M.-N. Tha­but. Il fut trans­fi­gu­ré devant eux

Trans­fi­gu­ra­tion (~1266)
Évan­gé­liaire à l’usage de Cam­brai, BM Cambrai


Marie-Noëlle Tha­but, bibliste

Mc 9, 2 -10
En ce temps-là,
2 Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean,
et les emmène, eux seuls, à l’é­cart sur une haute mon­tagne.
Et il fut trans­fi­gu­ré devant eux.
3 Ses vête­ments devinrent res­plen­dis­sants,
d’une blan­cheur telle
que per­sonne sur terre ne peut obte­nir une blan­cheur pareille.
4 Élie leur appa­rut avec Moïse,
et tous deux s’en­tre­te­naient avec Jésus.
5 Pierre alors prend la parole
et dit à Jésus :
«Rab­bi, il est bon que nous soyons ici !
Dres­sons donc trois tentes :
une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie.«
 6 De fait, Pierre ne savait que dire,
tant leur frayeur était grande.
7 Sur­vint une nuée qui les cou­vrit de son ombre,
et de la nuée une voix se fit entendre :
«Celui-ci est mon Fils bien-aimé,
écou­tez-le !«
 8 Sou­dain, regar­dant tout autour,
ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.
9 Ils des­cen­dirent de la mon­tagne,
et Jésus leur ordon­na de ne racon­ter à per­sonne ce qu’ils avaient vu,
avant que le Fils de l’homme 
soit res­sus­ci­té d’entre les morts.
10 Et ils res­tèrent fer­me­ment atta­chés à cette parole,
tout en se deman­dant entre eux ce que vou­lait dire :
«res­sus­ci­ter d’entre les morts ».

JÉSUS LEUR ORDONNA DE NE RACONTER À PERSONNE
Chaque année, le deuxième dimanche de Carême nous fait relire l’un des trois récits de la Trans­fi­gu­ra­tion dans les évan­giles. Je ne m’attacherai donc ici qu’à un aspect de ce texte de Marc, un aspect un peu sur­pre­nant, il faut bien le dire : « Jésus leur ordon­na de ne racon­ter à per­sonne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit res­sus­ci­té d’entre les morts. » On peut se deman­der pour­quoi Jésus donne une telle consigne de secret à ses disciples.

Tout d’abord, qu’ont-ils vu ? Jésus leur est appa­ru ici en gloire sur une mon­tagne entre deux des plus grandes figures d’Israël : Moïse le libé­ra­teur, celui qui a trans­mis la Loi et Élie le pro­phète de l’Horeb. Nous qui connais­sons la fin de l’histoire, si j’ose dire, nous savons (ce que les dis­ciples ne savent pas encore) que, quelque temps plus tard, Jésus sera sur une autre mon­tagne, cru­ci­fié entre deux brigands.

Jésus, lui, sait bien que la plus grande dif­fi­cul­té de la foi des apôtres sera de recon­naître dans ces deux visages du Mes­sie l’image même du Père : « Qui m’a vu a vu le Père » dira Jésus à Phi­lippe la veille de sa mort. (Jn 14, 9). Je crois qu’on a là une phrase-clé du mys­tère du Christ.

Car ces deux images, la gloire et la souf­france, sont les deux faces du même amour de Dieu pour l’humanité tel qu’il s’est incar­né en Jésus-Christ. Comme dit saint Paul dans la lettre aux Romains, l’amour de Dieu est « mani­fes­té » (ren­du visible) en Jésus-Christ (Rm 8, 39). Et, à plu­sieurs reprises, Jésus lui-même a fait le lien entre gloire et souf­france en par­lant du Fils de l’homme, mais il est encore trop tôt pour que les dis­ciples com­prennent et acceptent ce mys­tère du Mes­sie souf­frant. C’est pour cela, pro­ba­ble­ment, que Jésus leur recom­mande de ne racon­ter à per­sonne ce qu’ils avaient vu, « jusqu’à ce que le Fils de l’homme res­sus­cite d’entre les morts ».

Je reprends cette phrase : « Jésus leur défen­dit de racon­ter à per­sonne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit res­sus­ci­té d’entre les morts. » Et Marc nous dit qu’ils ont obéi tout en se deman­dant ce que pou­vait bien vou­loir dire « res­sus­ci­ter d’entre les morts ». On peut pen­ser que les dis­ciples croyaient bien à la résur­rec­tion des morts, comme la majo­ri­té des Juifs de leur époque, mais qu’ils l’imaginaient seule­ment pour la fin des temps. Et donc, ils ne voyaient peut-être pas le sens de cette consigne de silence « jusqu’à la résur­rec­tion des morts » c’est-à-dire « jusqu’à la fin des temps » !

Autre sur­prise pour eux, cer­tai­ne­ment, ce titre de Fils de l’homme que, visi­ble­ment, Jésus s’attribuait à lui-même : quand il par­lait du Fils de l’homme, on pen­sait tout de suite au pro­phète Daniel qui par­lait du Mes­sie en l’appelant « fils d’homme », mais ce « fils d’homme » était en réa­li­té un être col­lec­tif, puisque le pro­phète l’appelait aus­si « le peuple des saints du Très-Haut ». A l’époque de Jésus, cette idée d’un Mes­sie col­lec­tif était cou­rante dans cer­tains milieux, dans les­quels on par­lait volon­tiers aus­si du Reste d’Israël, c’est-à-dire le petit noyau fidèle qui sau­ve­rait le monde.

Mais, évi­dem­ment, Jésus, à lui tout seul, ne pou­vait pas être consi­dé­ré comme un être col­lec­tif ! Là encore, il fau­dra attendre la Résur­rec­tion et même la Pen­te­côte pour que les dis­ciples de Jésus de Naza­reth com­prennent que Jésus a pris la tête du « peuple des saints du Très-Haut » et que tous les bap­ti­sés de par le monde sont invi­tés à ne faire qu’un avec lui pour sau­ver l’humanité.

Deux bonnes rai­sons donc pour les invi­ter à ne pas racon­ter tout de suite ce qu’ils n’avaient pas encore com­pris. En atten­dant, il leur est deman­dé d’écouter, seul che­min pour entrer dans les mys­tères de Dieu. « Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, écoutez-le. »

« CELUI-CI EST MON FILS BIEN-AIME, ÉCOUTEZ-LE«
 L’expression « Écou­tez-le » reten­tit aux oreilles des apôtres comme un écho de cette pro­fes­sion de foi qu’ils récitent tous les jours, puisqu’ils sont Juifs, « She­ma Israël », « Écoute Israël ».

C’est un appel à la confiance quoi qu’il arrive. Confiance qui sera dure­ment éprou­vée dans les mois qui viennent : car la Trans­fi­gu­ra­tion a lieu au moment-char­nière du minis­tère de Jésus : le minis­tère en Gali­lée se ter­mine, Jésus va main­te­nant prendre le che­min de Jéru­sa­lem et de la croix. Le titre de « Bien-Aimé » va dans le même sens : car c’était l’un des noms que le pro­phète Isaïe don­nait à celui qu’il appe­lait le Ser­vi­teur de Dieu. Il disait que ce Mes­sie connaî­trait la souf­france et la per­sé­cu­tion pour sau­ver son peuple.

Mais Jésus estime que tout cela doit encore demeu­rer secret : pré­ci­sé­ment parce que les dis­ciples ne sont pas encore prêts à com­prendre (et les foules encore moins) le mys­tère de la Per­sonne du Christ : cette lueur de gloire de la Trans­fi­gu­ra­tion ne doit pas trom­per ceux qui en ont été spec­ta­teurs : ce n’est pas la marque du suc­cès et de la gloire à la manière humaine, c’est le rayon­ne­ment de l’amour. On est loin des rêves de triomphe poli­tique et de puis­sance magique qui habitent encore les apôtres et qui les habi­te­ront jusqu’à la fin. En leur don­nant cette consigne de silence, Jésus leur fait entre­voir que seule la Résur­rec­tion éclai­re­ra son mystère.

Pour l’instant, il faut redes­cendre de la mon­tagne, résis­ter à la ten­ta­tion de s’installer ici à l’écart, sous la tente, mais au contraire affron­ter l’hostilité, la per­sé­cu­tion, la mort.

La vision s’est effa­cée : « Ils ne virent plus désor­mais que Jésus seul. » Cette phrase résonne comme un rap­pel de la réa­li­té pré­sente, inéluctable.

La gloire du Christ, bien réelle, ne le dis­pense pas des exi­gences de sa mis­sion. Peut-être la consigne de silence qu’il donne à ses dis­ciples tra­duit-elle sa volon­té de ne pas se sous­traire à ce qui l’attend et de sur­mon­ter pour lui-même la ten­ta­tion d’y échapper ?