Sal­va­dor Dali. Le Christ de saint Jean de la Croix

Oli­vier Mes­siaen (1908-1992), Les ténèbres
Jen­ni­fer Bate, orgue, Église de la Sainte-Tri­ni­té, Paris 

Sal­va­dor Dali (1904-1989)
Le Christ de saint Jean de la Croix (1951)
Kel­vin­grove Art Gal­le­ry Museum, Glasgow 


C’est l’une des plus impor­tantes pein­tures de Sal­va­dor Dali, une huile sur toile de 1951, de grandes dimen­sions (205x116cm). L’œuvre appar­tient au Kel­vin­grove Art Gal­le­ry Museum de Glas­gow. Pro­po­sée à la vente dans une gale­rie lon­do­nienne à 12.000 livres, elle fut ache­tée en 1952 au prix de 8.200 livres par le conser­va­teur du musée (Tom Honey­man), ce qui pro­vo­qua une polé­mique de la part des artistes écos­sais contem­po­rains qui trou­vèrent le prix démen­tiel et affir­mèrent que l’argent aurait du ser­vir à la pro­mo­tion de l’art contem­po­rain local… Nul n’est pro­phète en son pays Mon­sieur Honeyman !

Des­sin de saint Jean de la Croix (1550) qui ins­pi­ra Sal­va­dor Dali 

Sa pers­pec­tive ori­gi­nale, incon­nue jusqu’alors dans l’art occi­den­tal, fut ins­pi­rée par un des­sin mys­tique de saint Jean de la Croix de 1577, visible au monas­tère de l’Incarnation d’Avila.

L’habileté tech­nique de Dali, sa faci­li­té à peindre, ses qua­li­tés de met­teur en scène, comme celles du colo­riste-né qu’il était, explosent ici. Tout appa­raît d’une sim­pli­ci­té enfan­tine, en réa­li­té rien n’est plus complexe.

L’artiste explique qu’il créa ce chef d’œuvre suite à « un rêve cos­mique », où le Christ lui appa­rut comme « l’unité de l’Univers ». Son Christ s’inscrit dans un tri­angle inver­sé. Le pay­sage est celui du vil­lage de Port-Lli­gat où vivait Dali, tan­dis que les pécheurs reprennent une pein­ture de Le Nain. Jésus cru­ci­fié est vu en pers­pec­tive plon­geante et d’au-dessus de la tête qui regarde vers le bas. C’est autour de ce crâne à la che­ve­lure courte que s’organise l’espace, deve­nant ain­si le centre psy­cho­lo­gique du tableau. Le centre géo­mé­trique est situé net­te­ment plus en-des­sous : au niveau de l’extrémité infé­rieure de la croix. Le pano­ra­ma offert est celui de la baie de Port-Lli­gat. Il est calme et hié­ra­tique. Des nuages à la tona­li­té étrange s’interposent entre le cru­ci­fié et le vil­lage, ils sont éclai­rés par la lumière divine éma­nant du corps de Jésus. Un puis­sant clair-obs­cur sou­ligne le corps meur­tri, accen­tuant l’effet qui devient tra­gique. Une immense cha­leur humaine émane du Christ, repré­sen­té sim­ple­ment. Les che­veux courts, il semble assez relaxé. Il n’est pas bles­sé, pas cloué sur la croix, avec peu de sang appa­rent. On ne voit ni cou­ronne d’épines ni clous. Il paraît ondoyer dans l’espace, comme col­lé à la croix. Aucune fio­ri­ture, aucun aspect lit­té­raire ne viennent encom­brer la vision du spec­ta­teur. Le rap­port que ce der­nier créé avec la pein­ture est direct. C’est un tableau d’une huma­ni­té pro­fonde, modeste, sur un thème dra­ma­tique : la crucifixion.

Trois niveaux de lec­ture s’imposent : en haut la croix et Jésus, en-des­sous les nuages et enfin, dans la par­tie la plus basse, Port-Lli­gat avec les barques, la mer et les pécheurs. Ce que nous tra­dui­rons par : le Ciel-Para­dis inac­ces­sible aux vivants, les nuages inter­mé­diaires et la terre de l’humanité. Les pas­sages colo­rés sont d’une dou­ceur spi­ri­tua­li­sée, intense. Rien de violent, rien d’agressif dans cette vision trans­cen­dée du chris­tia­nisme. Tout au contraire une sorte de bien­veillance tranquille.

Dali pris pour modèle un cas­ca­deur hol­ly­woo­dien nom­mé Rus­sell San­ders. Ce qui importe au peintre, c’est d’exprimer la beau­té méta­phy­sique de Jésus : « Ma prin­ci­pale pré­oc­cu­pa­tion était de peindre un Christ beau comme le Dieu qu’il incarne. »

L’unité orga­nique de la pein­ture est d’un clas­si­cisme par­fait par l’équilibre du fond et de la forme : le sujet, la com­po­si­tion, l’expression et les cou­leurs deve­nant par­ties pre­nantes de l’œuvre sans qu’aucun aspect ne l’emporte sur les autres. La défi­ni­tion du clas­si­cisme étant la quin­tes­sence éga­li­taire du men­tal (l’idée), du visuel (la mise en scène) et du tech­nique (la main qui crée), en pein­ture comme en sculpture.

Jacques Tchar­ny