M.-N. Tha­but. Il est mon ap­pui entre tous (Ps 53)

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Psaume de ce dimanche

Ps 53, 3-8
Par ton nom, Dieu, sauve-moi,
par ta puis­sance rends-moi jus­tice ;
4 Dieu, en­tends ma prière,
écoute les pa­roles de ma bouche.

5 Des étran­gers se sont le­vés contre moi,
des puis­sants cherchent ma perte :
ils n’ont pas sou­ci de Dieu.

6 Mais voi­ci que Dieu vient à mon aide,
le Sei­gneur est mon ap­pui entre tous.
8 De grand cœur, je t’of­fri­rai le sa­cri­fice,
je ren­drai grâce à ton nom, car il est bon !

LE DOUBLE CRI DU CROYANT PER­SÉ­CU­TÉ
Dans la Bible, ce psaume est pré­cé­dé de deux in­di­ca­tions : l’une dit com­ment il doit être chan­té, ac­com­pa­gné avec des ins­tru­ments à cordes ; l’autre est beau­coup plus in­té­res­sante, parce qu’elle fait al­lu­sion à un épi­sode par­ti­cu­lier de l’­his­toire d’Is­raël : « Quand les Zi­fites vinrent dire à Saül : Da­vid n’est-il pas ca­ché par­mi nous ? » Da­vid est en mau­vaise pos­ture : le roi Saül qui l’a d’abord trai­té comme son fils, a peu à peu som­bré dans une ja­lou­sie fé­roce : tout réus­sis­sait trop bien à ce jeune qui se­rait bien­tôt son ri­val, si on ne s’en mé­fiait pas ; les choses vont si mal que Da­vid s’enfuit de la cour de Saül ; mais chaque fois qu’il se ré­fu­gie quelque part, il se trouve quelqu’un pour le dé­non­cer. Dans l’épisode en ques­tion, Da­vid est ca­ché dans les mon­tagnes de Ju­dée, près d’un vil­lage qui s’appelle Ziph et des ha­bi­tants vont le dé­non­cer au roi Saül. Da­vid n’a au­cun es­poir d’en ré­chap­per si Dieu ne s’en mêle pas.

On ima­gine très bien que sa prière a dû res­sem­bler à ce psaume, c’est-à-dire le double cri du croyant per­sé­cu­té : le pre­mier cri, c’est le cri d’appel dans la dé­tresse, (ap­pel qui peut al­ler jusqu’au sou­hait de voir la mort des en­ne­mis) ; le deuxième cri c’est le cri de la vic­toire parce que Dieu ne peut man­quer de ve­nir au se­cours de son fidèle.

En fait, quand un psaume donne une in­di­ca­tion de ce genre, il ne pré­tend pas que ce texte tel quel est sor­ti de la bouche ou de la plume de Da­vid, mais que le peuple d’Israël tout en­tier a connu des si­tua­tions ana­logues à celle de Da­vid. À plu­sieurs re­prises, au cours de son his­toire, il a été me­na­cé de la des­truc­tion to­tale. Au mo­ment de l’Exil, par exemple, tout por­tait à croire que ce pe­tit peuple se­rait bien­tôt rayé de la carte du monde : à vues hu­maines, ce­la ne fai­sait au­cun doute. Et alors il a pous­sé ce double cri : l’appel au se­cours, d’abord : « Par ton Nom, Dieu, sauve-moi, par ta puis­sance, rends-moi jus­tice. » Dire « Par ton Nom sauve-moi », c’est in­vo­quer l’Alliance de Dieu, car c’est pré­ci­sé­ment là, dans l’Alliance, au Si­naï, que Dieu a ré­vé­lé son Nom à son peuple. C’est vrai­ment l’argument le plus fort de sa prière : la fi­dé­li­té de Dieu à son propre choix, à sa pro­messe. C’est Dieu qui a choi­si ce pe­tit peuple, qui a en­voyé Moïse à sa tête pour le li­bé­rer et qui, en­suite, a pro­po­sé son Al­liance. Tous seuls, on n’y au­rait pas pensé.

Da­vid non plus, n’avait rien de­man­dé. C’est Dieu qui avait en­voyé le pro­phète Sa­muel choi­sir Da­vid par­mi tous les fils de Jes­sé et l’avait fait en­voyer à la cour du roi Saül pour qu’il se pré­pare à être roi plus tard. Lui, Da­vid, n’aurait ja­mais eu tout seul une idée pa­reille. Rai­son de plus pour prendre Dieu au mot. C’est pour ce­la qu’il in­voque la puis­sance de Dieu : « Par ta puis­sance, Dieu, rends-moi jus­tice », ma­nière de dire : « c’est toi, le roi su­prême, qui m’as choi­si comme roi ».

Le deuxième ac­cent de la prière, c’est dé­jà l’action de grâce, comme dans toute prière juive, parce que, à tout ins­tant, on a la cer­ti­tude d’être exau­cé. Quand Jé­sus, dans sa prière, di­sait à son Père « je sais que tu m’exauces tou­jours » (Jn 11), il était bien l’héritier de la foi de son peuple. Du coup, le psal­miste, que ce soit Da­vid, ou que ce soit le peuple tout en­tier, pré­voit dé­jà la cé­ré­mo­nie d’action de grâce : « De grand cœur je t’offrirai le sa­cri­fice. » Le mot tra­duit ici par « de grand cœur » si­gni­fie « ma­gni­fi­que­ment, roya­le­ment ». Il parle au fu­tur, et non pas au condi­tion­nel, parce que sa dé­li­vrance est certaine.

Mais il y a aus­si dans cette prière du croyant des ac­cents de ven­geance, des pa­roles de haine, il faut bien l’admettre : au mo­ment même où ce­lui qui prie re­con­naît que son Dieu est avec lui, il le prie de le dé­bar­ras­ser des autres ! « Mais voi­ci que Dieu vient à mon aide, le Sei­gneur est mon ap­pui entre tous. » Et il ajoute : « Que le mal re­tombe sur ceux qui me guettent ; par ta vé­ri­té, Sei­gneur, détruis-les. »

ON PEUT TOUT DIRE À DIEU
Nous ren­con­trons as­sez sou­vent des pa­roles de ce genre dans les psaumes. On en trouve aus­si jusque chez les pro­phètes, par exemple Jé­ré­mie ! Lui aus­si a fait des prières de ce genre : à pro­pos du livre de la Sa­gesse, nous avons évo­qué des ex­traits de ses Confes­sions dans les­quels il se plaint d’être ri­di­cu­li­sé, me­na­cé, per­sé­cu­té. Mais il y a aus­si par­fois dans ses prières, tout grand pro­phète qu’il est, des ac­cents net­te­ment ven­geurs : « Sei­gneur tout-puis­sant, toi qui gou­vernes avec jus­tice, qui exa­mines sen­ti­ments et pen­sées, je ver­rai ta re­vanche sur eux, car c’est à toi que je re­mets ma cause. » (Jr 11, 20) « Sei­gneur, venge-moi de mes per­sé­cu­teurs. Que je ne sois pas vic­time de ta pa­tience en­vers eux. » (Jr 15, 15) « Qu’ils soient cou­verts de honte, mes per­sé­cu­teurs et non pas moi ; qu’ils soient ac­ca­blés, eux, et non pas moi ! Fais ve­nir sur eux le jour du mal­heur, brise-les à coups re­dou­blés ! » (Jr 17, 18)

Ce genre de vio­lences ver­bales nous choque tel­le­ment que nous avons ten­dance à les cen­su­rer. Mais au nom de quoi pou­vons-nous nous per­mettre de cen­su­rer les Écri­tures ? D’où une pre­mière le­çon : il n’y a pas que de pieux sen­ti­ments dans les psaumes, c’est-à-dire dans les prières qui nous sont pro­po­sées. Ce­la veut dire que nous n’avons pas à tra­ves­tir nos sen­ti­ments de­vant Dieu. Mon­trons-nous tels que nous sommes, c’est lui qui nous convertira.

Ce­la veut dire aus­si que nous sa­vons que Dieu est en­ga­gé avec nous, à nos cô­tés, dans la lutte contre tout ce qui ra­vage l’homme. Que le Mal est son en­ne­mi. « Que le mal re­tombe sur ceux qui me guettent », c’est exac­te­ment la prière de Da­vid pour­sui­vi par Saül : plu­sieurs fois, Da­vid a été ten­té de se ven­ger et s’y est re­fu­sé, mais c’est peut-être bien parce qu’il s’en re­met­tait à Dieu du soin de ré­gler ses comptes à ses en­ne­mis, en par­ti­cu­lier à Saül, que Da­vid a trou­vé la force, bien des fois, de ne pas se venger.

Une prière de ce genre (« Que le mal re­tombe sur ceux qui me guettent ») re­flète donc dé­jà un pro­grès de la conscience mo­rale du peuple de Dieu : on a ap­pris à ne pas se ven­ger soi-même et à s’en re­mettre à Dieu. Lui qui est la Jus­tice, ne man­que­ra pas de « faire jus­tice ». C’est dé­jà une étape très im­por­tante dans la pé­da­go­gie biblique.

Il res­te­ra à dé­cou­vrir que la ven­geance dans la haine n’est pas la bonne fa­çon de re­cou­vrer sa di­gni­té et que le par­don nous gran­dit bien da­van­tage. Jé­sus, lui, et à sa suite, Étienne, par­don­ne­ront à leurs bour­reaux et prie­ront pour eux.

« Père, par­donne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » C’est la prière de ce­lui qui est l’amour par­fait. Spon­ta­né­ment, ce n’est pas en­core la nôtre.

Alors, quand nous ren­con­trons des phrases de ce genre dans les psaumes, nous sommes in­vi­tés à nous faire une âme de frère : il y a à chaque ins­tant à la sur­face de la terre des hommes et des femmes qui n’ont pas d’autre res­source que la haine et la soif de ven­geance pour gar­der leur di­gni­té. Di­sons cette prière avec eux pour qu’ils ré­sistent à la ten­ta­tion de se ven­ger par eux-mêmes. Et nous pui­se­rons peut-être là le cou­rage de les se­cou­rir. Et puis, rien ne nous em­pêche d’ajouter, en leur nom, la prière du Christ en croix : « Père, par­donne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »