▷ L. Per­not. Dieu est-il un ou trois ?

Ini­tiale D du psaume 109, XIIIe s.
Psau­tier à l’u­sage de Li­moges
BM Be­san­çon

C’est un re­proche fait au chris­tia­nisme par l’islam, de ne pas être stric­te­ment mo­no­théiste. La Tri­ni­té pour les mu­sul­mans, en par­ti­cu­lier, s’apparente à du tri-théisme, et la place de Jé­sus leur semble trop im­por­tante. Sans doute est-ce une lec­ture un peu ra­pide de la théo­lo­gie chré­tienne, mais la ques­tion mé­rite d’être approfondie.

Le chris­tia­nisme dans ses fon­de­ments, est stric­te­ment mo­no­théiste, il y a un seul Dieu ain­si que le dit la confes­sion de foi du ju­daïsme : « Écoute Is­raël, l’Éternel est notre Dieu, L’Éternel est UN. » (Dt 6, 4 re­pris en Marc 12, 29). Ain­si, la théo­lo­gie bi­blique re­pose sur ce que les père de l’Église grecs ap­pel­le­ront la « mo­nar­chie » de Dieu, cette « mo­nar­chie » n’a rien à voir avec le roya­lisme, mais vient du grec « mo­nos » si­gni­fiant « unique », et « arche », le « prin­cipe », ain­si, la « mo­nar­chie de Dieu » si­gni­fie qu’il y a dans le monde un seul prin­cipe ac­tif ac­teur et agis­sant dans le monde : Dieu.

Or il est vrai que cette mo­nar­chie di­vine, qui est la base foi bi­blique, a sou­vent été, et est en­core me­na­cée par la pié­té po­pu­laire, et ce de di­verses manières.

D’abord par le dua­lisme qui semble être une ten­dance, na­tu­relle de l’esprit hu­main. Il y au­rait deux prin­cipes : Dieu et le Diable qui s’opposeraient, fai­sant du monde leur champ de ba­taille. Ce dua­lisme a été très pré­sent dans toute la pen­sée gnos­tique, dans le ma­ni­chéisme, di­sant qu’il y a deux dieux, un bon et un mau­vais, deux prin­cipes qui s’opposent, un de lu­mière et un de té­nèbre. Mais la pen­sée bi­blique glo­ba­le­ment a gar­dé le cap : il n’y a pas deux prin­cipes, mais un seul qui est Dieu. De ce point de vue là, le Diable n’existe pas, en tout cas comme di­vi­ni­té mau­vaise qui or­ga­ni­se­rait le mal. Ce­la ne veut pas dire qu’il n’y a pas de mal, mais qu’il n’y a pas une vo­lon­té, une in­tel­li­gence su­pé­rieure qui or­ga­ni­se­rait le mal. Le mal, par dé­fi­ni­tion est du non sens, il ne ré­pond à au­cun plan, c’est de l’absurde, de l’injuste, de la désor­ga­ni­sa­tion. Le mal frappe d’une ma­nière aveugle et ha­sar­deuse, le seul qui par­fois peut or­ga­ni­ser le mal, c’est l’homme. Le mot « diable » est bien sûr uti­li­sé dans l’Écriture, mais on peut l’entendre comme ne dé­si­gnant pas une per­sonne, mais comme terme gé­né­rique pour dé­si­gner le mal et ses causes di­verses. Ceux qui veulent à tout prix croire au Diable dans le chris­tia­nisme re­prennent cette vieille idée de la my­tho­lo­gie juive in­ter­tes­ta­men­taire qu’il se­rait un ange dé­chu (on trouve ce­la dans le livre des Mac­cha­bées), ain­si, il y au­rait une per­sonne « Diable », s’opposant à Dieu, mais tout de même in­fé­rieure à lui. Ce­la et abou­tit au même que fi­na­le­ment on a dans le monde deux prin­cipes, c’est tout à fait étran­ger à l’Évangile, c’est de la pié­té po­pu­laire my­tho­lo­gique, pas vrai­ment de la théo­lo­gie. Non, il y a un seul prin­cipe spi­ri­tuel qui est Dieu, bon unique et éter­nel, et le monde n’est pas un champ de ba­taille, c’est un ate­lier d’artiste où le monde est en train de se faire et de se créer sous l’impulsion du créateur.

La deuxième me­nace l’égard de la mo­nar­chie di­vine, c’est la di­vi­sion du spi­ri­tuel par la mul­ti­pli­ca­tion des en­ti­tés qui le re­pré­sentent ou le forment. Ain­si la pié­té po­pu­laire a in­ven­té des anges de toutes sortes, des puis­sances, des do­mi­na­tions, des saints que l’on prie, et dans le do­maine né­ga­tif, des dé­mons di­vers. En ce­la, l’islam n’échappe pas à cette désa­gré­ga­tion de l’unité du di­vin, puisqu’il croit aux anges et aux djinns. Le pro­tes­tan­tisme a tou­jours lut­té contre ce­la, et a cri­ti­qué la pié­té po­pu­laire du ca­tho­li­cisme mé­dié­val qui in­vi­tait à prier non seule­ment Dieu, mais aus­si la vierge Ma­rie, et toute une quan­ti­té de saints. Si l’on veut être vrai­ment mo­no­théiste, on ne peut prier que Dieu, et Dieu seul, ou alors on a plu­sieurs dieux, puisque la prière, par dé­fi­ni­tion s’adresse au di­vin. Il y a aus­si dans la pié­té ca­tho­lique les anges gar­diens, sortes de re­lais de la pré­sence de Dieu au­près de cha­cun. Cette com­pli­ca­tion et di­vi­sion du di­vin s’opposent à une concep­tion pu­re­ment unique de Dieu comme étant en soi le di­vin et le spi­ri­tuel. Certes, on peut le jus­ti­fier par le fait que Dieu de toute fa­çon est au de­là de ce que l’on peut se re­pré­sen­ter et ce ne sont là que des re­pré­sen­ta­tions po­pu­laires, qui, peut être aident cer­tains à ima­gi­ner le di­vin, mais ren­voyant toutes à un prin­cipe unique. Mais ce­la nuit au fait que le spi­ri­tuel et le di­vin soit UN. Dans le pan­théon ca­tho­lique po­pu­laire, le di­vin de­vient un lieu de dé­bat, il y a, par exemple Dieu qui juge, Ma­rie qui in­ter­cède pour nous, parce que elle, elle est plus douce, et qui tente de flé­chir la co­lère de Dieu, ce­la fait que le di­vin est écla­té. Or le monde est dé­jà le théâtre de dé­bats, de di­vi­sions, d’opinions, et dans ce « di­vers pur » de ce que nous ex­pé­ri­men­tons sans cesse et qui nous perd et nous écar­tèle, nous avons be­soin d’un point de re­père, d’une uni­té qui nous ras­semble, nous re­cueille, une uni­té qui nous réuni­fie, et un pôle vers le­quel nous nous tour­nons et qui ne soit pas le dé­bat, mais l’unité et la paix.

Ce­pen­dant, la me­nace à l’unité de Dieu, la plus fon­da­men­tale sans doute, et celle qui est vi­sée par l’islam, c’est, bien-sûr, la Tri­ni­té. Cette doc­trine af­firme que Dieu est « mia ou­sia kai treis hy­po­sta­seis », c’est-à-dire : « une seule es­sence et trois per­sonnes ». Or si l’on adore Dieu qui est trois per­sonnes, alors il semble bien qu’on ne soit plus mo­no­théiste, mais tri-théiste.

Ce­la dit, les chré­tiens s’en sont tou­jours dé­fen­du, et ont pré­ten­du de­meu­rer dans le mo­no­théisme. Il ne faut donc pas ju­ger trop ra­pi­de­ment, et il y a bien des ré­ponses à cette accusation.

La pre­mière, le plus sou­vent en­ten­due, peut-être, c’est de dire qu’il s’agit du « mys­tère » de la Tri­ni­té. Com­ment Dieu peut res­ter un tout en étant trois : c’est quelque chose qui nous dé­passe et qu’il fau­drait ad­mettre par la foi. Certes la foi peut al­ler au de­là de la rai­son, mais là cette ré­ponse est in­digne. La foi, ce n’est pas croire contre la rai­son, ou y re­non­cer pour ad­mettre l’absurde sans cher­cher à com­prendre, donc cette ré­ponse est in­digne, et on com­prend qu’elle ne fasse qu’éloigner de la foi bien des per­sonnes de bonne volonté.

La deuxième so­lu­tion est la plus ra­di­cale. C’est no­ter que la doc­trine de la Tri­ni­té est tar­dive, elle a été éla­bo­rée aux cours des IIIe et IVe siècles, elle n’est pas bi­blique et on peut donc s’en pas­ser. On en trouve des rares traces dans le Nou­veau Tes­ta­ment, mais dues à des ré­écri­tures tar­dives, quand à Jé­sus il n’en a ja­mais par­lé bien évi­dem­ment. On ne voit pas pour­quoi alors il fau­drait s’encombrer d’une éla­bo­ra­tion théo­lo­gique tar­dive non scrip­tu­raire. L’Église a, dans son his­toire, éla­bo­ré bien des dogmes et des doc­trines par­fois tout à fait cu­rieuses et le chré­tien qui veut s’en te­nir à l’Évangile n’a pas à s’en en­com­brer. Pour Jé­sus, la chose est simple, Dieu c’est Dieu, c’est le père, et voi­là tout. Il y a d’ailleurs tou­jours eu des chré­tiens ré­so­lu­ment an­ti­tri­ni­taires, jusqu’à aujourd’hui avec en par­ti­cu­lier les uni­ta­riens ou cer­tains qua­ckers. Or il est trop sou­vent dit aujourd’hui que la foi chré­tienne se dé­fi­nit comme tri­ni­taire, c’est une ty­ran­nie in­jus­ti­fiée, on peut être chré­tien sans adop­ter la théo­lo­gie tri­ni­taire, et res­ter ain­si sim­ple­ment et stric­te­ment monothéiste.

Une so­lu­tion mois ra­di­cale consiste à af­fai­blir la doc­trine de la Tri­ni­té pour la rendre ad­mis­sible, et dire qu’il s’agit en fait d’une triade : les trois points es­sen­tiels de la foi chré­tienne, les trois choses que l’on aime : Dieu qui est père, qui est notre créa­teur, qui nous aime in­con­di­tion­nel­le­ment, qui nous guide et nous éduque, Jé­sus-Christ, centre le la ré­vé­la­tion et de la Bonne Nou­velle, et le Saint Es­prit parce que Dieu est aus­si un souffle ac­tif dans le monde pour don­ner la vie, ré­gé­né­rer et créer. Ces trois là, on les ren­contre, bien sûr, par­tout dans le Nou­veau Tes­ta­ment, et sou­vent même dans la même phrases dans les lettres de Paul, même si ja­mais, bien sûr, il ne dit que les trois sont égaux et Dieu lui-même. Cette triade qui n’est pas alors « Tri­ni­té » est bien com­mode, pour ré­su­mer notre foi, pour la dire, pour la li­tur­gie qui com­porte, nombre de for­mules trines, elle per­met une mise en forme belle et syn­thé­tique de notre foi.

On peut al­ler un peu plus loin en di­sant que les trois per­sonnes de la Tri­ni­té sont, non pas vrai­ment des per­sonnes, des in­di­vi­dus, mais des noms, des fonc­tions. Ain­si, Dieu est Dieu, mais il se pré­sente à nous de dif­fé­rentes ma­nières, nous le connais­sons sous des as­pects dif­fé­rents. Ain­si moi même, je suis « Louis » pour mes amis, « Mon­sieur le pas­teur » pour mes pa­rois­siens, et « pa­pa » pour mes en­fants. J’ai donc trois noms, trois fonc­tions dis­tincts, pour­tant je suis bien une seule et unique per­sonne qui a des rôles dif­fé­rents. C’est ce que dit un père de l’Église : le Pseu­do Aris­tote : (Trai­té sur le monde 401a12) « Dieu, étant un, a des noms mul­tiples ». C’est as­sez ac­cep­table, et cor­res­pond bien au mot la­tin de « per­so­na » dé­fi­nis­sant la Tri­ni­té et qui a été tra­duit mal­heu­reu­se­ment et pa­res­seu­se­ment par « per­sonne » en fran­çais. Pour la Rome an­tique, « per­so­na » dé­si­gnait le masque uti­li­sé par les ac­teurs pour re­pré­sen­ter dif­fé­rents rôles (d’où le mot fran­çais de « per­son­nage » dans le théâtre). Dire que Dieu a trois « per­so­na » ce n’est pas af­fir­mer qu’il se­rait trois « per­sonnes », mais qu’il a trois fonc­tions es­sen­tielles, trois rôles, ce­lui d’être Père, de se pré­sen­ter comme le Fils ou le Saint Es­prit. Si l’on veut bien en res­ter là, la Tri­ni­té est bien ac­cep­table, et on peut com­prendre que le pen­chant na­tu­rel hu­main ait fait al­ler plus loin en iden­ti­fiant ces rôles à de vraies per­sonnes, nous avons bien ten­dance à iden­ti­fier aus­si les gens aux rôles qu’ils jouent pour nous, et nous mêmes à nos propres rôles ou à notre métier.

Cette iden­ti­fi­ca­tion ne pose pas trop de pro­blème, en tout cas pour le Père et pour l’Esprit. Conce­voir Dieu comme un Père est une des grandes af­fir­ma­tions constantes de l’Évangile : Dieu est à la fois ce­lui qui nous donne la vie, ce­lui qui nous aime in­con­di­tion­nel­le­ment, et ce­lui qui nous éduque. Dire que Dieu est Es­prit ne pose pas de pro­blème non plus. Dieu n’ayant pas de corps, il n’est rien d’autre que son Es­prit, et bien sûr l’Esprit de Dieu, c’est Dieu, tout sim­ple­ment. Mais Dieu est-il « Fils » ? C’est là que la ques­tion de­vient dé­li­cate. Si par « Fils » on en­tend Jé­sus Christ et qu’on l’identifie à Dieu, alors on a deux dieux : un dans le ciel et un sur terre, un in­vi­sible et l’autre vi­sible, et l’accusation de di-théisme n’est pas in­fon­dée. Et même si l’on garde l’idée du masque, dire que Jé­sus se­rait Dieu se dé­gui­sant sous une ap­pa­rence hu­maine est hé­ré­sie qui nie l’humanité pleine et en­tière du Christ, hé­ré­sie qui a été heu­reu­se­ment re­je­tée par le Chris­tia­nisme of­fi­ciel de­puis tou­jours sous le nom de docétisme.

La ques­tion dé­li­cate c’est donc en fait la sui­vante : Jé­sus est-il Dieu ? Beau­coup de chré­tiens pensent aujourd’hui qu’il faille ré­pondre « oui » pour res­ter dans la foi chré­tienne, pour­tant ce­la n’est pas évident. D’abord il y a tou­jours eu dans le chris­tia­nisme des mou­vances mi­li­tant pour l’humanité du Christ, que ce soit dans l’antiquité, ou du temps de la Ré­forme. Cal­vin lui-même a fait (ou lais­sé) brû­ler Mi­chel Ser­vet pré­ci­sé­ment par ce qu’il re­fu­sait d’affirmer que Jé­sus fut Dieu Aujourd’hui, es­pé­rons qu’on puisse échap­per au bû­cher, aux ana­thèmes ou aux in­sultes en osant af­fir­mer qu’on peut bien dire que Jé­sus n’est pas Dieu.

Il y a dans l’Évangile bien des élé­ments pour ce­la : d’abord parce que Dieu ne porte pas de barbe ou de san­dales, en­suite parce que Dieu ne peut pas être cru­ci­fié ni mou­rir. Il est l’absolu, l’immortel, il est plus fort que la mort, que la haine, que la souf­france, que le doute. Ce n’est donc pas Dieu qui est cru­ci­fié, qui meurt, c’est bien Jé­sus. Et Jé­sus dit lui-même au mo­ment de son ago­nie à Dieu « non pas ma vo­lon­té mais la tienne », donc la vo­lon­té de Jé­sus est dis­tinct de celle de son père, et il dit en­core que concer­nant la dates de la fin du monde que per­sonne ne le sait, « ni le fils, mais le père seul » (Mt. 24, 36), et il dit en­core sur la croix : « mon Dieu mon Dieu pour­quoi m’as-tu aban­don­né », or Dieu, évi­dem­ment, ne peut s’abandonner lui-même. Le bon sens donc évi­dem­ment ne peut qu’amener à dire que Jé­sus était sans doute très proche du Père, si proche qu’on puisse à bon droit l’appeler « fils de Dieu », mais qu’on ne peut iden­ti­fier l’un à l’autre. Jé­sus, certes peut être dit « fils de Dieu », il ap­pelle Dieu son père, mais ja­mais nulle part on n’a ja­mais iden­ti­fié un fils à son père. J’ai des fils, et au­cun de mes fils n’est moi, ils sont eux, évi­dem­ment. Donc cette his­toire de Tri­ni­té di­sant que le Fils est l’égal du Père et est Dieu lui-même est in­in­tel­li­gible, et on peut com­prendre que ce­la éloigne plus de gens de la re­li­gion que ce­la n’en at­tire. Mais com­ment en est-on ve­nu à dire une chose pareille ?

Le res­pon­sable est connu, il s’appelle Ter­tul­lien, il vi­vait au tour­nant du IIe et du IIIe siècles et c’est lui qui a eu la mau­vaise idée d’appeler « fils » non pas Jé­sus mais « le verbe éter­nel de Dieu », c’est-à-dire la pa­role créa­trice de Dieu, celle dont il est ques­tion dans l’Évangile de Jean : « au com­men­ce­ment était la pa­role, et la pa­role était à Dieu, et la pa­role était Dieu… tout a été fait par elle…» Dieu en ef­fet peut être iden­ti­fié à son propre acte créa­teur. Dieu est pa­role, il est in­for­ma­tion, vo­ca­tion, ap­pel, mes­sage, créa­tion. Dans ce sys­tème, il n’y a au­cun pro­blème pour dire que le « Fils - pa­role éter­nelle », c’est Dieu lui-même. Dans ce sys­tème aus­si, Jé­sus-Christ, c’est un homme en qui s’est in­car­né cette pa­role, c’est un hu­main com­plet avec sa vo­lon­té, son âme propre créée lors de sa concep­tion, sa li­ber­té et son in­tel­li­gence en qui s’est trou­vée la plé­ni­tude de la pré­sence de Dieu et de sa pa­role. Pour Ter­tul­lien et ses suc­ces­seurs qui vont dé­fi­nir la doc­trine de la Tri­ni­té donc, Jé­sus est l’incarnation de la Pa­role, il n’est pas lui même le « Fils », mais « l’incarnation du Fils ». C’est comme ce­la en­core mille ans plus tard comme dans la Somme théo­lo­gique de Tho­mas d’Aquin : dans la Pri­ma pars il parle de Dieu, il étu­die les trois per­sonnes de la Tri­ni­té, quand il parle du « Fils », il dit alors « utrum Ver­bum sit pro­prium no­men Fi­lii » (Quest. 34) mais ne parle pas de Jé­sus, il n’en par­le­ra que dans la Ter­tia pars après qu’il ait consa­cré la Se­con­da pars à l’homme, parce que pour par­ler du Christ, il faut avoir par­lé de Dieu et de l’homme, parce que Jé­sus n’est pas Dieu seule­ment, il est Dieu uni à l’homme, il est un homme en qui ré­side la plé­ni­tude de la pré­sence de Dieu et de sa Parole.

Ain­si, en re­pre­nant les choses pré­ci­sé­ment, on s’aperçoit que la doc­trine de la Tri­ni­té est fi­na­le­ment tout à fait ra­tion­nelle et ac­cep­table, Dieu peut se pré­sen­ter à nous comme un Père qui aime, comme le Verbe éter­nel et créa­teur, et comme l’Esprit qui donne la vie. Et Jé­sus, lui, il nous ré­vèle de Dieu qui est Père, Pa­role et Esprit.

Mais la ques­tion qui de­meure, qui est de sa­voir pour­quoi il fau­drait s’embarrasser d’une doc­trine si com­pli­quée ? Peut-être qu’une ré­ponse est pré­ci­sé­ment parce que Dieu est com­pli­qué. Et si la Tri­ni­té a du bon, c’est pour nous dire qu’on ne peut pas ré­duire Dieu à un terme, à un mot ou une idée. Dieu est une réa­li­té com­plexe qui nous dé­passe, qui dé­passe notre en­ten­de­ment, et tout ef­fort de lan­gage. On ne peut pas en­fer­mer Dieu dans un concept, on ne peut que l’approcher par plu­sieurs, comme un scien­ti­fique tra­çant une courbe met sur son gra­phique des « car­rés d’incertitude » en di­sant que la courbe doit pas­ser quelque part de­dans, mais il ne sait pas où. La Tri­ni­té, c’est ça : Dieu est quelque part dans cette zone dé­fi­nie par plu­sieurs termes, mais on ne sait pas exac­te­ment où.

Alors di­ra-t-on, pour­quoi trois ? On pour­rait en ef­fet par­ler de Dieu par beau­coup de noms. On pour­rait dire que Dieu est père, fils, et es­prit, mais aus­si amour, bon­té, vé­ri­té, jus­tice, vie, joie ou paix etc. C’est l’option de l’islam qui choi­sit de dire que Dieu a 99 noms. Trois est in­té­res­sant parce que c’est le plus pe­tit nombre com­pli­qué. Ne prendre que deux termes au­rait fait cou­rir le risque de ré­duire Dieu à une dia­lec­tique. Si on dit, par exemple, que Dieu est jus­tice et grâce, on peut com­prendre que ce sont deux termes nor­ma­le­ment in­con­ci­liables, et que Dieu est quelque part entre le ju­ge­ment et l’amour ou le par­don, on ima­gine une sorte de cur­seur entre les deux, mais on reste sur une ligne. Dire trois termes rend la dia­lec­tique im­pos­sible, et laisse Dieu im­pen­sable. Il pa­raît que le cer­veau hu­main per­met de faire deux choses en même temps avec at­ten­tion, ou de pen­ser à deux choses en même temps, mais pas trois. Quand il y a trois pôles, il y en a tou­jours un qui échappe, comme une tour tri­an­gu­laire dont on pour­rait voir deux faces, mais ja­mais les trois en même temps, si on tourne on voit une autre face, mais la pre­mière dis­pa­raît. Ou comme vou­loir prendre un ta­bou­ret à trois pieds dans ses mains, on peut te­nir deux pieds, mais pour prendre le troi­sième, il faut en lâ­cher un.

Trois est donc le nombre le plus simple pour mon­trer que est Dieu com­plexe et pour dire que tou­jours il au­ra un as­pect qui nous échappe. Certes, la Tri­ni­té peut sem­bler une doc­trine com­plexe, voire confuse, mais fi­na­le­ment il vaut mieux un dis­cours trop com­plexe concer­nant Dieu qu’une doc­trine qui sim­pli­fie­rait Dieu au point de l’enfermer dans une image men­tale. Bien sûr, nous croyons en un Dieu qui est un, mais res­ter trop dans l’unicité de Dieu a des dan­gers, et ce dans deux di­rec­tions opposées.

Il y a d’abord le risque de dé­rive néo­pla­to­ni­cienne. Pour les pen­seurs ins­pi­rés de Pla­ton, (Plo­tin, Phi­lon etc.) Dieu est Un, mais il nous ap­pa­raît de mille ma­nière, ils disent donc que ce Dieu-Un est to­ta­le­ment au de­là de ce que l’on peut en dire, il est ab­so­lu­ment in­con­nais­sable, c’est l’Un qui est au des­sus de tout, qui pré­cède l’être, et au de­là du Dieu même de la re­li­gion ou de la foi, on ne peut même rien en dire ni rien en sa­voir. Ce­la a don­né la théo­lo­gie « apo­pha­tique », c’est-à-dire la théo­lo­gie né­ga­tive qui pré­tend que ne pou­vant rien dire de Dieu, on ne peut qu’en par­ler en di­sant ce qu’il n’est pas. Cette théo­lo­gie met le di­vin tel­le­ment loin de nous que toute théo­lo­gie risque de fi­nir par être im­pos­sible, et Dieu s’évapore, se dis­sout et il n’y a plus au­cun re­père ni au­cune vérité.

Ce­la dit, cette fa­çon de pen­ser a eu une grande pos­té­ri­té, par le cou­rant de la mys­tique rhé­nane re­pré­sen­té en par­ti­cu­lier par Maître Eck­hart, il a ins­pi­ré la Ré­forme, et Lu­ther en par­ti­cu­lier pour abou­tir au XXe siècle à Karl Bart en­sei­gnant que Dieu était le « to­ta­li­ter ali­ter », (le tout-autre), et qu’on ne pou­vait par l’intelligence rien sa­voir sur Dieu ce­la a sans doute contri­bué à faire de la pré­di­ca­tion bar­thienne en France quelque chose de dif­fi­cile qui a lais­sé peu de traces.

A l’opposé, il y a le risque de dé­rive in­té­griste, si Dieu est « un » et qu’on pré­tend sa­voir qui il est, alors il est uni­voque, et on en dé­duit une doc­trine, une théo­lo­gie, un dogme, une seule vé­ri­té, une seule re­li­gion et une seule mo­rale. Ce­la conduit évi­dem­ment à l’intégrisme, s’il y a une seule vé­ri­té connais­sable, éter­nelle et es­sen­tielle, alors il faut éli­mi­ner tout ce qui s’y op­pose, et éli­mi­ner tout ce qui ne rentre pas dans la grille de lec­ture que l’on im­pose au spi­ri­tuel et au temporel.

Fi­na­le­ment, la Tri­ni­té est une bonne chose, au moins par le fait qu’elle rende la théo­lo­gie com­plexe, parce que Dieu est com­plexe. On peut, en ef­fet, ne pas se conten­ter de dire que la foi se­rait d’accepter « le mys­tère de la Tri­ni­té », mais de com­prendre que la foi et la vé­ri­té di­vine peuvent dé­pas­ser nos propres dis­cours, et que toute théo­rie est un sché­ma en­fan­tin par rap­port à la com­plexi­té di­vine. Croire dans un Dieu seule­ment Un est dan­ge­reux, écar­te­ler de spi­ri­tuel dans la mul­ti­tude ne per­met pas de don­ner du sens, mais d’avoir un Dieu à la fois unique et com­plexe, c’est avoir un Dieu qui ras­semble, qui uni­fie, qui har­mo­nise, et qui, en même temps n’enferme pas, mais ouvre des voies, et pointe vers des ho­ri­zons que la rai­son n’atteint pas, c’est un Dieu qui ouvre des che­mins, des voies éter­nelles, de li­ber­té, d’accueil et de vie.

Pas­teur Louis Per­not, © Église pro­tes­tante unie de l’Étoile, Pa­ris, 22 mars 2015
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