Albrecht Dürer. Melencolia I, oeuvre ésotérique ?

Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour violon et basse continue, adagio (BWV 1021)
Valerio Losito, violon, Federico Del Sordo, clavecin

Albrecht Dürer (1471-1528)
Melencolia I (1514)
Musée du Louvre, Paris


La Melencolia intègre de manière synthétique une multiplicité d’éléments symboliques. Ces éléments, représentés séparément, s’appellent les uns avec les autres pour composer un ensemble symbolique complexe et dont les résonances semblent susceptibles d’interprétations inépuisables et indéfinies. Toutefois l’exploration de certains thèmes a produit des interprétations cohérente dont l’étude de Louis Barmont, L’ésotérisme d’Albert Dürer, la Melencolia (1947), dans laquelle on trouve des éléments sur l’appartenance de Dürer à des sociétés d’ésotérisme chrétien de son temps.

Selon Louis Barmont, l’astre sombre duquel s’envole la Mélencolia est la comète qui traversa effectivement le ciel occidental au cours des années 1513 et 1514. Ainsi en lisant la gravure de cet arrière-plan au premier, on peut y lire le règne annoncé de la mélancolie qui se déploie sur l’humanité et l’ensemble de la création jusqu’à ce que le monde divin et angélique, dans une posture d’attente, ne se réveille au moment opportun. Sans doute lorsque la clochette au-dessus du carré magique retentisse ou que le sablier soit totalement épuisé, ce qui ne se produira qu’à la fin des temps, c’est-à-dire au moment limite et intemporel représenté par la quadrature du cercle.

Les principaux symboles
La créature émanée de l’astre porte sur ses ailes, le nom de la gravure : Melencolia. Étymologiquement, mélancolie signifie bile noire ou humeur noire. Le tempérament mélancolique, avec prédominance de l’atrabile (ou bile noire) était le quatrième et dernier tempérament considéré par la médecine hippocratique. Dürer a inséré un signe entre le mot Melencolia et le I final. Les exégètes se sont interrogés sur sa signification, et c’est probablement de manière intentionnelle que Dürer l’a dessiné de façon « ornementale ».

Du temps de Dürer ce signe était appelé typus, du grec τυπος : image, figure. On peut donc lire en ce sens : Melencolia typus I. Il faut probablement y reconnaître la première des humeurs attribuée à Saturne, la plus haute des planètes, toujours citée la première dans l’échelle ancienne des sept planètes ? Le carré magique du tableau est jupitérien, et Jupiter est censé équilibrer la dangereuse bipolarité de Saturne.

La date 1514 qui apparaît au dessus du monogramme de Dürer, en bas à droite, figure aussi dans le carré magique. Elle n’est probablement pas anodine et fournit peut-être l’une des clefs de l’œuvre. Louis Barmont a en effet avancé que Dürer aurait été membre d’une de ces nombreuses confréries d’hermétisme chrétien, ramifiées en un nombre indéterminé de sociétés secrètes, reliées aux Fidèles d’Amour dont Dante aurait fait partie, à la suite de la destruction de l’Ordre du Temple, destruction qui se produisit, précisément en 1314, c’est-à-dire exactement deux ans avant la date de réalisation de la gravure. De plus sa mère est morte cette même année, ce qui expliquerait une partie de sa mélancolie. Si cette clef s’avérait exacte, ce qui est encore débattu aujourd’hui, la signification apocalyptique de la Melencolia s’en trouverait renforcée. Une telle signification semble en tout cas fortement prégnante dans l’œuvre qui nous représente un monde divin et angélique dans une posture d’attente, jusqu’à ce que la clochette au-dessus du carré magique ne retentisse ou que le sablier ne soit totalement épuisé, ce qui ne se produira qu’à la fin des temps, c’est-à-dire au moment limite et intemporel représenté par la quadrature du cercle.

Sur le mur derrière l’ange, figure un carré magique, dont la valeur est 34. Les carrés magiques sont, notamment dans les ésotérismes juif et islamique, associés à des connaissances secrètes qui furent transmises pendant et avant l’époque de Dürer par des confréries d’ésotérisme chrétien qui maintenaient des relations suivies avec les initiés à l’ésotérisme islamique. En ordonnant les nombres de 1 à 16 (ou à 9, 25 ou tout autre nombre carré supérieur à 4), une grille carrée peut être remplie de façon telle que la somme sur chaque ligne horizontale, verticale ou diagonale ait la même valeur. Les carrés magiques utilisés dans l’hermétisme sont d’ordre n, c’est-à-dire qu’ils ont n lignes et n colonnes, correspondant aux entiers allant de 1 à n2. Les différentes tailles n sont mises en correspondance avec les « cieux » dans les représentations traditionnelles. Le carré d’ordre 4, tel celui que l’on trouve dans la Melencholia, est associé au ciel de Jupiter. La somme de tous ses nombres vaut donc 136, et sa valeur est 34. Le carré d’ordre 3 correspond au ciel de Saturne. Le carré d’ordre 6 est traditionnellement associé au ciel du Soleil. La somme de tous ses nombres vaut donc 1 + 2 + … + 36 = 666, et sa valeur est 111. Le carré figurant dans la Melencholia est un type particulier de carré magique : la somme dans chacun de ses quatre quadrants, ainsi que dans le carré du milieu,vaut également 34, la valeur du carré. C’est un carré magique gnomon 1. Vers la fin du XVe siècle Luca Pacioli a été le premier à publier des exemples mais il est possible que Dürer ait eu connaissance du manuscrit De Philosophia Occulta que Cornelius Agrippa avait déjà rédigé vers 1510. L’arrangement particulier qu’il a choisi comporte, au milieu de la dernière ligne les nombres 15 et 14 qui correspondent à la date de la gravure, 1514. De plus, étant lié avec Jupiter, par son caractère « jovial » 2 ce carré devrait être une influence bénéfique contre la mélancolie.

Le polyèdre s’apparente aux solides d’Archimède mais c’est une construction originale qu’on a fini par appeler, faute de mieux, « polyèdre de Dürer » ou « solide de Dürer ». Il s’agit d’un polyèdre à huit faces. Il peut être obtenu à partir d’un cube, d’abord étiré pour produire six faces rhombiques ayant des angles de 72°, puis tronqué à son sommet et sa base pour donner les faces triangulaires dont les sommets sont sur la sphère inscrite sur les six sommets restants du cube. Le polyèdre figure non loin d’une sphère dans la gravure. Or le polyèdre de Dürer est sphérique, c’est-à-dire que ses sommets sont tous situés à égale distance par rapport à un centre. La présence simultanée de ce polyèdre sphérique et de la sphère a conduit Louis Barmont, à envisager une corrélation possible avec le problème de la quadrature du cercle, selon une perspective apocalyptique en relation avec l’instant limite de la fin des temps. La projection dans un plan perpendiculaire aux faces triangulaires inscrive la figure dans une grille carrée de dimension 4×4 dont les sommets sont tronqués.Ainsi une correspondance s’établit entre le solide géométrique et le carré arithmétique.

Les outils sur le sol, près du grand ange, se rapportent les uns au travail de la pierre, peut-être sont ils destinés à évoquer la réduction en pierre cubique du grand polyèdre, les autres au travail du bois. Dans le contexte de l’époque de Dürer, ces outils ne peuvent manquer de rappeler les initiations correspondantes : celle des maçons et des tailleurs de pierre d’une part, celle des charpentiers d’autre part.

L’animal couché au pied du grand ange est un lévrier, veltro en italien. Louis Barmont rappelle que cet animal figure dans la Divine Comédie de Dante, et on l’associe à certains éléments apocalyptiques, dont la connaissance s’est très probablement transmise dans les multiples organisations reliées aux Fidèles d’Amour. Le Veltro est introduit par ces vers : « Les mâles sont nombreux auxquels elle [la Louve] s’accouple. Et seront plus encore, jusqu’à ce que le Veltro vienne, qui la fera mourir à grand douleur. Il ne se repaîtra ni d’argent ni de terres, mais de vertus de sagesse et d’amour, et sa patrie sera de Feltre à Feltre. » (Inferno, I,34-37) Et : « Je vois, si clairement que je puis le prédire, des astres qui, déjà libres de tout obstacle, et de tout frein, sont prêts à nous donner un temps durant lequel un cinq-cent-dix et cinq envoyé de Dieu, occira la Rapace et le géant qui fornique avec elle. » (Purgatorio, XXXIII, 14-15)

De 1514 à la fin des temps

Peu d’éléments occupent la partie supérieure gauche de la gravure où la mélancolie domine le paysage calme d’un village au bord d’un lac. En revanche il faut tout un arsenal symbolique pour éventuellement repousser le règne de la mélancolie sur l’humanité qui ne sera sans doute acquis qu’à la fin des temps. C’est ce que pourrait dire l’étagement de la gravure qui va de la mélancolie au petit village entre les barreaux de l’échelle de Jacob, au petit ange, assis sur une roue de la fortune et à l’ange adulte qui mesure avec son compas.


1 Un gnomon (du lat. gnomon, dérivé du grec ancien γνώμων  « indicateur, instrument de connaissance ») est un instrument astronomique qui visualise par son ombre les déplacements du Soleil sur la voute céleste. Sa forme la plus simple est un bâton planté verticalement dans le sol.

2 Jovial, lat. impérial jovialis « de Jupiter » – dieu ou planète -, pris par les astrologues médiévaux au sens de « né sous le signe de Jupiter », signe de bonheur et de gaieté; infl. probable de l’italien giovale. (Le Grand Robert)