Georges Braque. Na­ture morte à la nappe rouge

Claude De­bus­sy (1862-1918), Rê­ve­rie
Fran­çois-Joël Thiol­lier, pianiste

Georges Braque (1882-1963)
Na­ture morte à la nappe rouge (1934)
Col­lec­tion privée


Que voit-on ? Beau­coup d ‘élé­ments de dé­cors mu­raux et une fe­nêtre ou­verte sur la droite du cadre, mais l’es­sen­tiel est oc­cu­pé par la nappe rouge po­sée sur une en­ta­ble­ment rec­tan­gu­laire, ce qui est peu ha­bi­tuel chez Braque qui pré­fère trai­ter les formes ar­ron­dies des gué­ri­dons. De gauche à droite : une coupe conte­nant trois fruits qui pour­raient être des prunes, un pe­tit vase de type « mé­di­cis » au centre de la com­po­si­tion. A droite di­ri­gé vers la fe­nêtre : un ins­tru­ment de mu­sique (une gui­tare) et une par­ti­tion de mu­sique ou­verte. L’es­quisse d’un fruit jaune qui pour­rait être un ci­tron en ponc­tua­tion de la na­ture morte juste au-des­sus de la si­gna­ture. Au­tant d’­élé­ments ex­trê­me­ment conve­nus dans les na­tures mortes, trai­tés ici de fa­çon to­ta­le­ment nouvelle. 

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Bio­gra­phie
le peintre Fran­çais Georges Braque qui fut aus­si sculp­teur et gra­veur est le maître in­con­tes­table de la na­ture morte au XXe siècle, genre qu’il a pro­fon­dé­ment trans­for­mé et re­nou­ve­lé tout au long de sa vie, s’ins­cri­vant (consciem­ment ou in­cons­ciem­ment) dans une dé­marche si­mi­laire à celle de Char­din au XVIIIe siècle. En­ga­gé dans le sillage du fau­visme, in­fluen­cé par Ma­tisse, De­rain et Ohon Friesz, il peint, à l’é­té 1906 les pay­sages de l’Es­taque avec des mai­sons en forme de cubes (Mai­sons à L’Es­taque) que Ma­tisse qua­li­fie de cu­bistes. A par­tir de 1909, il entre dans ce que les spé­cia­listes ap­pellent la pé­riode du « cu­bisme ana­ly­tique ». Les pay­sages qui pré­do­mi­naient jus­qu’a­lors dans son œuvre vont cé­der la place aux na­tures mortes. Ce sont prin­ci­pa­le­ment des na­tures mortes d’ob­jets et/​ou d’ins­tru­ments de mu­siques (vio­lons, gui­tare, pipe, jour­naux et ma­ga­zines, ob­jets di­vers de dé­co­ra­tions in­té­rieurs comme les nappes, les gué­ri­dons) qu’il peint dé­lais­sant vo­lon­tiers les thé­ma­tiques ha­bi­tuelles du genre (fruits, lé­gumes, pâ­tis­se­ries, porcelaines). 

Dès avant la Pre­mière Guerre Mon­diale, sa pein­ture s’en­ri­chit de com­bi­nai­sons im­pré­vues, avec une mul­ti­pli­ca­tion des fa­cettes. Les formes sont géo­mé­tri­sées et sim­pli­fiées. Comme le re­marque Ber­nard Zur­cher, dans son ou­vrage Braque vie et œuvre : « Si l’on consi­dère que la ba­taille du cu­bisme s’est jouée sur le thème de la na­ture morte, Braque y était le mieux pré­pa­ré ou plu­tôt il a été à même, en conso­li­dant cha­cune des étapes de son évo­lu­tion, d’al­ler plus sû­re­ment à ce signe qui suf­fit tel que l’a nom­mé Matisse. » 

Entre 1919 et 1939, son style et ses re­cherches vont évo­luer. De son pas­sé cu­biste, il conserve la si­mul­ta­néi­té des points de vue et il opère une par­ti­tion des ob­jets et des plans qui les éloignent de tout réa­lisme. Gui­tare et na­ture morte sur la che­mi­née 1925, et Fruits sur une nappe et com­po­tier, sont ca­rac­té­ris­tiques de cette évo­lu­tion. Les ob­jets semblent des ac­ces­soires de la com­po­si­tion, « l’ef­fort porte sur la cou­leur ». Braque pousse l’u­sage du contraste en­core beau­coup plus loin dans Na­ture morte à la cla­ri­nette, avec des formes qua­li­fiées de na­tu­ra­listes. Avec Le Gué­ri­don, 1928 et Le Grand gué­ri­don, qu’il conti­nue à tra­vailler jus­qu’en 1936-1939, Braque opère un long mû­ris­se­ment des formes. Il re­tra­vaille même en 1945 le Gué­ri­don rouge, com­men­cé en 1939 en ré­dui­sant le mo­tif or­ne­men­tal. Le thème du gué­ri­don re­vient sou­vent dans l’œuvre de 1911 à 1952 qui re­çoit en 1937 le pre­mier prix de la Fon­da­tion Car­ne­gie de Pittsburgh.

Cloî­tré dans son ate­lier pen­dant toute la du­rée de la Se­conde guerre Mon­diale, il re­fuse toute com­pro­mis­sion avec les na­zis et le ré­gime de Vi­chy, mal­gré les nom­breuses pro­po­si­tions qui lui sont faites. Braque se consacre au thème des In­té­rieurs avec un re­tour en force du noir qui donne une im­pres­sion de dé­pouille­ment et de sé­vé­ri­té. Pen­dant cette pé­riode, Braque pour­suit son su­jet fa­vo­ri le na­ture morte et par­ti­cu­lier les na­tures mortes aux ins­tru­ments de mu­sique qui n’ont ces­sé d’ap­pa­raître dans ses ta­bleaux de­puis 1908. « L’ins­tru­ment de mu­sique, en tant qu’ob­jet, a cette par­ti­cu­la­ri­té qu’on peut l’a­ni­mer en le tou­chant, voi­là pour­quoi j’ai tou­jours été at­ti­ré par les ins­tru­ments de mu­sique. » 1942 est une an­née par­ti­cu­liè­re­ment fé­conde pour le peintre qui com­mence plu­sieurs toiles sur le thème de la mu­sique, qu’il ter­mi­ne­ra plus tard comme L’­Homme à la gui­tare (1942). A cette époque là il réa­lise une na­ture morte à su­jet ani­ma­lier Deux pois­sons dans un plat avec une cruche, (1949-1941) qui inau­gure une sé­rie de pois­sons sur fond noir Les Pois­sons noirs, 1942, et plu­sieurs Va­ni­tés.

A la Li­bé­ra­tion, après la guerre, Ai­mé Maeght de­vient son nou­veau mar­chand pa­ri­sien, et pu­blie la pre­mière édi­tion des Ca­hiers G. Braque. En 1948, lors­qu’il pré­sente la sé­rie des Billards à la Bien­nale de Ve­nise, il re­çoit le Grand Prix pour l’en­semble de son œuvre. Suit une sé­rie d’ex­po­si­tions en par­ti­cu­lier au Mo­Ma de New York, qui par­achève la re­con­nais­sance in­ter­na­tio­nale de son œuvre im­mense et essentielle.

© Fran­cis Rousseau