M.-N. Tha­but. Il fait jus­tice aux op­pri­més (Ps 145)

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de di­manche prochain

Ps 145, 7-10
Le Sei­gneur garde à ja­mais sa fi­dé­li­té,
il fait jus­tice aux op­pri­més,
aux af­fa­més il donne le pain,
le Sei­gneur dé­lie les enchaînés.

8 Le Sei­gneur ouvre les yeux des aveugles,
le Sei­gneur re­dresse les ac­ca­blés,
le Sei­gneur aime les justes.
9 Le Sei­gneur pro­tège l’étranger.

Il sou­tient la veuve et l’or­phe­lin.
Il égare les pas du mé­chant
10 D’âge en âge, le Sei­gneur ré­gne­ra,
ton Dieu, ô Sion, pour toujours.

LE CHANT DE JOIE DU RE­TOUR AU PAYS
Ce psaume res­semble à un in­ven­taire ! L’inventaire des bé­né­fi­ciaires des lar­gesses de Dieu : op­pri­més, af­fa­més, en­chaî­nés, aveugles, ac­ca­blés, étran­gers, veuves et or­phe­lins. Bref tous ceux que les hommes ignorent ou mé­prisent. Tous ceux-là, Dieu leur vient en aide.

Quand le peuple d’Israël chante ce psaume qui est une vé­ri­table pro­fes­sion de foi, c’est sa propre his­toire qu’il ra­conte et il rend grâce pour la pro­tec­tion in­dé­fec­tible de Dieu. Si la li­tur­gie du Temple de Jé­ru­sa­lem lui fait chan­ter ce psaume, jus­te­ment, c’est pour qu’il n’oublie pas la sol­li­ci­tude que Dieu lui a té­moi­gnée, tout au long de son his­toire, mal­gré ses fai­blesses et ses pé­chés. Car Is­raël a ef­fec­ti­ve­ment connu toutes ces si­tua­tions : l’oppression en Égypte, dont Dieu l’a dé­li­vré « à main forte et à bras éten­du » comme ils disent ; et aus­si l’oppression à Ba­by­lone et, là en­core, Dieu est in­ter­ve­nu. Ce psaume, d’ailleurs, a été écrit après le re­tour de l’Exil à Ba­by­lone, peut-être pour la dé­di­cace du Temple res­tau­ré. Le Temple avait été dé­truit en 587 av. J.-C. par les troupes du roi de Ba­by­lone, Na­bu­cho­do­no­sor. Cin­quante ans plus tard (en 538 av. J.-C.), quand Cy­rus, roi de Perse, a vain­cu Ba­by­lone à son tour, il a au­to­ri­sé les Juifs, qui étaient es­claves à Ba­by­lone, à ren­trer en Is­raël et à re­cons­truire leur Temple. Ce ne fut pas sans peine, comme on sait, mais le Temple fut fi­na­le­ment re­bâ­ti en 515 et on cé­lé­bra sa Dé­di­cace dans la joie et dans la fer­veur. Le livre d’Esdras ra­conte : « Les fils d’Israël, les prêtres, les lé­vites et le reste des dé­por­tés firent dans la joie la Dé­di­cace de cette Mai­son de Dieu. » (Esd 6, 16)

Ce psaume est donc tout im­pré­gné de la joie du re­tour au pays. Une fois de plus, Dieu vient de prou­ver sa fi­dé­li­té à son Al­liance : Il a li­bé­ré son peuple, il a agi comme son plus proche pa­rent, son ven­geur, son « ra­che­teur » (c’est-à-dire son « li­bé­ra­teur »), comme dit la Bible. Quand Is­raël re­lit son his­toire, il peut té­moi­gner que Dieu l’a ac­com­pa­gné tout au long de sa lutte pour la li­ber­té : « Le Sei­gneur fait jus­tice aux op­pri­més, le Sei­gneur dé­lie les enchaînés. »

Is­raël a connu la faim, aus­si, dans le dé­sert, pen­dant l’Exode, et Dieu a en­voyé la manne et les cailles pour sa nour­ri­ture : « Aux af­fa­més, il donne le pain. » Et, peu à peu, on a dé­cou­vert ce Dieu qui, sys­té­ma­ti­que­ment, prend par­ti pour la li­bé­ra­tion des en­chaî­nés et pour la gué­ri­son des aveugles, pour le re­lè­ve­ment des pe­tits de toute sorte.

Ils sont ces aveugles, en­core, à qui Dieu ouvre les yeux, à qui Dieu se ré­vèle pro­gres­si­ve­ment, par ses pro­phètes, de­puis des siècles. Ils sont ces ac­ca­blés que Dieu re­dresse in­las­sa­ble­ment, que Dieu fait te­nir de­bout. Ils sont ce peuple en quête de jus­tice que Dieu guide. « Dieu aime les justes. » C’est donc un chant de re­con­nais­sance qu’ils chantent ici. 

Vous avez re­mar­qué l’insistance sur le nom « Sei­gneur » : il tra­duit le fa­meux Nom de Dieu, le Nom ré­vé­lé à Moïse au Buis­son ar­dent : les quatre lettres YHWH qui disent la pré­sence per­ma­nente, agis­sante, li­bé­rante de Dieu à chaque ins­tant de la vie de son peuple. 

Je re­prends la der­nière ligne d’aujourd’hui : « Le Sei­gneur est ton Dieu pour tou­jours. » « Le Sei­gneur est ton Dieu », c’est la for­mule ty­pique de l’Alliance : « Vous se­rez mon peuple et je se­rai votre Dieu. » Chaque fois que l’on ren­contre l’expression « mon Dieu », c’est un rap­pel de l’Alliance, de toute l’histoire, l’aventure de l’Alliance entre Dieu et son peuple choi­si : Al­liance à la­quelle Dieu n’a ja­mais failli.

UN PRO­GRAMME DE VIE
« Le Sei­gneur est ton Dieu pour tou­jours. » Une fois de plus, je re­marque que la prière d’Israël est ten­due vers l’avenir. Elle n’évoque le pas­sé que pour for­ti­fier son at­tente, son espérance.

Et d’ailleurs quand Dieu avait dit son nom à Moïse, il l’avait dit de deux ma­nières : ce fa­meux nom, im­pro­non­çable en quatre lettres, YHWH que nous re­trou­vons par­tout dans la Bible, et en par­ti­cu­lier dans ce psaume, que nous tra­dui­sons « le Sei­gneur ». Mis aus­si, et d’ailleurs il avait com­men­cé par là, il avait don­né une for­mule plus dé­ve­lop­pée, « Ehiè asher ehiè » qui se tra­duit en fran­çais à la fois par un pré­sent « je suis qui je suis »1 et par un fu­tur « Je se­rai qui je se­rai ». Ma­nière de dire sa pré­sence per­ma­nente et pour tou­jours au­près de son peuple.

Ici, l’insistance sur le fu­tur, « pour tou­jours » vise aus­si à for­ti­fier l’engagement du peuple : il est bien utile de se ré­pé­ter ce psaume non seule­ment pour re­con­naître la simple vé­ri­té de l’œuvre de Dieu en fa­veur de son Peuple, mais aus­si pour se don­ner une ligne de conduite : car, en dé­fi­ni­tive, cet in­ven­taire est aus­si un pro­gramme de vie : si Dieu a agi ain­si en­vers Is­raël, ce­lui-ci se sent te­nu d’en faire au­tant pour les autres ; tous les ex­clus ne connaî­tront l’amour que Dieu leur porte qu’à tra­vers le com­por­te­ment de ceux qui en sont les pre­miers té­moins. Et d’ailleurs, pour être sûr que le peuple se conforme peu à peu à la mi­sé­ri­corde de Dieu, la Loi d’Israël com­por­tait beau­coup de règles de pro­tec­tion des veuves, des or­phe­lins, des étrangers.

La Loi n’avait qu’un ob­jec­tif : faire d’Israël un peuple libre, res­pec­tueux de la li­ber­té d’autrui. Parce que Dieu mène in­las­sa­ble­ment son peuple, et à tra­vers lui, l’humanité tout en­tière, sur un long che­min de libération.

Quant aux pro­phètes, c’est prin­ci­pa­le­ment sur l’attitude par rap­port aux pauvres et aux af­fli­gés de toute sorte qu’ils ju­geaient de la fi­dé­li­té d’Israël à l’Alliance. Si on fait l’inventaire des pa­roles des pro­phètes, on est obli­gé d’admettre que leurs rap­pels à l’ordre portent ma­jo­ri­tai­re­ment sur deux points : une lutte achar­née contre l’idolâtrie, d’une part, et les ap­pels à la jus­tice et au sou­ci des autres, d’autre part. Jusqu’à oser dire de la part de Dieu : « C’est la mi­sé­ri­corde que je veux et non les sa­cri­fices, la connais­sance de Dieu et non les ho­lo­caustes. » (Os 6, 6) Ou en­core : « On t’a fait sa­voir, ô homme, ce qui est bien, ce que le Sei­gneur exige de toi : rien d’autre que res­pec­ter le droit, ai­mer la fi­dé­li­té et mar­cher hum­ble­ment avec ton Dieu. » (Mi 6, 8)

Nous avions lu dans le livre du Si­ra­cide : « Les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu. » (Si 35, 18) Ce­la veut dire que toutes les larmes de tous ceux qui souffrent coulent sur les joues de Dieu. Si nous sommes as­sez près de Dieu, lo­gi­que­ment, elles de­vraient cou­ler aus­si sur nos joues à nous ! C’est pro­ba­ble­ment ce­la, être à son image.
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Note
1 En hé­breu, une telle for­mule « Je suis qui je suis » ou « je fais mi­sé­ri­corde à qui je fais mi­sé­ri­corde » (le pro­nom re­la­tif re­liant deux ex­pres­sions sem­blables) est tout sim­ple­ment un su­per­la­tif, donc une forme emphatique.