▷ Louis Per­not. Paul vit un rien qui était Dieu

L’a­pôtre Paul, IXe s.
Co­dex, Bi­blio­thèque de la ca­thé­drale de Constance
Würt­tem­ber­gische Lan­des­bi­blio­thek, Stuttgart 

25 jan­vier, la conver­sion de Paul

Ac 9, 1-9
1 Saul était tou­jours ani­mé d’une rage meur­trière
contre les dis­ciples du Sei­gneur.
Il al­la trou­ver le grand prêtre
2 et lui de­man­da des lettres pour les sy­na­gogues de Da­mas,
afin que, s’il trou­vait des hommes et des femmes
qui sui­vaient le Che­min du Sei­gneur,
il les amène en­chaî­nés à Jé­ru­sa­lem.
3 Comme il était en route et ap­pro­chait de Da­mas,
sou­dain une lu­mière ve­nant du ciel l’enveloppa de sa clar­té.
4 Il fut pré­ci­pi­té à terre ;
il en­ten­dit une voix qui lui di­sait :
«Saul, Saul, pour­quoi me per­sé­cu­ter ?«
 5 Il de­man­da :
«Qui es-tu, Sei­gneur ?«
 La voix ré­pon­dit : « Je suis Jé­sus, ce­lui que tu per­sé­cutes.
6 Re­lève-toi et entre dans la ville :
on te di­ra ce que tu dois faire.«
 7 Ses com­pa­gnons de route s’étaient ar­rê­tés,
muets de stu­peur :
ils en­ten­daient la voix,
mais ils ne voyaient per­sonne.
8 Saul fut re­le­vé de terre et,
ses yeux ayant été ou­verts,
il ne voyait rien.

Ils le prirent par la main
pour le faire en­trer à Da­mas.
9 Pen­dant trois jours,
il fut pri­vé de la vue
et il res­ta sans man­ger ni boire.

Il y a dans les Actes de Apôtres un pas­sage si dé­ran­geant que tous les tra­duc­teurs le trans­forment pour ma­quiller la dif­fi­cul­té. Il s’a­git de ce pas­sage : « Paul fut re­le­vé de terre et, ses yeux ayant été ou­verts, il voyait rien. » On ne com­prend pas, en ef­fet, pour­quoi il ne voit rien s’il a les yeux ou­verts. Alors cer­tains tra­duc­teurs mettent : « Bien qu’il eût les yeux ou­verts il ne voyait rien » ce qui n’est pas le texte. Et puis l’autre dif­fi­cul­té, en­core plus consi­dé­rable, c’est que tous les verbes sont là au pas­sif. Dans le texte, Paul est re­le­vé, et ses yeux sont ou­verts. Or qui peut être le su­jet de cette ac­tion ? Ce ne peut être que Dieu. Sur­tout que le mot « re­le­vé » est le mot ha­bi­tuel tra­duit sou­vent par « res­sus­ci­té ». Oui, dans la Bible, c’est Dieu qui re­lève, c’est lui qui re­lève de Terre en par­ti­cu­lier, c’est lui qui res­sus­cite, et c’est lui qui ouvre les yeux. Mais alors com­ment com­prendre que toutes ces belles ac­tions ne mènent qu’à ne rien voir ? Alors, et c’est là la plus grande mal­hon­nê­te­té, toutes, ab­so­lu­ment toutes les tra­duc­tions ac­tuelles font comme si c’é­tait Paul qui se re­le­vait lui-même, en met­tant, au mieux : « Saul se re­le­va de terre, il ou­vrit les yeux, mais ne voyait rien. »

Or il y a néan­moins quel­qu’un qui a pris au sé­rieux le texte comme il est : c’est Maître Eck­hart, grand pen­seur re­pré­sen­tant du cou­rant de la « mys­tique rhé­nane » au XIII ou XIVe siècle. Il écrit en ef­fet dans son ser­mon 71 « Paul fut re­le­vé de terre, et ses yeux ayant été ou­verts, il voyait rien ». Il me semble, que ce pe­tit mot (le rien, le néant que voit Paul) a quatre si­gni­fi­ca­tions :
1 : Quand il se re­le­va de terre, les yeux ou­verts, il vit le néant et ce néant était Dieu.
2 : Lors­qu’il se re­le­va, il ne vit rien d’autre que Dieu.
3 : En toutes choses, il ne vit rien d’autre que Dieu.
4 : Quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant.

Vous pen­sez bien que ce com­men­taire a fait grand bruit, sur­tout le pre­mier sens « Paul ou­vrant les yeux vit rien, et ce rien, ce néant était Dieu » ! Ce n’est pas une er­reur ni une pro­vo­ca­tion de sa part, cette éton­nante conclu­sion ré­sume même un point es­sen­tiel de la pen­sée d’Eckhart.

Ce que Paul voit alors, c’est bien Dieu, puisque c’est lui qui lui a par­lé, le res­sus­cite et lui ouvre les yeux. Juste avant, le texte nous dit que les hommes qui voya­geaient avec Paul, eux, « ne voient per­sonne » contrai­re­ment à Paul, qui lui « ne voit rien ». Il y a une dif­fé­rence : les hommes en­tendent la voix, il y a bien quel­qu’un, mais ils ne voient pas « la per­sonne » qui parle. Par contre, Dieu donne à Paul d’être éle­vé au-des­sus de la terre, jus­qu’au troi­sième ciel, nous dit-il, au point de ne sa­voir si c’é­tait vrai­ment phy­si­que­ment qu’il a vé­cu ce­la. Et ce qu’il a vu et en­ten­du, dit-il dans sa lettre aux Co­rin­thiens, il ne peut rien en dire, sauf que ça a eu lieu. Dans le livre des Actes, ce que Paul trouve de plus fi­dèle à dire, c’est qu’il a vu, et que ce qu’il a vu c’é­tait un néant. Ce qu’il voit ce n’est pas « per­sonne », il voit quel­qu’un mais ce qu’il voit, il l’ap­pelle quand même « un rien », « un néant », un invisible.

Je crois qu’on peut le com­prendre de plu­sieurs ma­nières. L’une c’est de voir ce­la par rap­port à l’ex­pé­rience de Paul. Paul était un bon théo­lo­gien, il avait une cer­taine concep­tion de Dieu. Il avait plein d’i­dées sur ce que Dieu était, sur ce qu’il vou­lait, et tout à coup il fait l’ex­pé­rience de Dieu au-de­là de ses propres concep­tions. Toutes ses idées bien concep­tua­li­sées, toutes ses théo­ries, ses dis­cours volent en éclat, et Dieu n’est plus quelque chose que l’on peut pos­sé­der, plus un dis­cours in­té­griste au nom du quel on peut per­sé­cu­ter ceux qui ont une autre image de Dieu, mais Dieu de­vient un Rien, un in­dé­fi­nis­sable, une réa­li­té que l’on peut ren­con­trer mais dont on ne peut rien dire.

En ce sens, on peut dire que Paul, en­suite re­trou­ve­ra la vue, il va se re­faire une autre concep­tion de Dieu, et donc ne voir ce rien vue par Paul que comme une ex­pé­rience tran­si­toire de table rase.

Mais on peut aus­si prendre plus au sé­rieux l’ex­pé­rience de Paul comme l’ex­pé­rience par ex­cel­lence du di­vin. C’est ce que pro­pose Eck­hart : Paul vit le néant, et ce néant était Dieu.

Or jus­te­ment peut-être est-il bon de rap­pe­ler que Dieu est in­fi­ni­ment plus com­plexe que tout ce que l’on peut dire et même pen­ser de lui. Il est au-de­là de tout dis­cours, au de­là de toute re­pré­sen­ta­tion. Il n’est pas un ob­jet que l’on peut dé­fi­nir, dé­crire, pos­sé­der, il est une réa­li­té in­sai­sis­sable, au-des­sus de toute dé­ter­mi­na­tion, et même au de­là de l’Être et du non-être. Paul le sa­vait sans doute, mais main­te­nant, il fait plus que le sa­voir, il en fait l’expérience.

Dieu a une fa­çon d’exis­ter qui est unique en son genre, de sorte que l’on a de quoi hé­si­ter quand on dit tout sim­ple­ment « Dieu existe » tant on peut craindre que des gens puissent pen­ser qu’il existe comme un homme existe, alors que Dieu est plu­tôt la source de ce qui existe, et donc au-de­là de l’existence.

C’est le com­men­ce­ment de la sa­gesse car, nous dit Jé­sus, « per­sonne n’a ja­mais vu Dieu » (Jn 1, 18), ce qui est nor­mal puisque « Dieu est Pa­role » (Jn 1, 1), « Dieu est es­prit » (Jn 4, 24). Et donc si l’on voit Dieu, que voit-on ? Rien. En Dieu, il n’y a Rien à voir, mais tout à entendre.

Tout ce­la n’est évi­dem­ment pas du ni­hi­lisme ou de l’a­théisme. Dire que Dieu est Rien, ou le non-être n’est pas dire qu’il n’est rien, ou qu’il n’existe pas. Mais qu’il est au de­là de tout ça. Même si nous ne croyons plus que Dieu est une sorte de Père Noël, nous avons quand même une cer­taine idée de Dieu, et c’est une bonne chose, bien entendu.

Et ain­si, même dans la tra­di­tion juive trouve-t-on quelque chose de sem­blable. On sait dé­jà qu’ils di­saient qu’on ne pou­vait pro­non­cer le nom de Dieu, on ne peut nom­mer Dieu, mais ils sont al­lés plus loin : il y avait en ef­fet dans le Temple le lieu sa­cré par ex­cel­lence, le Saint-des-saints. Ce lieu sym­bo­li­sait pour les juifs le lieu de la pré­sence même de Dieu. Au dé­part on avait mis de­dans l’Arche d’Al­liance. Mais dans le Se­cond Temple qu’y avait-il dans le Saint des saints ? Rien, le vide, l’ab­sence. Les juifs avaient com­pris que Dieu ne pou­vait être re­pré­sen­té par rien, et que le rien était la meilleure image de Dieu. Dieu est un creux, un manque, une as­pi­ra­tion, un doute, une ques­tion. Dieu est un es­pace dans le­quel tout est pos­sible, c’est une li­ber­té, une ou­ver­ture. C’est peut être dans ce sens que cette ré­vé­la­tion du Dieu-Rien est pour Paul une ré­sur­rec­tion. Il est li­bé­ré, li­bé­ré de concep­tions car­cans, de théo­ries aux­quelles on se croit obli­gés de croire, li­bé­ré d’un Dieu trop lourd, d’un Dieu culpa­bi­li­sa­teur, d’un Dieu om­ni­pré­sent, om­ni­scient et tout-puis­sant qui de­vrait être tout pour que nous ne soyons rien. Au contraire, Dieu est un es­pace. C’est le si­lence qui donne son sens à la mu­sique, le temps de vide et de si­lence de la prière. Dieu n’est ja­mais si pré­sent dans la créa­tion que lors du jour du Sab­bat où il ne fait rien… La bé­né­dic­tion, c’est le non ma­té­riel, c’est le sens qui est avant et au-de­là de toute chose et de toute action.

Grâce à cette conscience, Paul est dé­jà prêt à re­ce­voir de Dieu le pro­chain éclair de lu­mière dont il au­ra be­soin pour faire le pas sui­vant dans son che­mi­ne­ment. Et grâce à cette ex­pé­rience de Dieu, il peut se lais­ser un peu trans­for­mer par lui, la source de la vie qui est au-de­là de tout, au lieu de sim­ple­ment agir en croyant sa­voir ce que Dieu veut.

C’est dans les té­nèbres que brille la lu­mière. C’est quand on ac­cepte, avec un cer­tain ver­tige, de se des­sai­sir de nos cer­ti­tudes sur Dieu, c’est alors qu’il pour­ra peut-être en­fin nous don­ner de l’a­per­ce­voir, lui qui est au-de­là du visible.

On en ar­rive alors aux autres ex­pli­ca­tions du dif­fi­cile ver­set par Eck­hart. Elles ne sont pas des al­ter­na­tives, mais en fait des com­plé­ments. Peut-être que la pre­mière, la plus consi­dé­rable per­met d’ac­cé­der pré­ci­sé­ment aux autres. Alors, nous dit maître Eck­hart, Paul ne vit rien d’autre que Dieu.

En ef­fet, ayant vu Dieu, dans un cer­tain sens, tout semble s’ef­fa­cer, dis­pa­raître de­vant lui, comme les étoiles de­viennent in­vi­sibles quand on a re­gar­dé le so­leil. Ou bien est-ce l’in­verse : com­ment por­ter une telle at­ten­tion au vi­sible quand on sait que l’es­sen­tiel est in­vi­sible ? En sui­vant l’ex­pé­rience de Paul, on peut com­prendre que rien ici-bas n’est de l’ordre de l’ul­time, ou du di­vin. Comme le phi­lo­sophe de la Ca­verne de Pla­ton qui voyant la lu­mière des idées ne peut plus se conten­ter d’un monde d’apparences.

Ce­la ne veut pas dire qu’une consé­quence de la conver­sion de­vrait être de ne plus s’in­té­res­ser à d’autres réa­li­tés que celle de Dieu, au contraire, mais, comme le dit Eck­hart dans son 3e sens : « En toutes choses, nous dit-il en­core, il ne vit rien d’autre que Dieu. »

C’est-à-dire qu’il voyait Dieu en chaque chose. Si Dieu, en ef­fet, est l’in­vi­sible, l’im­ma­té­riel, il est pos­sible de com­prendre qu’il est pré­sent en toute chose. Dieu n’est pas un ob­jet par­mi les autres. On ne se de­mande pas s’il existe comme on se de­mande si Noé a exis­té. Parce qu’il est au de­là de l’exis­ter, il peut être en tout ce qui existe.

De même, il est pos­sible de re­con­naître dans la per­sonne que l’on ren­contre la pré­sence de Dieu, on peut voir dans sons pro­chain le Christ qui est en lui. Mais ce n’est pos­sible que si le Christ est res­sus­ci­té, s’il n’a plus de corps, s’il est de­ve­nu un « non exis­tant ». Et le chris­tia­nisme a em­brayé sur le ju­daïsme, en pré­sen­tant non plus un saint-des-saints vide, mais un tom­beau vide. La Foi chré­tienne re­pose sur une ab­sence, sur un vide. Et c’est grâce à ce tom­beau vide, à cette ab­sence de corps que le Christ peut au­jourd’­hui être dit pré­sent par­mi nous, et en nous de mille ma­nières. Mais pour avoir cette vi­son-là, il faut avoir fait l’ex­pé­rience de cet in­vi­sible qu’est Dieu et en re­con­naître le re­flet, l’i­mage dans notre hu­ma­ni­té pour­tant vi­sible, tem­po­raire, pé­che­resse, mais ha­bi­tée par ce que Paul ap­pelle gloire, lu­mière, puis­sance, éternité.

Et fort de cette ex­pé­rience, com­ment ne pas vivre au­tre­ment ? Com­ment conti­nuer à vivre en at­ta­chant plus d’im­por­tance qu’elles ne le mé­ritent à des choses qui sont en réa­li­té bien se­con­daires nous dit Eck­hart dans son 4e sens : « Quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant. »

Que Dieu nous donne d’être ain­si éle­vés, que jour après jour il nous donne ces touches de ré­sur­rec­tion qui nous fe­ront che­mi­ner et de­ve­nir à notre me­sure apôtre du Christ et non son persécuteur.

Pas­teur Louis Per­not, © Église pro­tes­tante unie de l’Étoile, Pa­ris, 19 mars 2006
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