Be­noît XVI. Saint Fran­çois de Sales, évêque

Fran­çois de Sales, dé­tail, fin XVIIIe s.
Col­lec­tion privée 

24 jan­vier

« Dieu est le Dieu du cœur hu­main. » (Trai­té de l’Amour de Dieu, I, XV) Dans ces pa­roles ap­pa­rem­ment simples, nous per­ce­vons l’empreinte de la spi­ri­tua­li­té d’un grand maître, dont je vou­drais vous par­ler aujourd’hui, saint Fran­çois de Sale, évêque et doc­teur de l’Église. Né en 1567 dans une ré­gion fron­ta­lière de France, il était le fils du Sei­gneur de Boi­sy, an­tique et noble fa­mille de Sa­voie. Ayant vé­cu à che­val entre deux siècles, le XVIe et le XVIIe, il ras­sem­blait en lui le meilleur des en­sei­gne­ments et des conquêtes cultu­relles du siècle qui s’achevait, ré­con­ci­liant l’héritage de l’humanisme et la ten­sion vers l’absolu propre aux cou­rants mys­tiques. Sa for­ma­tion fut très com­plète ; à Pa­ris, il sui­vit ses études su­pé­rieures, se consa­crant éga­le­ment à la théo­lo­gie, et à l’Université de Pa­doue celles de droit, sui­vant le dé­sir de son père, qu’il conclut brillam­ment par une maî­trise in utroque iure, droit ca­no­nique et droit ci­vil. Dans sa jeu­nesse équi­li­brée, ré­flé­chis­sant sur la pen­sée de saint Au­gus­tin et de saint Tho­mas d’Aquin, il tra­ver­sa une crise pro­fonde qui le condui­sit à s’interroger sur son sa­lut éter­nel et sur la pré­des­ti­na­tion de Dieu à son égard, vi­vant avec souf­france comme un vé­ri­table drame spi­ri­tuel les ques­tions théo­lo­giques de son époque. Il priait in­ten­sé­ment, mais le doute le tour­men­ta si fort que pen­dant plu­sieurs se­maines, il ne réus­sit presque plus à man­ger et à dor­mir. Au comble de l’épreuve, il se ren­dit dans l’église des do­mi­ni­cains à Pa­ris, ou­vrit son cœur et pria ain­si : « Quoi qu’il ad­vienne, Sei­gneur, toi qui dé­tiens tout entre tes mains, et dont les voies sont jus­tice et vé­ri­té ; quoi que tu aies éta­bli à mon égard…; toi qui es tou­jours un juge équi­table et un Père mi­sé­ri­cor­dieux, je t’aimerai Sei­gneur (…) je j’aimerai ici, ô mon Dieu, et j’espérerai tou­jours en ta mi­sé­ri­corde, et je ré­pé­te­rai tou­jours tes louanges… O Sei­gneur Jé­sus, tu se­ras tou­jours mon es­pé­rance et mon sa­lut dans la terre des vi­vants. » (I Proc. Ca­non., vol. I, art. 4) Fran­çois, âgé de vingt ans, trou­va la paix dans la réa­li­té ra­di­cale et li­bé­ra­trice de l’amour de Dieu : l’aimer sans rien at­tendre en re­tour et pla­cer sa confiance dans l’amour di­vin ; ne plus de­man­der ce que Dieu fe­ra de moi : moi je l’aime sim­ple­ment, in­dé­pen­dam­ment de ce qu’il me donne ou pas. Ain­si, il trou­va la paix, et la ques­tion de la pré­des­ti­na­tion — sur la­quelle on dé­bat­tait à cette époque — s’en trou­va ré­so­lue, car il ne cher­chait pas plus que ce qu’il pou­vait avoir de Dieu ; il l’aimait sim­ple­ment, il s’abandonnait à sa bon­té. Et ce­la se­ra le se­cret de sa vie, qui trans­pa­raî­tra dans son œuvre prin­ci­pale : le Trai­té de l’amour de Dieu.

En vain­quant les ré­sis­tances de son père, Fran­çois sui­vit l’appel du Sei­gneur et, le 18 dé­cembre 1593, fut or­don­né prêtre. En 1602, il de­vint évêque de Ge­nève, à une époque où la ville était un bas­tion du cal­vi­nisme, au point que le siège épis­co­pal se trou­vait « en exil » à An­ne­cy. Pas­teur d’un dio­cèse pauvre et tour­men­té, dans un pay­sage de mon­tagne dont il connais­sait aus­si bien la du­re­té que la beau­té, il écri­vit : «[Dieu] je l’ai ren­con­tré dans toute sa dou­ceur et sa dé­li­ca­tesse dans nos plus hautes et rudes mon­tagnes, où de nom­breuses âmes simples l’aimaient et l’adoraient en toute vé­ri­té et sin­cé­ri­té ; et les che­vreuils et les cha­mois sau­tillaient ici et là entre les gla­ciers ter­ri­fiants pour chan­ter ses louanges. » (Lettre à la Mère de Chan­tal, oc­tobre 1606, in Œuvres, éd. Mac­key, t. XIII, p. 223) Et tou­te­fois, l’influence de sa vie et de son en­sei­gne­ment sur l’Europe de l’époque et des siècles suc­ces­sifs ap­pa­raît im­mense. C’est un apôtre, un pré­di­ca­teur, un homme d’action et de prière ; en­ga­gé dans la réa­li­sa­tion des idéaux du Concile de Trente ; par­ti­ci­pant à la contro­verse et au dia­logue avec les pro­tes­tants, fai­sant tou­jours plus l’expérience, au-de­là de la confron­ta­tion théo­lo­gique né­ces­saire, de l’importance de la re­la­tion per­son­nelle et de la cha­ri­té ; char­gé de mis­sions di­plo­ma­tiques au ni­veau eu­ro­péen, et de fonc­tions so­ciales de mé­dia­tion et de ré­con­ci­lia­tion. Mais saint Fran­çois de Sales est sur­tout un guide des âmes : de sa ren­contre avec une jeune femme, ma­dame de Char­moi­sy, il ti­re­ra l’inspiration pour écrire l’un des livres les plus lus à l’époque mo­derne, l’In­tro­duc­tion à la vie dé­vote ; de sa pro­fonde com­mu­nion spi­ri­tuelle avec une per­son­na­li­té d’exception, sainte Jeanne Fran­çoise de Chan­tal, naî­tra une nou­velle fa­mille re­li­gieuse, l’Ordre de la Vi­si­ta­tion, ca­rac­té­ri­sé — comme le vou­lut le saint — par une consé­cra­tion to­tale à Dieu vé­cue dans la sim­pli­ci­té et l’humilité, en ac­com­plis­sant ex­tra­or­di­nai­re­ment bien les choses or­di­naires : «… Je veux que mes Filles — écrit-il — n’aient pas d’autre idéal que ce­lui de glo­ri­fier [Notre Sei­gneur] par leur hu­mi­li­té. » (Lettre à Mgr de Mar­que­mond, juin 1615) Il meurt en 1622, à cin­quante-cinq ans, après une exis­tence mar­quée par la du­re­té des temps et par le la­beur apostolique.

La vie de saint Fran­çois de Sales a été une vie re­la­ti­ve­ment brève, mais vé­cue avec une grande in­ten­si­té. De la fi­gure de ce saint émane une im­pres­sion de rare plé­ni­tude, dé­mon­trée dans la sé­ré­ni­té de sa re­cherche in­tel­lec­tuelle, mais éga­le­ment dans la ri­chesse de ses sen­ti­ments, dans la « dou­ceur » de ses en­sei­gne­ments qui ont eu une grande in­fluence sur la conscience chré­tienne. De la pa­role « hu­ma­ni­té », il a in­car­né les di­verses ac­cep­tions que, aujourd’hui comme hier, ce terme peut prendre : culture et cour­toi­sie, li­ber­té et ten­dresse, no­blesse et so­li­da­ri­té. Il avait dans son as­pect quelque chose de la ma­jes­té du pay­sage dans le­quel il a vé­cu, conser­vant éga­le­ment sa sim­pli­ci­té et son na­tu­rel. Les an­tiques pa­roles et les images avec les­quelles il s’exprimait ré­sonnent de ma­nière in­at­ten­due, éga­le­ment à l’oreille de l’homme d’aujourd’hui, comme une langue na­tale et familière.

Fran­çois de Sales adresse à Phi­lo­tée, le des­ti­na­taire ima­gi­naire de son In­tro­duc­tion à la vie dé­vote (1607) une in­vi­ta­tion qui, à l’époque, dut sem­bler ré­vo­lu­tion­naire. Il s’agit de l’invitation à ap­par­te­nir com­plè­te­ment à Dieu, en vi­vant en plé­ni­tude la pré­sence dans le monde et les de­voirs de son propre état. « Mon in­ten­tion est d’ins­truire ceux qui vivent en villes, en mé­nages, en la cour […]» (Pré­face de l’In­tro­duc­tion à la vie dé­vote) Le do­cu­ment par le­quel le Pape Pie ix, plus de deux siècles après, le pro­cla­me­ra doc­teur de l’Église in­sis­te­ra sur cet élar­gis­se­ment de l’appel à la per­fec­tion, à la sain­te­té. Il y est écrit : «[la vé­ri­table pié­té] a pé­né­tré jusqu’au trône des rois, dans la tente des chefs des ar­mées, dans le pré­toire des juges, dans les bu­reaux, dans les bou­tiques et même dans les ca­banes de pas­teurs […]» (Bref Dives in mi­se­ri­cor­dia, 16 no­vembre 1877) C’est ain­si que nais­sait cet ap­pel aux laïcs, ce soin pour la consé­cra­tion des choses tem­po­relles et pour la sanc­ti­fi­ca­tion du quo­ti­dien sur les­quels in­sis­te­ront le Concile Va­ti­can II et la spi­ri­tua­li­té de notre temps. L’idéal d’une hu­ma­ni­té ré­con­ci­liée se ma­ni­fes­tait, dans l’harmonie entre ac­tion dans le monde et prière, entre condi­tion sé­cu­lière et re­cherche de per­fec­tion, avec l’aide de la grâce de Dieu qui im­prègne l’homme et, sans le dé­truire, le pu­ri­fie, en l’élevant aux hau­teurs di­vines. Saint Fran­çois de Sales offre une le­çon plus com­plexe à Théo­time, le chré­tien adulte, spi­ri­tuel­le­ment mûr, au­quel il adresse quelques an­nées plus tard son Trai­té de l’amour de Dieu (1616). Cette le­çon sup­pose, au dé­but, une vi­sion pré­cise de l’être hu­main, une an­thro­po­lo­gie : la « rai­son » de l’homme, ou plu­tôt l’ « âme rai­son­nable », y est vue comme une ar­chi­tec­ture har­mo­nieuse, un temple, ar­ti­cu­lé en plu­sieurs es­paces, au­tour d’un centre, qu’il ap­pelle, avec les grands mys­tiques, « cime », « pointe » de l’esprit, ou « fond » de l’âme. C’est le point où la rai­son, une fois par­cou­rus tous ses de­grés, « ferme les yeux » et la connais­sance ne fait plus qu’un avec l’amour (cf. livre I, chap. XII). Que l’amour, dans sa di­men­sion théo­lo­gale, di­vine, soit la rai­son d’être de toutes les choses, se­lon une échelle as­cen­dante qui ne semble pas connaître de frac­tures et d’abîmes. Saint Fran­çois de Sales l’a ré­su­mé dans une phrase cé­lèbre : « L’homme est la per­fec­tion de l’univers ; l’esprit est la per­fec­tion de l’homme ; l’amour, celle de l’esprit ; et la cha­ri­té, celle de l’amour. » (ibid., livre X, chap. I)

Dans une sai­son d’in­tense flo­rai­son mys­tique, le Trai­té de l’a­mour de Dieu est une vé­ri­table somme, en même temps qu’une fas­ci­nante œuvre lit­té­raire. Sa des­crip­tion de l’i­ti­né­raire vers Dieu part de la re­con­nais­sance de l’ »in­cli­na­tion na­tu­relle » (ibid., livre I, chap. XVI), ins­crite dans le cœur de l’­homme bien qu’il soit pé­cheur, à ai­mer Dieu par des­sus toute chose. Se­lon le mo­dèle de la Sainte Écri­ture, saint Fran­çois de Sales parle de l’u­nion entre Dieu et l’­homme en dé­ve­lop­pant toute une sé­rie d’i­mages de re­la­tion in­ter­per­son­nelle. Son Dieu est père et sei­gneur, époux et ami, il a des ca­rac­té­ris­tiques ma­ter­nelles et d’une nour­rice, il est le so­leil dont même la nuit est une mys­té­rieuse ré­vé­la­tion. Un tel Dieu at­tire l’­homme à lui avec les liens de l’a­mour, c’est-à-dire de la vraie li­ber­té : « Car l’amour n’a point de for­çats ni d’esclaves, [mais] ré­duit toutes choses à son obéis­sance avec une force si dé­li­cieuse, que comme rien n’est si fort que l’amour, aus­si rien n’est si ai­mable que sa force. » (ibid., livre I, chap. VI) Nous trou­vons dans le trai­té de notre saint une mé­di­ta­tion pro­fonde sur la vo­lon­té hu­maine et la des­crip­tion de son flux, son pas­sage, sa mort, pour vivre (cf. ibid., livre IX, chap. XIII) dans l’abandon to­tal non seule­ment à la vo­lon­té de Dieu, mais à ce qui Lui plaît, à son « bon plai­sir » (cf. ibid., livre IX, chap. I). Au som­met de l’u­nion avec Dieu, outre les ra­vis­se­ments de l’ex­tase contem­pla­tive, se place ce re­flux de cha­ri­té concrète, qui se fait at­ten­tive à tous les be­soins des autres et qu’il ap­pelle « l’extase de l’œuvre et de la vie » (ibid., livre VII, chap. VI).

On per­çoit bien, en li­sant le livre sur l’a­mour de Dieu et plus en­core les si nom­breuses lettres de di­rec­tion et d’a­mi­tié spi­ri­tuelle, quel connais­seur du cœur hu­main a été saint Fran­çois de Sales. A sainte Jeanne de Chan­tal, à qui il écrit : «[…] car voi­ci la règle gé­né­rale de notre obéis­sance écrite en grosses lettres : il faut tout faire par amour, et rien par force ; il faut plus ai­mer l’o­béis­sance que craindre la déso­béis­sance. Je vous laisse l’es­prit de li­ber­té, non pas ce­lui qui for­clos [ex­clut] l’o­béis­sance, car c’est la li­ber­té de la chair ; mais ce­lui qui for­clos la contrainte et le scru­pule, ou em­pres­se­ment. » (Lettre du 14 oc­tobre 1604) Ce n’est pas par ha­sard qu’à l’o­ri­gine de nom­breux par­cours de la pé­da­go­gie et de la spi­ri­tua­li­té de notre époque nous re­trou­vons la trace de ce maître, sans le­quel n’au­raient pas exis­té saint Jean Bos­co ni l’­hé­roïque « pe­tite voie » de sainte Thé­rèse de Lisieux.

Chers frères et sœurs, à une époque comme la nôtre qui re­cherche la li­ber­té, par­fois par la vio­lence et l’in­quié­tude, ne doit pas échap­per l’ac­tua­li­té de ce grand maître de spi­ri­tua­li­té et de paix, qui re­met à ses dis­ciples l’ « es­prit de li­ber­té », la vraie, au som­met d’un en­sei­gne­ment fas­ci­nant et com­plet sur la réa­li­té de l’a­mour. Saint Fran­çois de Sales est un té­moin exem­plaire de l’­hu­ma­nisme chré­tien avec son style fa­mi­lier, avec des pa­ra­boles qui volent par­fois sur les ailes de la poé­sie, il rap­pelle que l’­homme porte ins­crite en lui la nos­tal­gie de Dieu et que ce n’est qu’en Lui que se trouve la vraie joie et sa réa­li­sa­tion la plus totale.

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 2 mars 2011
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