Be­noît XVI. Cy­prien de Car­thage, martyr

Saint Cy­prien de Car­thage
Mo­saïque VIe s.
Ba­si­lique Saint-Apol­li­naire-la-Neuve
Ra­venne

14 sep­tembre

Saint Cy­prien « fut le pre­mier Évêque en Afrique à re­ce­voir la cou­ronne du mar­tyre ». Sa ré­pu­ta­tion est éga­le­ment liée - comme l’at­teste le diacre Pon­tius, qui fut le pre­mier à écrire sa vie - à la pro­duc­tion lit­té­raire et à l’ac­ti­vi­té pas­to­rale des treize an­nées qui s’é­cou­lèrent entre sa conver­sion et le mar­tyre (cf. Vie 19, 1 ; 1, 1). Né à Car­thage dans une riche fa­mille païenne, après une jeu­nesse dis­si­pée, Cy­prien se conver­tit au chris­tia­nisme à l’âge de 35 ans. Il ra­conte lui-même son iti­né­raire spi­ri­tuel : « Alors que je gi­sais en­core comme dans une nuit obs­cure », écrit-il quelques mois après son bap­tême, « il m’ap­pa­rais­sait ex­trê­me­ment dif­fi­cile et pé­nible d’ac­com­plir ce que la mi­sé­ri­corde de Dieu me pro­po­sait… J’é­tais lié aux très nom­breuses er­reurs de ma vie pas­sée et je ne croyais pas pou­voir m’en li­bé­rer, tant je se­con­dais mes vices et j’en­cou­ra­geais mes mau­vais pen­chants… Mais en­suite, avec l’aide de l’eau ré­gé­né­ra­trice, la mi­sère de ma vie pré­cé­dente fut la­vée ; une lu­mière sou­ve­raine se dif­fu­sa dans mon cœur ; une se­conde nais­sance me trans­for­ma en un être en­tiè­re­ment nou­veau. De ma­nière mer­veilleuse, chaque doute com­men­ça alors à se dis­si­per… Je com­pre­nais clai­re­ment que ce qui vi­vait au­pa­ra­vant en moi, dans l’es­cla­vage des vices de la chair, était ter­restre, et que ce que l’Es­prit Saint avait dé­sor­mais en­gen­dré en moi était, en re­vanche, di­vin et cé­leste » (A Do­nat, 3-4).

Im­mé­dia­te­ment après sa conver­sion, Cy­prien - non sans être en­vié et en dé­pit des ré­sis­tances - fut élu à la charge sa­cer­do­tale et à la di­gni­té d’Évêque. Au cours de la brève pé­riode de son épis­co­pat, il af­fron­ta les deux pre­mières per­sé­cu­tions ra­ti­fiées par un édit im­pé­rial, celle de Dèce (250) et celle de Va­lé­rien (257-258). Après la per­sé­cu­tion par­ti­cu­liè­re­ment cruelle de Dèce, l’Évêque dut s’en­ga­ger vaillam­ment pour ré­ta­blir la dis­ci­pline dans la com­mu­nau­té chré­tienne. En ef­fet, de nom­breux fi­dèles avaient ab­ju­ré, ou bien n’a­vaient pas adop­té une at­ti­tude cor­recte face à l’é­preuve. Il s’a­gis­sait des lap­si - c’est-à-dire de ceux qui étaient « tom­bés » -, qui dé­si­raient ar­dem­ment re­ve­nir au sein de la com­mu­nau­té. Le dé­bat sur leur ré­ad­mis­sion fi­nit par di­vi­ser les chré­tiens de Car­thage en laxistes et en ri­go­ristes. Il faut ajou­ter à ces dif­fi­cul­tés une grave épi­dé­mie de peste, qui ra­va­gea l’A­frique et qui fit naître des in­ter­ro­ga­tions théo­lo­giques an­gois­santes, tant au sein de la com­mu­nau­té, que dans la confron­ta­tion avec les païens. Il faut rap­pe­ler, en­fin, la contro­verse entre Cy­prien et l’Évêque de Rome, Étienne, à pro­pos de la va­li­di­té du bap­tême ad­mi­nis­tré aux païens par des chré­tiens hérétiques.

Dans ces cir­cons­tances réel­le­ment dif­fi­ciles, Cy­prien ré­vé­la de grands ta­lents pour gou­ver­ner : il fut sé­vère, mais non in­flexible avec les lap­si, leur ac­cor­dant la pos­si­bi­li­té du par­don après une pé­ni­tence exem­plaire ; il fut ferme en­vers Rome pour dé­fendre les saines tra­di­tions de l’Église afri­caine ; il se dé­mon­tra très hu­main et em­pli de l’es­prit évan­gé­lique le plus au­then­tique en ex­hor­tant les chré­tiens à ap­por­ter une aide fra­ter­nelle aux païens du­rant la peste ; il sut gar­der une juste me­sure en rap­pe­lant aux fi­dèles - qui crai­gnaient trop de perdre la vie et leurs biens ter­restres - que pour eux la vé­ri­table vie et les vé­ri­tables biens ne sont pas ceux de ce monde ; il fut in­ébran­lable dans sa lutte contre les mœurs cor­rom­pus et les pé­chés qui dé­vas­taient la vie mo­rale, en par­ti­cu­lier l’a­va­rice. « Il pas­sait ain­si ses jour­nées », ra­conte alors le diacre Pon­tius, « lorsque voi­là que - sur ordre du pro­con­sul - le chef de la po­lice ar­ri­va à l’im­pro­viste dans sa vil­la » (Vie 15, 1). Le jour même, le saint Évêque fut ar­rê­té et, après un bref in­ter­ro­ga­toire, il af­fron­ta avec cou­rage le mar­tyre en­tou­ré de son peuple.

Cy­prien ré­di­gea de nom­breux trai­tés et lettres, tou­jours en rap­port avec son mi­nis­tère pas­to­ral. Peu en­clin à la spé­cu­la­tion théo­lo­gique, il écri­vait sur­tout pour l’é­di­fi­ca­tion de la com­mu­nau­té et pour le bon com­por­te­ment des fi­dèles. De fait, L’Église est le thème qui lui est, de loin, le plus cher. Il fait la dis­tinc­tion entre L’Église vi­sible, hié­rar­chique, et L’Église in­vi­sible, mys­tique, mais il af­firme avec force que L’Église est une seule, fon­dée sur Pierre. Il ne se lasse pas de ré­pé­ter que « ce­lui qui aban­donne la chaire de Pierre, sur la­quelle L’Église est fon­dée, se donne l’illu­sion de res­ter dans L’Église » (L’u­ni­té de L’Église ca­tho­lique, 4). Cy­prien sait bien, et il l’a ex­pri­mé à tra­vers des pa­roles puis­santes, que, « en de­hors de l’Église il n’y a pas de sa­lut » (Epis­to­la 4, 4 et 73, 21), et que « ce­lui qui n’a pas L’Église comme mère ne peut pas avoir Dieu comme Père » (L’u­ni­té de L’Église ca­tho­lique, 4). Une ca­rac­té­ris­tique in­con­tour­nable de L’Église est l’u­ni­té, sym­bo­li­sée par la tu­nique sans cou­tures du Christ (ibid., 7) : une uni­té dont il dit qu’elle trouve son fon­de­ment en Pierre (ibid., 4) et sa par­faite réa­li­sa­tion dans l’Eu­cha­ris­tie (Epis­to­la 63, 13). « Il n’y a qu’un seul Dieu, un seul Christ », ad­mo­neste Cy­prien, « une seule est son Église, une seule foi, un seul peuple chré­tien, liés en une so­lide uni­té par le ci­ment de la concorde : et on ne peut pas di­vi­ser ce qui est un par na­ture » (L’u­ni­té de l’Église ca­tho­lique, 23).

Nous avons par­lé de sa pen­sée concer­nant L’Église, mais il ne faut pas ou­blier, en­fin, l’en­sei­gne­ment de Cy­prien sur la prière. J’aime par­ti­cu­liè­re­ment son livre sur le « Notre Père » qui m’a beau­coup ai­dé à mieux com­prendre et à mieux ré­ci­ter la « prière du Sei­gneur » : Cy­prien en­seigne com­ment, pré­ci­sé­ment dans le « Notre Père », la juste fa­çon de prier est don­née aux chré­tiens ; et il sou­ligne que cette prière est au plu­riel, « afin que ce­lui qui prie, ne prie pas uni­que­ment pour lui. Notre prière - écrit-il - est pu­blique et com­mu­nau­taire et, quand nous prions, nous ne prions pas pour un seul, mais pour tout le peuple, car nous ne for­mons qu’un avec tout le peuple » (L’o­rai­son du Sei­gneur, 8). Ain­si, la prière per­son­nelle et la prière li­tur­gique ap­pa­raissent so­li­de­ment liées entre elles. Leur uni­té pro­vient du fait qu’elles ré­pondent à la même Pa­role de Dieu. Le chré­tien ne dit pas « Mon Père », mais « Notre Père », même dans l’in­ti­mi­té d’une pièce close, car il sait bien qu’en chaque lieu, en chaque cir­cons­tance, il est le membre d’un même Corps.

« Prions donc, mes frères très ai­més », écrit l’Évêque de Car­thage, « comme Dieu, le Maître, nous l’a l’en­sei­gné ». C’est une prière confi­den­tielle et in­time que celle de prier Dieu avec ce qui est à lui, d’é­le­ver vers ses oreilles la prière du Christ. Que le Père re­con­naisse les pa­roles de son Fils, lorsque nous ré­ci­tons une prière : que ce­lui qui ha­bite in­té­rieu­re­ment dans l’âme soit pré­sent éga­le­ment dans la voix… En outre, lorsque l’on prie, il faut avoir une fa­çon de s’ex­pri­mer et de prier qui, avec dis­ci­pline, main­tienne le calme et la dis­cré­tion. Pen­sons que nous nous trou­vons de­vant le re­gard de Dieu. Il faut être agréables aux yeux de Dieu, aus­si bien à tra­vers l’at­ti­tude du corps que le ton de la voix… Et lorsque nous nous réunis­sons avec nos frères, et que nous cé­lé­brons les sa­cri­fices di­vins avec le prêtre de Dieu, nous de­vons nous rap­pe­ler de la crainte ré­fé­ren­tielle et de la dis­ci­pline, ne pas dis­per­ser aux quatre vents nos prières avec des voix al­té­rées, ni lan­cer avec un ver­biage im­pé­tueux une re­quête qui doit être de­man­dée à Dieu avec mo­dé­ra­tion, car Dieu est l’au­di­teur non de la voix, mais du cœur (non vo­cis sed cor­dis au­di­tor est)» (3-4). Il s’a­git de pa­roles qui res­tent va­lables au­jourd’­hui aus­si et qui nous aident à bien cé­lé­brer la Sainte Liturgie.

En dé­fi­ni­tive, Cy­prien se si­tue aux ori­gines de cette tra­di­tion théo­lo­gique et spi­ri­tuelle fé­conde, qui voit dans le « cœur » le lieu pri­vi­lé­gié de la prière. En ef­fet, se­lon la Bible et les Pères, le cœur est au plus pro­fond de l’­homme, le lieu où Dieu ha­bite. C’est en lui que s’ac­com­plit la ren­contre au cours de la­quelle Dieu parle à l’­homme, et l’­homme écoute Dieu ; l’­homme parle à Dieu, et Dieu écoute l’­homme : le tout à tra­vers l’u­nique Pa­role di­vine. C’est pré­ci­sé­ment dans ce sens - fai­sant écho à Cy­prien - que Sma­rag­dus, ab­bé de Saint-Mi­chel sur la Meuse au cours des pre­mières an­nées du IX siècle, at­teste que la prière « est l’œuvre du cœur, non des lèvres, car Dieu ne re­garde pas les pa­roles, mais le cœur de l’o­rant » (Le dia­dème des moines, 1).

Très chers amis, fai­sons nôtre ce « cœur à l’é­coute », dont nous parlent la Bible (cf. 1 R 3, 9) et les Pères : nous en avons tant be­soin ! Ce n’est qu’ain­si que nous pour­rons plei­ne­ment faire l’ex­pé­rience que Dieu est notre Père, et que l’Église, la sainte Épouse du Christ, est vé­ri­ta­ble­ment notre Mère.

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 6 juin 2007
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