Fra Angelico. Noli me tangere (Jn 20, 17)

Victimae paschali laudes, Schola de la cathédrale de Fribourg / CH

Fra Angelico (~1395-1455)
Noli me tangere (~1400)
Couvent San Marco, Florence


Le couvent San Marco
Le couvent San Marco de Florence date, pour sa partie la plus ancienne, du XIIIe siècle. En 1438, Cosme de Médicis dit Cosme L’Ancien (1389-1464) décide de restaurer l’édifice qui s’était dégradé. Les travaux de rénovation sont dirigés par l’architecte Michelozzo (1396-1472) qui emprunte largement les conceptions architecturales de Brunelleschi (1377-1446). C’est dans cet ensemble architectural que Fra Angelico réalise l’un des plus émouvants cycles de fresques de l’histoire de l’art. Il y travaille longuement, certainement jusqu’à 1445 et peut-être jusqu’à 1450. Fra Angelico ne fut pas le seul artiste appelé à décorer le couvent. Benozzo Gozzoli (1420-1497) et plus tard Domenico Ghirlandaio (1449-1494), participèrent également au travail. Les espaces communs du couvent et chaque cellule ont ainsi été décorés de scènes d’inspiration religieuse. Noli me tangere se trouve dans la cellule 1 du couvent.

La technique de la fresque
La technique de la fresque consiste à peindre sur un enduit frais (mélange de sable et de chaux) de telle sorte que la peinture s’incorpore à l’enduit et devient aussi dure en séchant que l’enduit lui-même. Il en résulte une stabilité remarquable. Mais pour l’artiste, un inconvénient majeur apparaît : il doit travailler très vite (une journée maximum) car après séchage, aucune retouche n’est possible. Une grande maîtrise est nécessaire pour travailler aussi rapidement sans laisser apparaître de défauts majeurs.

Analyse de l’œuvre
La tradition chrétienne relate l’épisode Noli me tangere de la façon suivante. Le dimanche de Pâques, c’est-à-dire trois jours après la crucifixion, Marie-Madeleine (Marie de Magdala), disciple de Jésus, se rend au tombeau du Christ afin de se recueillir. Elle se penche à l’intérieur du tombeau et s’aperçoit que le corps de Jésus a disparu. A sa place, se trouvent deux anges vêtus de blanc qui lui demandent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » Marie-Madeleine répond : « Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. » A ce moment, Marie-Madeleine se retourne et voit un homme qu’elle prend pour un jardinier car il a une bêche sur l’épaule. L’homme dit : « Marie ! » et elle répond : « Maître ! » Alors Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » (Jn 20, 11-18)

Fra Angelico a choisi de représenter le moment où Jésus prononce ces paroles souvent commentées par les exégètes de la Bible, et parfois de façon savante. Mais leur signification première est assez évidente. La vie terrestre du Christ est achevée. N’étant pas un homme ordinaire, mais le fils de Dieu, sa résurrection lui permet de prononcer ces dernières paroles indiquant qu’il reste présent. Marie-Madeleine ne doit pas le retenir car il n’appartient plus au monde des vivants. Elle doit aller prévenir les disciples que le Christ est monté auprès de son Père, leur Dieu.

Fra Angelico traduit ce message spirituel par une composition simple mais ambitieuse par son contenu émotionnel. A gauche, le tombeau ouvert duquel Jésus est sorti, est creusé dans la roche. Les deux personnages ont des postures indiquant un élan interrompu. Marie-Madeleine a été surprise en reconnaissant le Christ et s’est agenouillée. Elle tente de s’approcher de lui mais les paroles qu’il prononce l’arrêtent. Jésus est représenté dans une posture qui est proche de la lévitation. Les deux pieds sont inversés et, malgré la bêche qu’il porte sur l’épaule, son attitude est celle de la distance bienveillante et du départ. Il arrête la main de Marie-Madeleine, avec un geste à la fois doux et majestueux pour signifier qu’il n’appartient plus au royaume des vivants.

Les deux personnages ont été placés dans un jardin entourés de palissades, visibles à l’arrière-plan. La végétation abondante et le sol entièrement recouvert d’espèces florales constituent un choix esthétique courant au XVe siècle. Les artistes n’avaient aucune connaissance géographique précise et imaginaient l’environnement naturel en fonction de ce qu’ils observaient dans leur propre contrée. Seul le palmier évoque la Palestine au climat sec.

En observant de plus près le sol entre Marie-Madeleine et Jésus, les stigmates de la crucifixion apparaissent sur les pieds du Christ. Les fleurs rouges, vues de loin, ne sont en fait que la réitération des stigmates sur les feuilles des plantes. Le rouge symbolise aussi le péché au XVe siècle. A cette époque, le personnage de Marie-Madeleine était assez composite et confondu avec Marie de Béthanie à la réputation controversée. Trois petites croix rouges ont été dessinées aux pieds de Marie-Madeleine. Elles symbolisent la Passion du Christ – c’est-à-dire les souffrances qui ont précédé sa mort sur la croix – et la Trinité, dogme chrétien selon lequel il existe un Dieu unique en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

La fresque ne permet pas les raffinements techniques de la tempera et encore moins de la peinture à l’huile qui apparaît dès le début du XVe siècle en Flandre. Mais Fra Angelico parvient à produire un chef-d’œuvre. L’élégance des personnages, leur calme majesté, la maîtrise chromatique associant couleurs froides de la végétation et couleurs chaudes des fleurs, de la robe de Marie-Madeleine et de la palissade, impriment à la composition une dimension émotionnelle puissante. Les moines du couvent de San Marco, qui connaissaient parfaitement l’épisode biblique, ne pouvaient qu’être confortés dans leur foi par la grâce d’une telle évocation.

© Patrick Aulnas


Victimae paschali laudes (extraits)

Dic nobis Maria,
quid vidisti in via ?
Sepulcrum Christi viventis
et gloriam vidi resurgentis.

Dis-nous, Marie Madeleine,
qu’as-tu vu en chemin ?
J’ai vu le sépulcre du Christ vivant,
j’ai vu la gloire du Ressuscité.