Jérôme Bosch. La tentation de St Antoine

Olivier Messiaen, Les ténèbres, Jennifer Bate, orgue, Église de la Sainte-Trinité, Paris

Jérôme Bosch (~1450-1516)
Triptyque de la Tentation de St Antoine (~1501)
Museu Nacional de Arte Antiga, Lisbonne

Le saint moine résistant aux assauts du mal omniprésent dans le monde sensible est le sujet apparent. Le thème de la passion et de la souffrance sert d’introduction au thème central du triptyque qui traite d’une autre passion : celle de la beauté du mal. Quel contraste en effet entre les deux scènes grises et désolées du triptyque fermé et la splendeur colorée et lumineuse du triptyque ouvert.

Le triptyque est unifié par une même ligne d’horizon, par un ciel pur que seul trouble un incendie sur le panneau central et par une courbe où figurent les effigies du saint. Les lignes courbes de l’horizon, des figures du saint et de la séparation des eaux et de la terre se prolongent sur les trois panneaux et font de l’œil du spectateur le lieu de rayonnement de ce tableau. A la vision d’ensemble succède cependant immédiatement une dérive irrésistible de l’œil vers le détail, vers l’inventaire des monstres et des créatures infernales

Volet droit
Le ciel, comme toujours, est peuplé de créatures monstrueuses. Ici une variante particulière de sorcières se rendant à quelque étrange cérémonie.

Une ville et son fossé avec des collines au second plan. Les fossés sont peuplés d’êtres bizarres : des rats géants, un dragon.

Contrairement au panneau central, le saint apparaît ici distrait de son étude et ne nous regarde pas. Il ne regarde pas non plus la femme nue, qui incarne probablement la tentation de la chair, à demi cachée dans les branches de l’un des innombrables arbres secs qui peuplent l’univers de Bosch. La boisson est directement liée à la luxure. En marge un individu sans bras à l’intérieur d’une sorte de trotteur est l’image du désarroi sans nom.

Le registre inférieur du tableau est celui de la gloutonnerie depuis la table habitée, soutenue et assiégée par des personnages inquiétants jusqu’au ventre transpercé.

 

Panneau central
Le saint se trouve pratiquement au centre géométrique du tableau : point de convergence ou de répulsion de divers groupes de cortèges de créatures monstrueuses. Discrète sinon dissimulée dans une architecture en ruines, une double représentation de Jésus indique le vrai chemin dans un monde confus. Les plans supérieurs sont constitués, à gauche, par la peinture d’un village en flammes, tandis qu’à droite, deux navires ailés peuplent de leur élégance le jour radieux.

Le saint est encerclé mais il nous regarde. Il ne voit pas, ne veut pas voir les êtres impossibles qui le défient; sans doute sa main désigne-t-elle la double présence de Jésus Christ, image de la foi authentique.

La table derrière le saint semble être un lieu de culte.

Une procession de monstres se dirige vers le saint, le premier groupe est constitué de deux musiciens alors que le second représente une parodie de justice avec la grande roue du bailli exhibant le membre tronçonné d’un condamné.

Au-dessus du village en flamme, volent des créatures malignes. Plus bas, un pont, une rivière, une femme lavant du linge : instantanés d’une réalité veille de 500 ans.

Le mal qui envahit tout n’épargne pas même l’édifice hanté qui abrite le Christ et son effigie. La partie supérieure du monument est peuplée d’être maléfiques. La tour de la foi ancienne jouxte le palais du péché. Sur la tour, des images d’idolâtrie avoisinent celles de la loi de Dieu et de la terre promise où coulent le lait et le miel, symbolisée par une grappe de raison géante.

Le palais du péché est une construction en forme de fruit auquel on accède par un pont couvert. Il est traversé par une étrange procession animale. Lieu de goinfrerie et de luxure, une étrange horloge et le niveau des eaux indiquent peut-être l’intensité du péché.

Les vaisseaux aquatiques et souterrains sont le pendant dans l’élément liquide des diaboliques transports aériens. Ces habitants des eaux troubles ou des égouts accompagnent les officiants d’une messe noire. A l’arrière plan, le personnage qui porte un bébé emmailloté est sans doute encore une parodie de l’histoire sainte : celle de la fuite en Égypte.

Un fruit écarlate et d’aspect très appétissant s’avère pourri et sert d’abri à des êtres inqualifiables. Au second plan, un personnage énigmatique en haut de forme exhibe un membre tronçonné. Par transparence, on distingue les deux cercles du zodiaque.

Volet gauche
Dans la partie supérieure, le saint est rossé par des diables, le regard se pose sur le sol avec une nouvelle représentation du saint, très affaibli par sa chute et secouru par deux moines et un laïque dont les traits représentés avec une grande précision seraient, selon une tradition qui reste sans preuve, ceux du peintre. La terre où échoue le saint est un lieu couvert d’étranges constructions et peuplé d’habitants imaginaires. Le mal est partout. L’homme-maison n’est pas sans évoquer un bordel ainsi que très probablement la sodomie. La sauterelle et le poisson dévorant un autre poisson incarnent un monde en conflit total et permanent capable d’engendrer des dignitaires ecclésiastiques également monstrueux. Même les lieux apparemment calmes – la mer, la plage, et les paysages champêtres – sont hantés de présences inquiétantes, discrètes pour certaines (le naufrage) plus évidentes pour d’autres comme le gigantesque corps blessé de l’homme-maison.

Sous le niveau de la terre, le registre inférieur de l’eau gelée donne sur une ouverture qui semble communiquer avec un espace infernal.

© Ciné-Club, Caen

Triptyque fermé
Arrestation du christ au jardin des oliviers et Le christ portant sa croix

Vers la fin du Moyen Âge, alors que les guerres et les maladies font des ravages, apparaît le culte florissant des saints et de leurs reliques. Saint Antoine, souvent représenté en vieillard barbu, était particulièrement vénéré et protégeait de l’ergotisme. L’ergot est un champignon parasite du seigle (dont la farine sert à la fabrication du pain) qui provoque une gangrène douloureuse (appelée « feu de Saint-Antoine »), des hallucinations, voire des psychoses perçues à l’époque comme des manifestations diaboliques. Saint Antoine était aussi le saint protecteur des animaux d’élevage et particulièrement du porc. Dans ce tableau, on peut repérer des références à La Légende dorée de Jacques de Voragine (XIIIe siècle) qui racontait les tentations du saint dans le désert d’Égypte.

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