Jérôme Bosch. Ten­ta­tion de saint Antoine

Oli­vier Mes­siaen (1908-1992), Les ténèbres
Jen­ni­fer Bate, orgue, Église de la Sainte-Tri­ni­té, Paris 

Jérôme Bosch (~1450-1516)
Trip­tyque de la Ten­ta­tion de saint Antoine (~1501)
Museu Nacio­nal de Arte Anti­ga, Lisbonne 


Le saint moine résis­tant aux assauts du mal omni­pré­sent dans le monde sen­sible est le sujet appa­rent. Le thème de la pas­sion et de la souf­france sert d’in­tro­duc­tion au thème cen­tral du trip­tyque qui traite d’une autre pas­sion : celle de la « beau­té du mal ». Quel contraste en effet entre les deux scènes grises et déso­lées du trip­tyque fer­mé et la splen­deur colo­rée et lumi­neuse du trip­tyque ouvert.

Le trip­tyque est uni­fié par une même ligne d’ho­ri­zon, par un ciel pur que seul trouble un incen­die sur le pan­neau cen­tral et par une courbe où figurent les effi­gies du saint. Les lignes courbes de l’ho­ri­zon, des figures du saint et de la sépa­ra­tion des eaux et de la terre se pro­longent sur les trois pan­neaux et font de l’œil du spec­ta­teur le lieu de rayon­ne­ment de ce tableau. A la vision d’en­semble suc­cède cepen­dant immé­dia­te­ment une dérive irré­sis­tible de l’œil vers le détail, vers l’in­ven­taire des monstres et des créa­tures infernales

Volet droit
Le ciel, comme tou­jours, est peu­plé de créa­tures mons­trueuses. Ici une variante par­ti­cu­lière de sor­cières se ren­dant à quelque étrange cérémonie.

Une ville et son fos­sé avec des col­lines au second plan. Les fos­sés sont peu­plés d’êtres bizarres : des rats géants, un dragon.

Contrai­re­ment au pan­neau cen­tral, le saint appa­raît ici dis­trait de son étude et ne nous regarde pas. Il ne regarde pas non plus la femme nue, qui incarne pro­ba­ble­ment la ten­ta­tion de la chair, à demi cachée dans les branches de l’un des innom­brables arbres secs qui peuplent l’univers de Bosch. La bois­son est direc­te­ment liée à la luxure. En marge un indi­vi­du sans bras à l’intérieur d’une sorte de trot­teur est l’image du désar­roi sans nom.Le registre infé­rieur du tableau est celui de la glou­ton­ne­rie depuis la table habi­tée, sou­te­nue et assié­gée par des per­son­nages inquié­tants jusqu’au ventre transpercé. 

Le registre infé­rieur du tableau est celui de la glou­ton­ne­rie depuis la table habi­tée, sou­te­nue et assié­gée par des per­son­nages inquié­tants jus­qu’au ventre transpercé. 

Pan­neau cen­tral
Le saint se trouve pra­ti­que­ment au centre géo­mé­trique du tableau : point de conver­gence ou de répul­sion de divers groupes de cor­tèges de créa­tures mons­trueuses. Dis­crète sinon dis­si­mu­lée dans une archi­tec­ture en ruines, une double repré­sen­ta­tion de Jésus indique le vrai che­min dans un monde confus. Les plans supé­rieurs sont consti­tués, à gauche, par la pein­ture d’un vil­lage en flammes, tan­dis qu’à droite, deux navires ailés peuplent de leur élé­gance le jour radieux. 

Le saint est encer­clé mais il nous regarde. Il ne voit pas, ne veut pas voir les êtres impos­sibles qui le défient ; sans doute sa main désigne-t-elle la double pré­sence de Jésus Christ, image de la foi authentique.

La table der­rière le saint semble être un lieu de culte.

Une pro­ces­sion de monstres se dirige vers le saint, le pre­mier groupe est consti­tué de deux musi­ciens alors que le second repré­sente une paro­die de jus­tice avec la grande roue du bailli exhi­bant le membre tron­çon­né d’un condamné.

Au-des­sus du vil­lage en flamme, volent des créa­tures malignes. Plus bas, un pont, une rivière, une femme lavant du linge : ins­tan­ta­nés d’une réa­li­té veille de 500 ans.

Le mal qui enva­hit tout n’é­pargne pas même l’é­di­fice han­té qui abrite le Christ et son effi­gie. La par­tie supé­rieure du monu­ment est peu­plée d’être malé­fiques. La tour de la foi ancienne jouxte le palais du péché. Sur la tour, des images d’i­do­lâ­trie avoi­sinent celles de la loi de Dieu et de la terre pro­mise où coulent le lait et le miel, sym­bo­li­sée par une grappe de rai­son géante.

Le palais du péché est une construc­tion en forme de fruit auquel on accède par un pont cou­vert. Il est tra­ver­sé par une étrange pro­ces­sion ani­male. Lieu de goin­fre­rie et de luxure, une étrange hor­loge et le niveau des eaux indiquent peut-être l’in­ten­si­té du péché.

Les vais­seaux aqua­tiques et sou­ter­rains sont le pen­dant dans l’élé­ment liquide des dia­bo­liques trans­ports aériens. Ces habi­tants des eaux troubles ou des égouts accom­pagnent les offi­ciants d’une messe noire. A l’ar­rière plan, le per­son­nage qui porte un bébé emmaillo­té est sans doute encore une paro­die de l’his­toire sainte : celle de la fuite en Égypte.

Un fruit écar­late et d’as­pect très appé­tis­sant s’a­vère pour­ri et sert d’a­bri à des êtres inqua­li­fiables. Au second plan, un per­son­nage énig­ma­tique en haut de forme exhibe un membre tron­çon­né. Par trans­pa­rence, on dis­tingue les deux cercles du zodiaque.

Volet gauche
Dans la par­tie supé­rieure, le saint est ros­sé par des diables, le regard se pose sur le sol avec une nou­velle repré­sen­ta­tion du saint, très affai­bli par sa chute et secou­ru par deux moines et un laïque dont les traits repré­sen­tés avec une grande pré­ci­sion seraient, selon une tra­di­tion qui reste sans preuve, ceux du peintre. La terre où échoue le saint est un lieu cou­vert d’é­tranges construc­tions et peu­plé d’ha­bi­tants ima­gi­naires. Le mal est par­tout. L’homme-mai­son n’est pas sans évo­quer un bor­del ain­si que très pro­ba­ble­ment la sodo­mie. La sau­te­relle et le pois­son dévo­rant un autre pois­son incarnent un monde en conflit total et per­ma­nent capable d’en­gen­drer des digni­taires ecclé­sias­tiques éga­le­ment mons­trueux. Même les lieux appa­rem­ment calmes - la mer, la plage, et les pay­sages cham­pêtres - sont han­tés de pré­sences inquié­tantes, dis­crètes pour cer­taines (le nau­frage) plus évi­dentes pour d’autres comme le gigan­tesque corps bles­sé de l’homme-maison.

Sous le niveau de la terre, le registre infé­rieur de l’eau gelée donne sur une ouver­ture qui semble com­mu­ni­quer avec un espace infernal. 

© Ciné-Club, Caen 

Trip­tyque fer­mé
Arres­ta­tion du christ au jar­din des oli­viers
Le christ por­tant sa croix 

Vers la fin du Moyen Âge, alors que les guerres et les mala­dies font des ravages, appa­raît le culte flo­ris­sant des saints et de leurs reliques. Saint Antoine, sou­vent repré­sen­té en vieillard bar­bu, était par­ti­cu­liè­re­ment véné­ré et pro­té­geait de l’ergotisme. L’ergot est un cham­pi­gnon para­site du seigle (dont la farine sert à la fabri­ca­tion du pain) qui pro­voque une gan­grène dou­lou­reuse (appe­lée « feu de Saint-Antoine »), des hal­lu­ci­na­tions, voire des psy­choses per­çues à l’époque comme des mani­fes­ta­tions dia­bo­liques. Saint Antoine était aus­si le saint pro­tec­teur des ani­maux d’élevage et par­ti­cu­liè­re­ment du porc. Dans ce tableau, on peut repé­rer des réfé­rences à La Légende dorée de Jacques de Vora­gine (XIIIe siècle) qui racon­tait les ten­ta­tions du saint dans le désert d’Égypte.

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