonne
s’est fait nour­ri­ture
pour nos âmes.
En ef­fet, nous étions tous sor­tis
du Pa­ra­dis avec Adam,
qui le lais­sa der­rière lui.
A pré­sent que l’é­pée a été ôtée
là-bas (sur la croix) par la lance
nous pou­vons y re­tour­ner »
(Hymne 49, 9-11).

Pour par­ler de l’Eu­cha­ris­tie, Éphrem se sert de deux images : la braise ou le char­bon ar­dent, et la perle. Le thème de la braise est ti­ré du pro­phète Isaïe (cf. 6, 6). C’est l’i­mage du sé­ra­phin, qui prend la braise avec les pinces, et ef­fleure sim­ple­ment les lèvres du pro­phète pour les pu­ri­fier ; le chré­tien, en re­vanche, touche et consume la Braise, qui est le Christ lui-même : 

« Dans ton pain se cache l’Es­prit
qui ne peut être consom­mé ;
dans ton vin se trouve le feu
qui ne peut être bu.
L’Es­prit dans ton pain, le feu dans ton vin : 
voi­là une mer­veille ac­cueillie par nos lèvres.
Le sé­ra­phin ne pou­vait pas ap­pro­cher ses doigts de la braise,
qui ne fut ap­pro­chée que de la bouche d’I­saïe ;
les doigts ne l’ont pas prise, les lèvres ne l’ont pas ava­lée ;
mais à nous, le Sei­gneur a per­mis de faire les deux choses.
Le feu des­cen­dit avec co­lère pour dé­truire les pé­cheurs,
mais le feu de la grâce des­cend sur le pain et y reste.
Au lieu du feu qui dé­trui­sit l’­homme,
nous avons man­gé le feu dans le pain
et nous avons été vi­vi­fiés »
(Hymne « De Fide » 10, 8-10).

Voi­là en­core un der­nier exemple des hymnes de saint Éphrem, où il parle de la perle comme sym­bole de la ri­chesse et de la beau­té de la foi : 
« Je po­sai (la perle), mes frères, sur la paume de ma main,
pour pou­voir l’exa­mi­ner.
Je me mis à l’ob­ser­ver d’un cô­té puis de l’autre : 
elle n’a­vait qu’un seul as­pect de tous les cô­tés.
(Ain­si) est la re­cherche du Fils, im­pé­né­trable, car elle n’est que lu­mière.
Dans sa clar­té, je vis la Lim­pi­di­té,
qui ne de­vient pas opaque ;
et dans sa pu­re­té,
le grand sym­bole du corps de notre Sei­gneur,
qui est pur.
Dans son in­di­vi­si­bi­li­té, je vis la vé­ri­té,
qui est in­di­vi­sible »
(Hymne « Sur la Perle » 1, 2-3).

La fi­gure d’É­phrem est en­core plei­ne­ment ac­tuelle pour la vie des dif­fé­rentes Églises chré­tiennes. Nous le dé­cou­vrons tout d’a­bord comme théo­lo­gien, qui, à par­tir de l’Écriture Sainte, ré­flé­chit poé­ti­que­ment sur le mys­tère de la ré­demp­tion de l’­homme opé­rée par le Christ, le Verbe de Dieu in­car­né. Sa ré­flexion est une ré­flexion théo­lo­gique ex­pri­mée par des images et des sym­boles ti­rés de la na­ture, de la vie quo­ti­dienne et de la Bible. Éphrem confère un ca­rac­tère di­dac­tique et ca­té­chis­tique à la poé­sie et aux hymnes pour la li­tur­gie ; il s’a­git d’­hymnes théo­lo­giques et, dans le même temps, adap­tées à la ré­ci­ta­tion ou au chant li­tur­gique. Éphrem se sert de ces hymnes pour dif­fu­ser, à l’oc­ca­sion des fêtes li­tur­giques, la doc­trine de l’Église. Au fil du temps, elles se sont ré­vé­lées un moyen de ca­té­chèse ex­trê­me­ment ef­fi­cace pour la com­mu­nau­té chrétienne.

La ré­flexion d’É­phrem sur le thème de Dieu créa­teur est im­por­tante : rien n’est iso­lé dans la créa­tion, et le monde est, à cô­té de l’Écriture Sainte, une Bible de Dieu. En uti­li­sant de ma­nière er­ro­née sa li­ber­té, l’­homme ren­verse l’ordre de l’u­ni­vers. Pour Éphrem, le rôle de la femme est im­por­tant. La fa­çon dont il en parle est tou­jours ins­pi­rée par la sen­si­bi­li­té et le res­pect : la de­meure de Jé­sus dans le sein de Ma­rie a gran­de­ment éle­vé la di­gni­té de la femme. Pour Éphrem, de même qu’il n’y a pas de Ré­demp­tion sans Jé­sus, il n’y a pas d’in­car­na­tion sans Ma­rie. Les di­men­sions di­vines et hu­maines du mys­tère de notre ré­demp­tion se trouvent dé­jà dans les textes d’É­phrem ; de ma­nière poé­tique et avec des images fon­da­men­ta­le­ment ti­rées des Écri­tures, il an­ti­cipe le cadre théo­lo­gique et, d’une cer­taine ma­nière, le lan­gage même des grandes dé­fi­ni­tions chris­to­lo­giques des Conciles du V siècle.

Éphrem, ho­no­ré par la tra­di­tion chré­tienne sous le titre de « lyre de l’Es­prit Saint », res­ta diacre de son Église pen­dant toute sa vie. Ce fut un choix dé­ci­sif et em­blé­ma­tique : il fut diacre, c’est-à-dire ser­vi­teur, que ce soit dans le mi­nis­tère li­tur­gique, ou, plus ra­di­ca­le­ment, dans l’a­mour pour le Christ, qu’il chan­ta de ma­nière in­éga­lable, ou en­core, dans la cha­ri­té en­vers ses frères, qu’il in­tro­dui­sit avec une rare ha­bi­le­té dans la connais­sance de la Ré­vé­la­tion divine.

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 28 no­vembre 2007
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