Salvador Dali. Le Christ de Saint Jean de la Croix

Olivier Messiaen, Les ténèbres, Jennifer Bate, orgue, Église de la Sainte-Trinité, Paris

Salvador Dali (1904-1989)
Le Christ de Saint Jean de la Croix (1951)
Kelvingrove Art Gallery Museum, Glasgow

C’est l’une des plus importantes peintures de Salvador Dali, une huile sur toile de 1951, de grandes dimensions (205x116cm). L’œuvre appartient au Kelvingrove Art Gallery Museum de Glasgow. Proposée à la vente dans une galerie londonienne à 12.000 livres, elle fut achetée en 1952 au prix de 8.200 livres par le conservateur du musée (Tom Honeyman), ce qui provoqua une polémique de la part des artistes écossais contemporains qui trouvèrent le prix démentiel et affirmèrent que l’argent aurait du servir à la promotion de l’art contemporain local… Nul n’est prophète en son pays Monsieur Honeyman !

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Dessin de Saint Jean de la Croix (1550) qui inspira Salvador Dali

Sa perspective originale, inconnue jusqu’alors dans l’art occidental, fut inspirée par un dessin mystique de St Jean de la Croix de 1577, visible au monastère de l’Incarnation d’Avila.

L’habileté technique de Dali, sa facilité à peindre, ses qualités de metteur en scène, comme celles du coloriste-né qu’il était, explosent ici. Tout apparaît d’une simplicité enfantine, en réalité rien n’est plus complexe.

L’artiste explique qu’il créa ce chef d’œuvre suite à « un rêve cosmique », où le Christ lui apparut comme « l’unité de l’Univers ». Son Christ s’inscrit dans un triangle inversé. Le paysage est celui du village de Port-Lligat où vivait Dali, tandis que les pécheurs reprennent une peinture de Le Nain. Jésus crucifié est vu en perspective plongeante et d’au-dessus de la tête qui regarde vers le bas. C’est autour de ce crâne à la chevelure courte que s’organise l’espace, devenant ainsi le centre psychologique du tableau. Le centre géométrique est situé nettement plus en-dessous : au niveau de l’extrémité inférieure de la croix. Le panorama offert est celui de la baie de Port-Lligat. Il est calme et hiératique. Des nuages à la tonalité étrange s’interposent entre le crucifié et le village, ils sont éclairés par la lumière divine émanant du corps de Jésus. Un puissant clair-obscur souligne le corps meurtri, accentuant l’effet qui devient tragique. Une immense chaleur humaine émane du Christ, représenté simplement. Les cheveux courts, il semble assez relaxé. Il n’est pas blessé, pas cloué sur la croix, avec peu de sang apparent. On ne voit ni couronne d’épines ni clous. Il paraît ondoyer dans l’espace, comme collé à la croix. Aucune fioriture, aucun aspect littéraire ne viennent encombrer la vision du spectateur. Le rapport que ce dernier créé avec la peinture est direct. C’est un tableau d’une humanité profonde, modeste, sur un thème dramatique : la crucifixion.

Trois niveaux de lecture s’imposent : en haut la croix et Jésus, en-dessous les nuages et enfin, dans la partie la plus basse, Port-Lligat avec les barques, la mer et les pécheurs. Ce que nous traduirons par : le Ciel-Paradis inaccessible aux vivants, les nuages intermédiaires et la terre de l’humanité. Les passages colorés sont d’une douceur spiritualisée, intense. Rien de violent, rien d’agressif dans cette vision transcendée du christianisme. Tout au contraire une sorte de bienveillance tranquille.

Dali pris pour modèle un cascadeur hollywoodien nommé Russell Sanders. Ce qui importe au peintre, c’est d’exprimer la beauté métaphysique de Jésus : « Ma principale préoccupation était de peindre un Christ beau comme le Dieu qu’il incarne ».

L’unité organique de la peinture est d’un classicisme parfait par l’équilibre du fond et de la forme : le sujet, la composition, l’expression et les couleurs devenant parties prenantes de l’œuvre sans qu’aucun aspect ne l’emporte sur les autres. La définition du classicisme étant la quintessence égalitaire du mental (l’idée), du visuel (la mise en scène) et du technique (la main qui crée), en peinture comme en sculpture.

Jacques Tcharny