Maurice Ravel (1875-1937), Miroirs, pièce III. Une barque sur l’océan
Fanny Azzuro, pianiste (2018)

Juan Gris (1887-1927)
La vue sur la baie (1921)
Musée d’Art moderne, Paris
Juan Gris, La Vue sur la baie, 1921
Cette œuvre de Juan Gris est particulièrement intéressante parce qu’elle associe une nature morte cubiste à une ouverture vers le paysage marin. Le tableau ne cherche pas à reproduire une vue réelle : il construit une réalité nouvelle à partir de plans, de formes géométriques, de signes et de couleurs.
Une composition fondée sur deux espaces
Le tableau est organisé autour d’une opposition très nette : au premier plan, une table avec des objets — guitare ou instrument à cordes, verre, bouteille, feuilles ou journaux. A l’arrière-plan, une baie, avec la mer, les montagnes et le ciel. A droite, une grande forme verticale qui ressemble à une fenêtre ou une porte, comme si elle constituait le passage entre l’intérieur et le paysage. Mais cette distinction intérieur/extérieur est constamment brouillée. Le paysage semble pénétrer dans la nature morte et, inversement, les objets du premier plan paraissent se prolonger dans l’espace extérieur. C’est un procédé très caractéristique du cubisme : le tableau ne représente pas simplement ce que l’on voit ; il nous oblige à reconstruire mentalement ce que nous voyons.

La géométrisation des formes
Gris simplifie considérablement les objets. Le verre, la bouteille, l’instrument de musique et la table sont réduits à des formes planes et géométriques. Le regard ne rencontre presque jamais un objet présenté sous un seul angle. Une même chose peut être suggérée par plusieurs plans simultanément.
La table, notamment, devient presque une construction abstraite : son plateau est vu sous plusieurs orientations et ses lignes convergent ou se brisent sans obéir aux règles traditionnelles de la perspective. C’est l’un des principes essentiels du cubisme synthétique, auquel Gris apporte une grande rigueur : l’objet n’est plus placé dans un espace ; il est reconstruit par le tableau.
Le jeu remarquable des plans
La profondeur n’est pas créée par une perspective classique. Elle résulte plutôt de la superposition des plans colorés. On distingue notamment : les plans bruns et orangés de la table, les bleus et gris du paysage, les noirs qui soulignent les contours, les surfaces blanches et grises de la porte ou de la fenêtre. La profondeur est donc à la fois affirmée et niée. Nous avons bien l’impression d’un espace, mais cet espace reste constamment plat. C’est une caractéristique fondamentale du cubisme : faire sentir la profondeur tout en rappelant que l’on regarde une surface peinte.

La couleur : une construction
La palette est relativement restreinte : bleus, gris, bruns, ocres, orangés, noirs et blancs. Les couleurs ont une fonction architecturale. Elles permettent de distinguer ou de rapprocher les différents plans. Le contraste entre les bleus froids du paysage et les ocres et orangés du premier plan est particulièrement efficace.
Il crée une opposition entre le monde extérieur — lumineux, aérien, maritime — et l’univers de la table, plus dense et chaleureux. Gris n’utilise donc pas la couleur simplement pour rendre les objets vraisemblables : la couleur devient un moyen de construire l’espace.

Les objets et leur dimension symbolique
La présence d’un instrument de musique est importante. Chez Gris, comme chez Picasso et Braque, les instruments, les verres, les bouteilles, les journaux et les tables sont des motifs privilégiés du cubisme. Pourquoi ? Parce que ce sont des objets immédiatement reconnaissables, qui se prêtent admirablement à la décomposition géométrique.
L’instrument permet aussi d’introduire dans la composition des courbes qui contrastent avec la multitude de lignes droites. Le verre et la bouteille jouent également avec la transparence, les volumes et les reflets. Le mot visible à gauche — « LE PET… », probablement fragment d’un journal ou d’un imprimé — rappelle par ailleurs l’importance du collage et des signes écrits dans le cubisme synthétique. L’écriture n’est plus seulement porteuse d’un message : elle devient une forme plastique.
Une fenêtre sur le monde ?
La grande forme située à droite est particulièrement intéressante. Elle peut être comprise comme une fenêtre ouverte sur la baie, mais Gris ne la traite pas comme une simple ouverture illusionniste. Elle est elle-même constituée de plans géométriques. Autrement dit, la fenêtre qui devrait donner accès à la réalité est encore une surface peinte.

Le paysage marin
Le paysage est traité avec une étonnante économie de moyens. Quelques bandes horizontales suffisent à suggérer : la mer, la côte, les montagnes, le ciel, les nuages. Les montagnes deviennent des silhouettes presque abstraites. Les lignes horizontales de la mer apportent une stabilité qui contraste avec les obliques et les diagonales de la nature morte.
On pourrait presque dire que Gris oppose deux géométries : la géométrie horizontale du paysage à la géométrie fragmentée et diagonale des objets.
