Albrecht Dürer. L’adoration de la Trinité

Olivier Messiaen, Le Dieu caché, Jennifer Bate, orgue, Église de la Sainte-Trinité, Paris

Albrecht Dürer (1471-1528)
L’adoration de la Trinité, retable de tous les saints (1511)
Kunsthistorisches Museum, Vienne

Cette œuvre est commandée en 1508 par Matthäus Landauer, un patricien de Nuremberg fondateur de la « Zwölfbrüderhaus », la maison des douze frères destinée à recueillir douze vieillards indigents dont la chapelle était dédiée au culte de la Sainte Trinité et de tous les Saints représentés sur le tableau en accord avec les conceptions augustiniennes de la Cité de Dieu après le Jugement Dernier.

Dans ce tableau, nous avons, en quelque sorte, trois étages.

Au bas du tableau, le monde des hommes représenté par un paysage ouvert et large et un seul personnage, Dürer lui-même, qui se tient fièrement en face de nous à droite. Il porte des vêtements de quelqu’un qui a réussi.

Au-dessus de Dürer nous avons le monde des saints anonymes, empereur et évêques, chevaliers et cardinaux, papes distingués par leur fonction sociale et leur place dans la cité des hommes. Ils ont les mains jointes et les yeux levés vers Dieu. Leur place égale dans la foi est égale, mais les différences demeurent. Il y a des hommes, des femmes, des nobles et des gens simples. Il est intéressant de constater qu’ici les hommes et les femmes sont mélangés des deux côtés du tableau. Légèrement au-dessus se trouvent les nantis qui n’ont pas besoin de lever la tête pour contempler Dieu. Ils forment l’Église triomphante des saints déjà au ciel: femmes vierges et martyres à gauche, tenant leur palme (Agnès, Catherine, Lucie), patriarche et précurseur à droite (Moïse, David, Jean-Baptiste). Ceux-là ont fait leurs preuves; ils ont leur vie racontée dans le martyrologe, leur date inscrite au calendrier, leurs attributs assignés : une roue pour Catherine, un mouton pour Agnès, une harpe pour David, les tables de la loi pour Moïse, Barbe avec le calice et l’hostie; Lucie avec le plateau.

Et tout en haut, jouissant d’une vision large et absolue, d’une vue imprenable sur les reins et les cœurs, se tiennent les trois personnes de la Trinité, le Père présentant le Fils dans la lumière de l’esprit. Entouré d’un triangle de nuées, cette Trinité est située précisément sur l’axe vertical du tableau, au point de convergence de tous les regards, et figé dans une frontalité immuable. Seul le fils se dégage de cette frontalité; il penche la tête vers la droite, inclinant vers les hommes son visage de souffrance et de miséricorde.

Ces différents niveaux sont à la fois très proches. Les habits communiquent presque entre les différents niveaux. Très éloignés, ces mondes ne se mélangent pourtant pas mais sont pris dans un même dynamisme ascendant. Il est intéressant de voir que dans la partie gauche du tableau, il reste une frontière entre les cardinaux et les papes et l’étage supérieur, alors qu’à leur gauche, du côté des femmes et des martyrs qui sont au ciel, cette frontière n’existe pas. Elle est estompée par le manteau bleu de celle qui est probablement la Vierge. Proximité et distance tout est là.

Si nous nous intéressons aux couleurs: notons le rouge qui rythme tout le tableau par les manteaux. Nous avons aussi une dominante des couleurs primaires rouges, bleues et jaunes, avec une concentration dans la Trinité elle-même: Dieu le père qui porte une chape jaune, une tunique bleue et qui tient son Fils dans un drap vert (mélange de bleu et de jaune), les trois couleurs primaires sont en Dieu, notons aussi le triangle rouge dans le pli du vêtement du père. Ce vert on le voit dans le drap dans lequel se trouve le Christ crucifié, dans le vêtement de Jean-Baptiste, mais aussi dans la nature les arbres, sur la terre ainsi la présence du divin se manifeste aussi dans la nature.

Il est intéressant de s’arrêter aussi sur les regards : en bas à droite, Dürer regarde vers nous en pointant la carte sur laquelle il a signé son tableau. L’empereur qui porte la Toison d’or, semble aussi nous regarder dans un signe de bénédiction et enfin le Christ, le père et peut-être aussi l’esprit Saint tourne le regard vers nous. Tous communiquent avec nous.

Bruno Flugistaller, sj