M.-N. Tha­but. Bé­nis-soi-tu, Dieu de nos pères (Dn 3)

Les trois Hé­breux dans la four­naise, mo­saïque (entre 953 et 997)
Mo­nas­tère d’Hosios Lou­kas (Ὅσιος Λουκᾶς), Dis­to­mo, près de Delphes

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Can­tique de la so­len­ni­té de la Trinité

Can­tique de Daniel

Dn 3, 52-56
52 Bé­ni sois-tu, Sei­gneur, Dieu de nos pères :
À toi, louange et gloire éter­nel­le­ment !
Bé­ni soit le Nom très saint de ta gloire :
À toi, louange et gloire éter­nel­le­ment !
53 Bé­ni sois-tu dans ton saint temple de gloire :
À toi, louange et gloire éter­nel­le­ment !
54 Bé­ni sois-tu sur le trône de ton règne :
À toi, louange et gloire éter­nel­le­ment !
55 Bé­ni sois-tu, toi qui sondes les abîmes :
À toi, louange et gloire éter­nel­le­ment !
Toi qui sièges au-des­sus des Ké­rou­bim :
À toi, louange et gloire éter­nel­le­ment !
56 Bé­ni sois-tu au fir­ma­ment, dans le ciel :
À toi, louange et gloire éternellement !

LE LIVRE DE DA­NIEL, UN ÉCRIT DE RÉ­SIS­TANCE
Pour pré­sen­ter le livre de Da­niel au­quel a été em­prun­té ce can­tique, je com­mence par prendre une com­pa­rai­son. Dans les an­nées 1980, au temps de la do­mi­na­tion so­vié­tique sur la Tché­co­slo­va­quie, une jeune ac­trice tchèque a com­po­sé et joué de nom­breuses fois dans son pays une pièce sur Jeanne d’Arc qu’elle avait in­ti­tu­lée « La nuit de Jeanne ». À vrai dire, l’histoire de Jeanne d’Arc chas­sant les An­glais hors de France cinq siècles plus tôt (au quin­zième siècle) n’était pas le pre­mier sou­ci des Tchèques. Si donc le scé­na­rio tom­bait entre les mains de la po­lice, ce n’était pas trop com­pro­met­tant. Mais pour qui sa­vait lire entre les lignes, le mes­sage était clair : ce que la jeune fille de dix-neuf ans a su faire en France avec l’aide de Dieu, nous le pou­vons aus­si. La sur­face du texte par­lait des Fran­çais, des An­glais et de Jeanne au quin­zième siècle, mais entre les lignes on sa­vait fort bien qu’il s’agissait des Tchèques et des ar­mées so­vié­tiques au vingtième.

Le livre de Da­niel (écrit sous la do­mi­na­tion grecque au deuxième siècle) est de cet ordre-là, un écrit de ré­sis­tance com­po­sé pen­dant la ter­rible per­sé­cu­tion du ty­ran grec An­tio­chus Épi­phane, pour en­cou­ra­ger ses contem­po­rains à te­nir bon jusqu’au mar­tyre. Son au­teur est comme notre jeune ac­trice ; il ra­conte l’histoire d’un cer­tain Da­niel qui au­rait vé­cu, lui aus­si, plu­sieurs siècles plus tôt et dont la foi in­domp­table avait sur­mon­té toutes les épreuves et les per­sé­cu­tions. La sur­face du livre parle de Ba­by­lone et du roi per­sé­cu­teur Na­bu­cho­do­no­sor au sixième siècle, mais entre les lignes, tout le monde com­prend qu’il s’agit du ty­ran grec An­tio­chus Épi­phane au deuxième.

L’un des épi­sodes rap­por­tés par le livre de Da­niel, donc, est le sup­plice in­fli­gé à trois jeunes gens qui ont re­fu­sé d’adorer une sta­tue en or éri­gée par Na­bu­cho­do­no­sor : ils sont pré­ci­pi­tés dans une four­naise (pour être brû­lés vifs). L’auteur force vo­lon­tai­re­ment le trait, évi­dem­ment, et le sup­plice est ce qu’on fait de plus épou­van­table ; la foi des trois jeunes gens et le mi­racle de leur sur­vie n’en res­sortent que mieux. « Na­bu­cho­do­no­sor or­don­na de chauf­fer la four­naise sept fois plus qu’à l’ordinaire. Puis il or­don­na aux plus vi­gou­reux de ses sol­dats de li­go­ter Si­drac, Mi­sac et Ab­dé­na­go et de les je­ter dans la four­naise de feu ar­dent. Alors, on li­go­ta ces hommes, vê­tus de leurs man­teaux, de leurs tu­niques, de leurs bon­nets et de leurs autres vê­te­ments, et on les je­ta dans la four­naise de feu ar­dent. » (Dn 3, 19-21)

Pre­mier mi­racle, les voi­là donc dans la four­naise sur­chauf­fée et ce n’est pas eux qu’elle brûle, mais leurs bour­reaux : « Comme l’ordre du roi était strict et la four­naise ex­trê­me­ment chauf­fée, la flamme brû­la à mort les hommes qui y por­taient Si­drac, Mi­sac et Ab­dé­na­go. » (Dn 3, 22)

Deuxième mi­racle, tout li­go­tés qu’ils étaient, ils marchent au mi­lieu des flammes en chan­tant la gloire de Dieu. Mais sur­tout, le grand mi­racle, c’est qu’ils font un vé­ri­table exa­men de conscience au nom de tout leur peuple et donnent un bel exemple d’humilité ; notre au­teur sug­gère évi­dem­ment à ses lec­teurs de s’y associer.

LE CAN­TIQUE DES TROIS EN­FANTS
« Bé­ni sois-tu, Sei­gneur, Dieu de nos pères, loué sois-tu, glo­ri­fié soit ton nom pour les siècles ! Oui, tu es juste en tout ce que tu as fait ! Tes sen­tences de vé­ri­té, tu les as exé­cu­tées par tout ce que tu nous as infligé…Car nous avons pé­ché ; quand nous t’avons quit­té, nous avons fait le mal : en tout, nous avons failli. Nous n’avons pas écou­té tes com­man­de­ments, nous n’avons pas ob­ser­vé ni ac­com­pli ce qui nous était com­man­dé pour notre bien… À cause de ton nom, ne nous livre pas pour tou­jours et ne romps pas ton al­liance. Ne nous re­tire pas ta mi­sé­ri­corde, à cause d’Abraham, ton ami, d’Isaac, ton ser­vi­teur, et d’Israël que tu as consa­cré. Tu as dit que tu ren­drais leur des­cen­dance aus­si nom­breuse que les astres du ciel, que le sable au ri­vage des mers… Agis en­vers nous se­lon ton in­dul­gence et se­lon l’abondance de ta mi­sé­ri­corde ! Qu’ils soient confon­dus, ceux qui causent du tort à tes ser­vi­teurs !… Qu’ils sachent que toi, tu es le Sei­gneur, le seul Dieu, glo­rieux sur toute la terre ! » (Dn 3, 26… 45)

Vous connais­sez la suite : plus on at­tise le feu, plus il y a de vic­times par­mi les bour­reaux pen­dant que les trois mar­tyrs se pro­mènent au mi­lieu d’une ro­sée ra­fraî­chis­sante : alors, du mi­lieu des flammes, s’élève le plus beau chant que l’humanité ait in­ven­té et ce sont ses pre­miers ver­sets que nous chan­tons pour la fête de la Trinité.

« Bé­ni sois-tu, Sei­gneur, Dieu de nos pères » : c’est le rap­pel de l’Alliance conclue par Dieu avec Abra­ham, Isaac et Ja­cob (sur­nom­mé Is­raël) : le rap­pel des pro­messes de Dieu, mais aus­si le rap­pel de l’Alliance vé­cue au quo­ti­dien pen­dant des siècles : la longue quête d’Abraham, Isaac et Ja­cob vers le pays et la des­cen­dance pro­mise… la longue marche de l’Exode avec Moïse, le long ap­pren­tis­sage de ce peuple choi­si pour té­moi­gner au mi­lieu du monde… Mal­heu­reu­se­ment, au long de cette marche, on a sou­vent tré­bu­ché et l’expression « Dieu de nos pères » est plus en­core le rap­pel des mul­tiples par­dons de Dieu, sur­mon­tant in­las­sa­ble­ment les in­fi­dé­li­tés de son peuple.

« Bé­ni soit le Nom très saint de ta gloire » : le Nom de Dieu c’est Dieu lui-même, mais on a tel­le­ment de res­pect qu’on dit « le Nom » pour ne pas dire « Dieu » ; « Bé­ni sois-tu dans ton saint temple de gloire » : ce ver­set est his­to­ri­que­ment si­tué ! Il ne cor­res­pond pas au contexte sup­po­sé de l’Exil à Ba­by­lone : le temple avait alors été dé­vas­té par les troupes de Na­bu­cho­do­no­sor, et là-bas, on n’aurait pas pu chan­ter ce­la ! En re­vanche, à Jé­ru­sa­lem, sous le roi grec An­tio­chus Épi­phane, qui rem­place le culte du vrai Dieu par son propre culte, il est très im­por­tant de conti­nuer à pro­cla­mer, fût-ce au pé­ril de sa vie, que Dieu seul est Dieu et que le Temple est sa­cré, car là ré­side la gloire de Dieu.

Et d’ailleurs, les ex­pres­sions « Le trône de ton règne » et « Toi qui sièges au-des­sus des Ké­rou­bim » sont des al­lu­sions très concrètes à l’aménagement in­té­rieur du Temple : dans la par­tie la plus re­ti­rée du Temple, le « Saint des Saints », il y avait l’arche d’Alliance qui était un cof­fret de bois ; et sur ce cof­fret deux sta­tues de ché­ru­bins (les « Ké­rou­bim »). C’étaient deux ani­maux ai­lés (avec une tête d’homme et un corps et des pattes de lion) : leurs ailes dé­ployées re­pré­sen­taient le trône de Dieu. Au-des­sus des Ké­rou­bim, in­vi­sible, mais cer­taine, de­meu­rait la pré­sence de Dieu.

Rap­pel des temps de cer­ti­tude, où l’on sa­vait d’évidence que Dieu était en per­ma­nence au mi­lieu de son Temple, ce qui vou­lait dire au mi­lieu de son peuple. L’auteur du livre de Da­niel dé­ploie vo­lon­tai­re­ment ce chant de vic­toire ; en bon pro­phète qu’il est, il sait de toute la force de sa foi que les puis­sances du mal peuvent bien se dé­chaî­ner, elles ne l’emporteront pas. Dans la tour­mente que tra­versent tant de peuples aujourd’hui, ce mes­sage nous est tout au­tant né­ces­saire.
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Com­plé­ment
La phrase « Que notre sa­cri­fice, en ce jour, trouve grâce de­vant toi » nous vient du can­tique des trois jeunes mar­tyrs du livre de Da­niel (Dn 3, 40).