Duc­cio. La Cène du Sei­gneur (~1308)

Tho­mas Tal­lis (1505-1585), O sa­crum convi­vium
Ox­ford Ca­me­ra­ta, dir. Je­re­my Summerly

Duc­cio di Buo­nin­se­gna (~ 1250 - 1318)
La Cène du Sei­gneur (~1308)
Mu­seo dell’O­pe­ra del Duo­mo, Sienne 🔍

La Cène du Sei­gneur avec ses apôtres montre l’un des pre­miers exemples de mise en place à Sienne d’un sys­tème de pers­pec­tive fon­dé de ma­nière plus ou moins em­pi­rique (nous nous si­tuons presque 120 ans avant les tra­vaux de Bru­nel­les­chi et Ma­sac­cio, et 130 avant les pre­miers écrits d’Alberti) mais d’une ex­trême ef­fi­ca­ci­té vi­suelle. Le plan semble en ef­fet se creu­ser grâce à la conver­gence des poutres du pla­fond et à l’orientation des murs. Ce­pen­dant, le pla­teau de la table sur la­quelle est pla­cée la nour­ri­ture par­ta­gée par les convives semble se re­dres­ser pa­ral­lè­le­ment au plan du sup­port de l’œuvre, créant une si­tua­tion per­tur­bante : il semble que le conte­nu de la table soit sur le point de se re­dres­ser vers l’avant.

Ce qui nous semble être une mal­adresse est au contraire la marque d’une ré­flexion qui, si elle met à mal l’effet de pro­fon­deur re­cher­ché, per­met au peintre de nous « faire voir » les us­ten­siles et sur­tout, les mets par­ta­gés : on no­te­ra en par­ti­cu­lier le plat (les apôtres du pre­mier plan semblent s’écarter pour qu’il soit pos­sible de l’observer) sur le­quel est dres­sé un agneau rô­ti, ani­mal dont la por­tée sym­bo­lique n’a nul­le­ment be­soin d’être rap­pe­lée. Sur la nappe im­ma­cu­lée, ty­pi­que­ment sien­noise avec ses bor­dures bro­dées de noir, sont éga­le­ment dis­po­sés des bols ain­si que les verres qui ser­vi­ront à par­ta­ger le vin, tout comme les pe­tits pains des­ti­nés à être man­gés (dans un mo­ment, le Christ ex­pli­que­ra à tous la por­tée mys­tique de cet acte au cours du­quel il ins­ti­tue­ra l’Eucharistie, se­lon la tra­di­tion religieuse).

Confor­mé­ment aux évan­giles, Jean, l’apôtre ai­mé s’est en­dor­mi à cô­té de Jé­sus tan­dis que ce­lui-ci est en train de prendre la pa­role pour an­non­cer que l’un des convives va le tra­hir (c’est-à-dire le dé­non­cer au grand prêtre Caïphe et à ses sbires).
Le traître Ju­das Is­ca­riote est pré­sent au pre­mier rang, le se­cond en par­tant de la gauche. Nous le re­con­naî­trons à dif­fé­rentes re­prises par la suite grâce à son vê­te­ment com­po­sé d’un man­teau orange por­té sur une robe verte.
La ges­tuelle des dif­fé­rents apôtres tra­duit la na­ture de leurs sen­ti­ments res­pec­tifs : l’interrogation ou la sur­prise, si­non la stu­pé­fac­tion de­vant une telle an­nonce, la dé­né­ga­tion des uns (Pierre, à la droite du Christ, semble dire de la main : « Ce­la ne peut être moi ! », lui qui dans quelques heures à peine ac­com­pli­ra la pré­dic­tion chris­tique du triple re­nie­ment).
Ou en­core le doute des autres (l’apôtre pla­cé en haut, tout-à-fait sur la droite, l’index contre le men­ton). Quant à ce­lui qui se trouve à gauche du pré­cé­dent, n’est-ce pas un geste de dé­non­cia­tion qu’il es­quisse en poin­tant son in­dex vers Ju­das ? Le­quel semble d’ailleurs en train de re­je­ter cette ac­cu­sa­tion d’un geste de la main.

On no­te­ra que Ju­das ne porte pas d’auréole mais que les apôtres as­sis sur le même rang que lui n’en sont pas da­van­tage do­tés. Se­lon toute vrai­sem­blance, cette ano­ma­lie ico­no­gra­phique ré­sulte du choix em­pi­rique de re­non­cer à les mettre en place au­tour du crâne de ceux des apôtres ins­tal­lés au pre­mier plan qui la mé­ritent, ce­ci afin de pré­ser­ver une vi­si­bi­li­té par­faite des élé­ments dis­po­sés sur la table. 

Ce que l’espace re­pré­sen­té semble avoir de mal­adroit est, en fait, le fruit de l’élaboration d’une so­lu­tion vi­sant à mon­trer ce qui doit être vu, quitte à sa­cri­fier un réa­lisme dont la seule évo­ca­tion consti­tue­rait un par­fait ana­chro­nisme et, à coup sûr, la par­faite in­com­pré­hen­sion de la ma­nière mé­dié­vale de ra­con­ter des his­toires par le visible.

O sa­crum convi­vium
in quo Chris­tus su­mi­tur :
re­co­li­tur me­mo­ria pas­sio­nis ejus.
Mens im­ple­tur gra­tia
et fu­tu­rae glo­riae no­bis pi­gnus da­tur.
Al­le­luia.

O ban­quet sa­cré
dans le­quel nous re­ce­vons le Christ :
nous rap­pe­lons la mé­moire de sa Pas­sion.
L ’âme se ras­sa­sie de grâce
et de la gloire fu­ture un gage nous est don­né.
Al­lé­luia.

Tho­mas d’A­quin (1225-1274)