L. de Vin­ci. La Cène (1495-1498)

Pier­lui­gi da Pa­les­tri­na (1525-1594), Pange lin­gua glo­rio­si 1, hymne à quatre voix
The Six­teen, dir. Har­ry Christophers

Léo­nard de Vin­ci (1452-1519)
La Cène (1495-1498)
Église San­ta Ma­ria delle Gra­zie, Milan

Der­nière res­tau­ra­tion : de 1978 à 1999, une nou­velle in­ter­ven­tion est me­née par Pi­nin Bram­billa Bar­ci­lon, (sous la di­rec­tion de Pie­tro. C. Ma­ra­ni), vi­sant à res­ti­tuer « le vrai Léonard ».

Dif­fé­rentes opi­nions s’af­frontent par­mi les his­to­riens de l’art au su­jet de l’é­pi­sode des évan­giles dé­crit par cette der­nière cène sans qu’au­cune d’elles ne soit vrai­ment convaincante.

Ju­das tou­chant la bourse conte­nant l’argent de sa tra­hi­son, Pierre et Jean s’é­car­tant du Christ.

Cer­tains consi­dèrent qu’il s’a­git du mo­ment où Jé­sus an­nonce la pré­sence d’un traître par­mi les apôtres qui font alors part de leur éton­ne­ment. D’autres pensent qu’il re­pré­sente la cé­lé­bra­tion de l’Eu­cha­ris­tie par Jé­sus qui dé­signe le pain et le vin de ses mains. Cer­tains pensent aus­si qu’il dé­peint le mo­ment où Ju­das, en cher­chant à se sai­sir du pain au même mo­ment que Jé­sus, se dé­signe comme le traître ( Lc, 22, 21).

Phi­lippe, se lève pour pro­tes­ter de son innocence.

La der­nière Cène de Léo­nard ne dé­crit pas une seule ac­tion mais en­tre­lace les évé­ne­ments nar­rés par les évan­giles de­puis l’an­nonce de la pré­sence du traître jus­qu’au mo­ment de l’Eu­cha­ris­tie. Ain­si les ré­ac­tions des apôtres sont bien celles qui suc­cèdent à l’an­nonce de la pré­sence d’un traître alors que l’é­vé­ne­ment prin­ci­pal est bien ce­lui de l’Eucharistie.

Les apôtres de gauche à droite : Bar­thé­le­my, Jacques le mi­neur, An­dré, Ju­das, Pierre, Jean, Le Christ, Tho­mas, Jacques le ma­jeur, Phi­lippe, Mat­thieu, Thad­dée, Simon.

Le ta­bleau est construit de fa­çon sy­mé­trique se­lon les lois de la pers­pec­tive cen­tra­li­sée avec le per­son­nage prin­ci­pal, Jé­sus, au centre. Il est phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment iso­lé des autres per­son­nages. Ses mains di­ri­gées vers le pain et le vin font du dé­but de l’eu­cha­ris­tie l’­élé­ment cen­tral de la scène. Dans la concep­tion de Léo­nard, les autres per­son­nages ré­agissent di­rec­te­ment en fonc­tion de Jé­sus et cer­tains en fonc­tion les uns des autres.

Ain­si Jacques le ma­jeur, si­tué sur la droite près de Jé­sus dont la bouche est grande ou­verte d’é­ton­ne­ment, étend lar­ge­ment ses bras comme pour ten­ter de dire aux deux autres dis­ciples der­rière lui, qui es­saient d’at­ti­rer l’at­ten­tion du Christ avec leurs gestes élo­quents et leur fa­çon de se pro­pul­ser en avant, qu’ils doivent se cal­mer et écouter.

Jacques le mi­neur, le se­cond sur la gauche es­saie de po­ser une main sur le dos de Pierre alors qu’An­dré a co­té de lui tient tou­jours ses mains le­vées de­vant lui et parle alors que ses yeux cherchent dé­jà Jésus.

Pierre et Jean se font face et semblent plon­gés dans une longue dis­cus­sion alors que le groupe de trois dis­ciples à l’ex­trême droite semble être plon­gé dans une dis­cus­sion ani­mée qui pré­cède l’an­nonce de la pré­sence d’un traître.

Le fait que celle-ci a pour­tant bien été faite est prou­vée par l’at­ti­tude de Jean et Pierre. En contra­dic­tion certes avec l’­ha­bi­tuelle fa­çon de les dé­peindre dans la­quelle Jean est ap­puyé contre la poi­trine du christ. Mais Léo­nard se ré­fère à l’é­van­gile de saint Jean (Jn 13, 24) : « Si­mon Pierre ce­pen­dant s’a­dres­sa à lui afin de de lui de­man­der qui pou­vait bien être ce­lui dont on ve­nait de parler. »

En as­so­ciant dans un même groupe ces deux apôtres et ju­das, Léo­nard rompt avec le sché­ma tra­di­tion­nel qui dé­peint Pierre et Jean as­sis cha­cun à la gauche et à la droite de Jé­sus lors de la der­nière cène. Contrai­re­ment aux autres apôtres, il les ca­rac­té­rise ce­pen­dant clai­re­ment afin qu’ils soient iden­ti­fiables par le spec­ta­teur. Il iden­ti­fie Pierre par le port d’une dague avec la­quelle, à l’aube, il se ser­vi­ra pour cou­per l’o­reille de Mal­chus, l’un des sol­dats ve­nus ar­rê­ter le Christ.

Jean, le dis­ciple fa­vo­ri porte des vê­te­ments rouge et bleu comme Jé­sus et il est as­sis à sa droite, la place la plus ho­no­ri­fique. Mais c’est Ju­das qui est le mieux per­son­ni­fié par Léo­nard parce qu’il n’est pas, comme d’­ha­bi­tude, pla­cé au centre de la com­po­si­tion de l’autre co­té de la table mais par­mi la ran­gée des dis­ciples. Il est iden­ti­fié par dif­fé­rents mo­tifs comme sa fa­çon d’at­teindre le pain, la bourse conte­nant la ré­com­pense de sa traî­trise et le fait qu’il ren­verse la sa­lière, signe de mal­heur. Léo­nard ex­prime de même son iso­le­ment du groupe en en fai­sant le seul per­son­nage dont le corps est pen­ché vers la table se ca­chant presque dans le dos de Jésus.

© Ci­né-Club, Caen

1 Pange lin­gua glo­rio­si
Cor­po­ris mys­te­rium,
San­gui­nisque pre­tio­si,
Quem in mun­di pre­tium
Fruc­tus ven­tris ge­ne­ro­si,
Rex ef­fu­dit gen­tium.
 

No­bis da­tus, no­bis na­tus
Ex in­tac­ta Vir­gine
Et in mun­do conver­sa­tus,
Spar­so ver­bi se­mine,
Sui mo­ras in­co­la­tus
Mi­ro clau­sit or­dine.
 

In su­pre­mae nocte ce­nae
Re­cum bens cum fra­tri­bus,
Ob­ser­va­ta lege plene
Ci­bis in le­ga­li­bus,
Ci­bum tur­bae duo­de­nae
Se dat suis ma­ni­bus.
 

Ver­bum ca­ro, pa­nem ve­rum
Ver­bo car­nem ef­fi­cit :
Fitque san­guis Chris­ti me­rum,
Et si sen­sus de­fi­cit,
Ad fir­man­dum cor sin­ce­rum
So­la fides suf­fi­cit.
 

Tan­tum er­go Sa­cra­men­tum
Ve­ne­re­mur cer­nui :
Et an­ti­quum do­cu­men­tum
No­vo ce­dat ri­tui :
Praes­tet fides sup­ple­men­tum
Sen­suum de­fec­tui.
 

Ge­ni­to­ri, Ge­ni­toque
Laus et iu­bi­la­tio,
Sa­lus, ho­nor, vir­tus quoque
Sit et be­ne­dic­tio :
Pro­ce­den­ti ab utroque
Com­par sit lau­da­tio. Amen.
 

Ve­nance For­tu­nat (~530 - 609)
Tho­mas d’A­quin (1225-1274)
Tra­duc­tion : Cha­noine Mar­cel Michelet

Chante, ma langue, chante
Le mys­tère du Corps
Et du Sang qui im­plantent
Notre vie en sa mort.
Fruit du seins de Ma­rie,
Le Christ don­na sa vie
Pour ré­pa­rer nos torts.

Pre­nant notre na­ture
Il est ve­nu chez nous.
Né d’une Vierge pure
Il gran­dit humble et doux.
Ré­pan­dant sa pa­role
Et l’a­mour qui console,
Il ai­ma jus­qu’au bout.

A la der­nière Cène,
Se­lon l’an­cienne Loi,
sa­chant sa mort pro­chaine
- O Mys­tère de foi ! -
De ses mains il se donne
Aux Douze qu’il étonne
D’un amou­reux effroi,

Il dit une pa­role,
Son corps est le vrai Pain,
Plus vrai que le sym­bole,
Le vin est sang di­vin !
Cette pa­role est dure
Mais à une âme pure
Seule la foi convient.

Ado­rons en si­lence
Un si grand sa­cre­ment
Où l’an­cienne Al­liance
Trouve son ac­com­plis­se­ment.
Si la vue déses­père
De­vant trop de lu­mière,
La Foi est notre chant.

Que le fi­dèle croie !
Gloire au Père et au Fils,
Louange et chant de joie
Ain­si qu’au Saint-Es­prit,
Aux Trois dont la Puis­sance
Éta­blit la pré­sence
Dans notre humble aujourd’hui.