M.-N. Tha­but. Le Royaume des cieux s’est ap­pro­ché (Ps 28)

Da­vid jouant de la harpe, XIIIe s.
Psau­tier à l’u­sage d’Ar­ras
BM Aix-en-Pro­vence

M.-N. Tha­but, bi­bliste
Psaume de di­manche pro­chain, bap­tême du Seigneur

Ps 28, 1-10
1 Ren­dez au Sei­gneur, vous les dieux,
Ren­dez au Sei­gneur gloire et puis­sance.
2 Ren­dez au Sei­gneur la gloire de son Nom,
ado­rez le Sei­gneur, éblouis­sant de sainteté.

3a La voix du Sei­gneur do­mine les eaux,
3c le Sei­gneur do­mine la masse des eaux.
4 Voix du Sei­gneur dans sa force,
voix du Sei­gneur qui éblouit.

3b Le Dieu de la gloire dé­chaîne le ton­nerre.
9c Et tous, dans son temple, s’é­crient : « Gloire ! »
10 Au dé­luge, le Sei­gneur a sié­gé ;
il siège, le Sei­gneur, il est roi pour toujours !

Pour en­tendre ce psaume dans toute sa force, il faut ima­gi­ner la vio­lence d’un orage : les vents dé­chaî­nés ont ba­layé le pays tout en­tier, du Li­ban et de l’Hermon au Nord jusqu’au dé­sert de Qa­desh au Sud. Nous en avons en­ten­du un écho, dé­jà : « Le Dieu de la gloire dé­chaîne le ton­nerre » ; mais ce thème se re­trouve sur­tout dans les ver­sets cen­traux de ce psaume, que nous n’avons pas en­ten­dus ; je vous les lis : « Voix du Sei­gneur dans sa force, voix du Sei­gneur qui éblouit, voix du Sei­gneur : elle casse les cèdres. Le Sei­gneur fra­casse les cèdres du Li­ban ; il fait bon­dir comme un pou­lain le Li­ban, le Si­ryon comme un jeune tau­reau (le Si­ryon est un autre nom de l’Hermon). Voix du Sei­gneur, elle taille des lames de feu (ce sont les éclairs bien sûr) ; voix du Sei­gneur, elle épou­vante le dé­sert ; le Sei­gneur épou­vante le dé­sert de Qa­desh.… Voix du Sei­gneur qui af­fole les biches en tra­vail, qui ra­vage les forêts… »

Mais où donc la voix de Dieu a-t-elle ain­si ré­son­né dans le dé­sert ? Au Si­naï, bien sûr. Rap­pe­lez-vous la des­crip­tion du livre de l’Exode au mo­ment où Dieu pro­po­sait son Al­liance à Moïse : « Le troi­sième jour, quand vint le ma­tin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pe­sant sur la mon­tagne et la voix d’un cor très puis­sant ; dans le camp, tout le peuple trem­bla. Moïse fit sor­tir le peuple à la ren­contre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la mon­tagne. Le mont Si­naï n’était que fu­mée, parce que le Sei­gneur était des­cen­du dans le feu ; sa fu­mée mon­ta, comme la fu­mée d’une four­naise, et toute la mon­tagne trem­bla vio­lem­ment. La voix du cor s’amplifia : Moïse par­lait et Dieu lui ré­pon­dait par la voix du ton­nerre. » (Ex 19, 16-19) Et vous sa­vez que le tar­gum (la tra­duc­tion en ara­méen du texte hé­breu) du livre de l’Exode com­pare la voix de Dieu à des flammes de feu : chaque pa­role de Dieu don­nant à Moïse les dix pa­roles des com­man­de­ments (le Dé­ca­logue) était comme du feu. Je vous en lis un pas­sage : « Le pre­mier com­man­de­ment, lorsqu’il sor­tait de la bouche du Saint - Bé­ni soit son nom ! -, c’était comme des étin­celles, des éclairs et des lampes de feu, une lampe de feu à sa droite et une lampe de feu à sa gauche. Il vo­lait et fi­lait dans l’air des cieux… Puis il re­ve­nait et se gra­vait sur les tables de l’Alliance… »

Au pas­sage, on no­te­ra dans notre psaume l’emploi ré­pé­té (« li­ta­nique » pour­rait-on dire) du nom de Dieu ré­vé­lé au Si­naï : le mot « Sei­gneur » (le fa­meux nom en quatre lettres YHVH) ap­pa­raît à presque toutes les lignes (dix-huit fois pour l’ensemble du psaume !)

Autre rap­pro­che­ment sug­gé­ré par ce psaume : nous avons en­ten­du ici trois fois l’expression « voix du Sei­gneur » ; dans l’ensemble du psaume, elle est ré­pé­tée sept fois, ce qui n’est pas un chiffre ano­din, évi­dem­ment : ce­la fait im­mé­dia­te­ment pen­ser à la Créa­tion. Le poème du pre­mier cha­pitre de la Ge­nèse ré­pète in­dé­fi­ni­ment « Dieu dit… et ce­la fut ». Ma­nière de dire que la Pa­role de Dieu est ef­fi­cace, et elle seule ; tra­dui­sez : les idoles ne parlent pas et ne font rien, elles en sont bien in­ca­pables. Nous avons dé­jà eu l’occasion de voir que le poème de la créa­tion ne manque pas d’envoyer quelques pointes contre les idoles.

Ce­ci nous amène à un autre thème de ce psaume qui est la royau­té de Dieu : car, s’il fal­lait ré­su­mer ce psaume, on pour­rait dire « Dieu seul est roi ; toute autre royau­té est usur­pée, lui seul mé­rite hom­mages et ado­ra­tion. Bien­tôt tous le re­con­naî­tront et se sou­met­tront. » Tous, à com­men­cer par son peuple, bien sûr, mais aus­si et sur­tout, les usur­pa­teurs qui ont osé re­ven­di­quer une gloire qui ne re­vient qu’à Dieu seul : « Ren­dez au Sei­gneur, vous les dieux, (sous-en­ten­du les faux-dieux), ren­dez au Sei­gneur gloire et puis­sance. » La pointe an­ti-ido­lâ­trique est très nette : et l’orage est sou­vent uti­li­sé dans la Bible pour dé­crire la ve­nue du règne de Dieu, le ju­ge­ment fi­nal de Dieu sur le monde, quand en­fin dis­pa­raî­tront les puis­sances du mal. La do­mi­na­tion uni­ver­selle de Dieu se­ra en­fin manifestée.

Comme elle le fut (autre image) sur les eaux dé­chaî­nées du dé­luge : « La voix du Sei­gneur do­mine les eaux, le Sei­gneur do­mine la masse des eaux… Au dé­luge, le Sei­gneur a sié­gé ». Le pro­phète Isaïe em­ploie les mêmes images pour an­non­cer la vic­toire fi­nale de Dieu : « Les écluses d’en-haut sont ou­vertes, les fon­de­ments de la terre sont ébran­lés. La terre se brise, la terre vole en éclats, elle est vio­lem­ment se­couée… Ce jour-là, le Sei­gneur in­ter­vien­dra, là-haut contre l’armée d’en-haut, et sur terre contre les rois de la terre… La lune se­ra hu­mi­liée, le so­leil se­ra confon­du. Oui, le Sei­gneur, le tout-puis­sant est roi sur la mon­tagne de Sion et à Jé­ru­sa­lem, dans sa gloire, en pré­sence des An­ciens. » (C’est un ex­trait de ce que l’on ap­pelle l’Apocalypse d’Isaïe : Is 24,18… 23).

Autre har­mo­nique de ce psaume à pro­pos de la do­mi­na­tion de Dieu sur les eaux, tou­jours : où donc, en-de­hors de la créa­tion, en-de­hors du dé­luge, où donc Dieu a-t-il do­mi­né la masse des eaux ? Lors de la sor­tie d’Égypte, bien sûr, lors de la tra­ver­sée de la Mer, lorsque le peuple s’enfuyait d’Égypte, « la mai­son de ser­vi­tude ». Et c’est le plus grand titre de gloire de Dieu. Dé­sor­mais, le peuple élu, li­bé­ré gra­tui­te­ment par son Dieu, prend à té­moin les autres na­tions : leurs dieux n’ont plus qu’à s’incliner ! Vous avez re­mar­qué l’insistance sur le mot « gloire » qui re­vient quatre fois : « Ren­dez au Sei­gneur, vous les dieux, ren­dez au Sei­gneur gloire et puis­sance. Ren­dez au Sei­gneur la gloire de son Nom… Le Dieu de la gloire dé­chaîne le ton­nerre. Et tous, dans son temple, s’écrient : Gloire ! »

Der­nière re­marque : oui, dans le temple, dé­jà, les croyants ras­sem­blés chantent à pleins pou­mons la gloire de Dieu, comme les y in­vite ce psaume ; mais pour le reste de l’humanité, ce n’est pas en­core le cas ! Lorsque le psaume af­firme : « Il siège, le Sei­gneur, il est roi pour tou­jours ! », c’est en­core une an­ti­ci­pa­tion. Mais on ne doute pas qu’un jour vien­dra où Dieu se­ra en­fin re­con­nu roi par tous ses enfants.

Du coup, nous com­pre­nons mieux le choix de ce psaume pour la fête du Bap­tême du Christ : avec Jé­sus, « Le Royaume des cieux s’est approché ».