Georges Braque. La mise en image de la musique

Eric Satie (1866-1925), Gnossienne 3
Pascal Rogé, piano

Georges Braque (1882-1963)
Maison à l’Estaque (1908)
Musée des Beaux-Arts, Berne


Peint en 1907, ce tableau de Georges Braque a fondé le cubisme de façon toute naturelle et sans que le nom de cet immense courant artistique n’y soit encore. Braque explorait et étudiait alors les teintes et les formes en peignant une série de tableaux paysagers à L’Estaque, un petit village du midi de la France.

Pablo Picasso reprit ensuite l’idée, quand cela lui vint aux oreilles. Une collaboration et une compétition s’instaura alors entre les deux peintres. Braque et Picasso ont introduit de concert la notion de tableau-objet, subversion totalisante de l’art figuratif ou illustratif promouvant une construction/déconstruction radicale de la peinture de tous les segments articulés du réel par une pénétration en profondeur de celui-ci et une corrosion irréversible de toutes représentations visuelles convenues.

On sait de sources sûres que les premiers pliages sur cartons et les premiers papiers peints, perdus aujourd’hui, préfigurant les fameux papiers collés, représentaient des guitares et des violons. Il est aussi reconnu que Braque, contrairement à bien d’autres peintres, installa un nombre exceptionnellement d’instruments de musique dans ses natures mortes. Il s’en expliquait d’ailleurs en faisant valoir que les natures mortes incorporent et retravaillent des éléments de la vie ordinaire et qu’il vivait sa vie ordinaire entouré d’instruments de musique.

Mais il invoquait aussi des caractéristiques plus fondamentales de sa conception de la nature morte pour faire comprendre l’apport musical s’y incorporant. Il travaillait très intensément ce qu’il appelait espace tactile ou même espace manuel. Voyant l’instrument de musique, on pense à le prendre, à le jouer, à l’entendre. Il vibre de toute la densité implicite des actions et des impacts qu’il annonce. Il ouvre sur les sens tactiles et auditifs. Il fracture en soi l’inertie de la nature morte : on passe de lui, instrument de musique, au musicien que l’on est ou que l’on contemple.

La musique ne resta d’ailleurs pas, pour Braque, circonscrite au monde restreint de la nature morte. Il peignit aussi un bon nombre de musiciens à l’action. Une des plus grandes peintures de Braque (1917) est justement un musicien.

Il arrivait assez souvent aussi à Braque de décrire verbalement celles de ses toiles ne représentant pas des instruments de musique « comme si elles étaient elles-mêmes un dispositif orchestral en action, chaque nuance de teinte ou d’objet étant alors comparée au phrasé de tel ou tel instrument jouant au sein d’une symphonie imaginaire ». (Alex Danchev, Georges Braque : A Life, 2005)

Les instruments de musique (1908)
Musée national d’art moderne, Paris

Ce tableau était un des grands favoris de Braque. Il le considérait comme sa véritable première œuvre cubiste. Une mandoline, un cornet, un accordéon, des feuilles de musique. Ce dernier est en retrait derrière le livret de musique. Il semble bien que ce soit un instrument que Braque jouait. Il jouait aussi de la flûte, touchait le piano et savait lire la musique. Ses musiciens classiques favoris : Louis Couperin, Jean-Philippe Rameau et, au sommet, Jean-Sébastien Bach. Chez les modernes il affectionnait Claude Debussy, Georges Auric, Darius Milhaud et Érik Satie. L’épouse de Braque était une mélomane avertie.

L’intégration des instruments de musique dans des compositions de natures mortes incorporant d’autres objets ordinaires va s’accompagner des premiers appels visuels au son musical imaginé.

Violon et chandelier (1910)
Musée d’art moderne, San Francisco

Broc et violon (1909)
Musée des Beaux-Arts, Bâle

Nature morte au violon (1912)
Yale University Art Gallery

Violon et pipe (1913)
Musée national d’art moderne, Paris

Hommage à Bach (1912)
Musée des Beaux-Arts, Bâle

La femme à la guitare (1913)
Musée national d’art moderne, Paris

La femme à la guitare : regardez comme elle jubile !

L’homme à la guitare (1914)
Musée national d’art moderne, Paris

L’homme à la guitare : œuvre anguleuse, coupante, crépitante.

L’homme au violon (1912)
Fondation Bührle, Zürich

Ce tableau ouvre sur le non visuel, le son, la vibration qui nous prend quand nous entrons en musique.

Nature morte, harpe et violon (1912)
Musée fédéral, Düsseldorf

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© D’après Paul Laurendeau (Ysengrimus)

Né en 1958, l’auteur du Carnet d’Ysengrimus, Paul Laurendeau, a été vingt ans professeur de linguistique au Département d’Études françaises de l’Université York (1988-2008). Docteur ès Lettres de l’Université Denis Diderot (Paris VII), il est l’auteur d’une cinquantaine d’articles et de chapitres d’ouvrages en linguistique et en philosophie du langage. Il fut aussi un des collaborateurs – fondateurs du site de pastiche littéraire Dialogus, où des correspondants de tous les pays francophones entrent en interaction épistolaire avec les grandes personnalités du passé.