M.-N. Tha­but. « Le Sei­gneur est mon ber­ger » (Ps 22)

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de ce dimanche

Ps 22, 1-6
1 Le Sei­gneur est mon ber­ger :
je ne manque de rien.
2 Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tran­quilles
3 et me fait re­vivre ;
il me conduit par le juste che­min
pour l’honneur de son nom.

4 Si je tra­verse les ra­vins de la mort,
je ne crains au­cun mal,
car tu es avec moi,
ton bâ­ton me guide et me rassure.

5 Tu pré­pares la table pour moi
de­vant mes en­ne­mis ;
tu ré­pands le par­fum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

6 Grâce et bon­heur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la mai­son du Sei­gneur
pour la du­rée de mes jours.

Ce psaume 22 a un pe­tit air bu­co­lique tout à fait trom­peur. En fait il aborde tous les as­pects de notre vie. Contrai­re­ment aux ap­pa­rences, il ne s’agit pas du tout d’une pro­me­nade cham­pêtre mais de la vie et de la mort, de la peur des en­ne­mis et de la foi en Dieu plus forte que toutes les menaces. 

Ce psaume ne parle que de la vie dans l’Alliance avec Dieu, et nous avons vu avec Isaïe que seule cette vie mé­rite le nom de « Vie ». Toute si­tua­tion de rup­ture avec Dieu s’appelle « Mort » quand on est croyant.

J’habiterai la Mai­son du Sei­gneur
La Mai­son du Sei­gneur, c’est le Temple de Jé­ru­sa­lem. Une seule ca­té­go­rie de per­sonnes pou­vait dire en vé­ri­té : « J’habiterai la Mai­son du Sei­gneur tous les jours de ma vie », c’étaient les lévites.

D’après le livre de la Ge­nèse, Lé­vi est l’un des douze fils de Ja­cob, ces douze fils qui ont don­né leurs noms aux douze tri­bus d’Israël, mais la tri­bu de Lé­vi a de­puis le dé­but une place à part : au mo­ment du par­tage de la terre pro­mise entre les tri­bus, cette tri­bu n’a pas eu de ter­ri­toire, pour être en­tiè­re­ment vouée au ser­vice du culte. On dit que c’est Dieu lui-même qui est leur héritage.

Les lé­vites vi­vaient dis­per­sés dans les villes des autres tri­bus, vi­vant des dîmes qui leur étaient ver­sées et ils mon­taient chaque an­née à Jé­ru­sa­lem pour y as­su­rer leur ser­vice à tour de rôle. A Jé­ru­sa­lem, ils étaient consa­crés au ser­vice du Temple et le gar­daient nuit et jour.

Ce psaume évoque donc la joie qui ha­bite le lé­vite dont la vie tout en­tière est consa­crée à Dieu : « Grâce et bon­heur m’accompagnent tous les jours de ma vie ; j’habiterai la mai­son du Sei­gneur pour la du­rée de mes jours ». Mais, en réa­li­té, si on parle du lé­vite, c’est pour mieux ex­pri­mer l’expérience du peuple tout entier.

Le peuple d’Israël comme un lé­vite
Comme le lé­vite a un sort par­ti­cu­lier au sein du peuple d’Israël, de la même ma­nière, Is­raël a un sort par­ti­cu­lier au mi­lieu des na­tions. C’est le mys­tère du choix de Dieu qui a élu ce peuple pré­cis, sans autre rai­son ap­pa­rente que sa sou­ve­raine li­ber­té : chaque gé­né­ra­tion s’émerveille à son tour de ce choix, de cette Al­liance pro­po­sée. Vous connais­sez cette phrase du Deu­té­ro­nome : « In­ter­roge donc les jours du dé­but, ceux d’avant toi, de­puis le jour où Dieu créa l’humanité sur terre, in­ter­roge d’un bout à l’autre du monde ; est-il rien ar­ri­vé d’aussi grand ? A-t-on rien en­ten­du de pa­reil ? A toi, il t’a été don­né de voir. » (Dt 4, 32)

A ce peuple choi­si li­bre­ment par Dieu, il a été don­né d’entrer le pre­mier dans l’intimité de Dieu, bien sûr pas pour en jouir égoïs­te­ment, mais pour ou­vrir la porte aux autres. En dé­fi­ni­tive, comme Isaïe nous l’a rap­pe­lé, c’est l’humanité tout en­tière qui en­tre­ra dans l’intimité de Dieu. Le fes­tin sur la mon­tagne de Dieu est pré­pa­ré pour tous les peuples.

Ce fes­tin dont parle Isaïe, on en avait dé­jà un avant-goût dans les re­pas de com­mu­nion qui sui­vaient les sa­cri­fices d’action de grâce au temple de Jé­ru­sa­lem. Ce re­pas pre­nait les al­lures d’une joyeuse fes­ti­vi­té entre amis avec une « coupe dé­bor­dante » dans l’odeur des « par­fums » (v. 5). « Tu pré­pares la table pour moi. Tu ré­pands le par­fum sur ma tête, ma coupe est débordante. »

Le peuple d’Israël comme une bre­bis
Il reste que, pour l’instant, his­to­ri­que­ment, quand on chante ce psaume au Temple de Jé­ru­sa­lem, ce n’est en­core qu’un avant-goût du bon­heur pro­mis pour la fin des temps. Il faut en­core af­fron­ter bien des épreuves. Au sein de ces épreuves, il n’y a pas d’autre re­fuge que la confiance. Alors, on re­court à une autre image : Is­raël est com­pa­ré à une bre­bis : son ber­ger c’est Dieu. On re­trouve là un thème ha­bi­tuel dans la Bible : dans le lan­gage de cour du Proche-Orient, les rois étaient cou­ram­ment ap­pe­lés les ber­gers du peuple. Le pro­phète Ézé­chiel a re­pris cette image : il par­lait des « ber­gers » d’Israël, et tout le monde com­pre­nait qu’il s’agissait des rois.

Or, de­puis les rois Saül et Da­vid, le peuple a eu de mul­tiples ber­gers dont bien peu ont été de bons ber­gers se­lon les vues de Dieu. Lui seul mé­rite vrai­ment le nom de ber­ger at­ten­tif aux be­soins vé­ri­tables de son trou­peau. « Le Sei­gneur est mon ber­ger, je ne manque de rien ; sur des prés d’herbe fraîche, il me fait re­po­ser. Il me mène vers les eaux tran­quilles », là où rien ne manque.

Au mi­lieu des dif­fi­cul­tés du monde
Même quand il « tra­verse les ra­vins de la mort », comme dit le psaume, le peuple d’Israël sait que le Sei­gneur, comme un ber­ger, le « mène vers des eaux tran­quilles et le fait re­vivre ». Car il y a bien d’autres dan­gers sur le long che­min de l’histoire, ce sont les mul­tiples en­ne­mis. Mais quoi qu’il ar­rive, il ne craint rien. Dieu est avec lui : « Je ne crains au­cun mal, car tu es avec moi, ton bâ­ton me guide et me ras­sure… tu pré­pares la table pour moi de­vant mes en­ne­mis. » (v. 5)

Cette tran­quille as­su­rance du croyant s’appuie sur toute son ex­pé­rience de la sol­li­ci­tude de Dieu pour son peuple de­puis tant de siècles. Les jours de dé­cou­ra­ge­ment, il ré­pète les pa­roles d’Isaïe : « Ce jour-là (sous-en­ten­du à la fin des temps) on di­ra : « Voi­ci notre Dieu, en lui nous es­pé­rions, et il nous a sau­vés. » (Is 25, 9)
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Note
Les lé­vites
Un des mo­dèles de vie en com­mu­nion avec Dieu, dans l’Ancien Tes­ta­ment, c’était le lé­vite. On di­sait que c’est Dieu lui-même qui est leur hé­ri­tage : image que nous connais­sons bien car elle a été re­prise dans un autre psaume : « Sei­gneur, mon par­tage et ma coupe : de toi dé­pend mon sort. La part qui me re­vient fait mes dé­lices ; j’ai même le plus bel hé­ri­tage !» (Ps 15)

Nous connais­sons mieux, peut-être, le psaume 15 sous la forme qu’il a prise dans un ne­gro spi­ri­tual : « Tu es, Sei­gneur, le lot de mon cœur, tu es mon hé­ri­tage : en toi, Sei­gneur, j’ai mis mon bon­heur, toi mon seul partage. »