Hubert et Jan van Eyck. L’Agneau mystique

André Caplet (1876-1925), O salutaris Hostia de la Messe à trois voix
Ensemble Vox Reflexa, dir. Benjamin Geier

L’Agneau mystique, polyptyque ouvert (1432) Cathédrale Saint-Bavon, Gand

L’Agneau mystique, polyptyque ouvert (1432)
Cathédrale Saint-Bavon, Gand


Les peintres

Peu de traces existent de la carrière et l’œuvre des frères van Eyck. Aucun élément sur la vie d’Hubert n’est relaté. Des renseignements biographiques un peu plus précis concernent Jan.

Hubert van Eyck ( 1366-1426)

Jan van Eyck (1390-1441) était fonctionnaire de la cour du duc de Bourgogne, Philippe le Bon. Ce retable est son œuvre magistrale, commande de Joos Vijd, bourgmestre de Gand et protecteur de l’église de St Jean, et de sa femme, Élisabeth Borluut, qui n’avaient pas de descendance. Il est le chef d’œuvre de la peinture flamande du XVème siècle.

Les panneaux inférieurs
A l’intérieur du retable, dans le panneau central inférieur, s’étend un paysage paradisiaque. L’Agneau mystique, symbole de l’innocence, est le Christ incarné. il est debout sur un autel, où est inscrit : « L’Agneau de Dieu qui a pris sur lui les péchés du monde. »

Il verse son sang dans un calice, image sacrificielle du Christ. Il est entouré d’anges, les uns priant, les autres agitant des encensoirs ou portant les instruments de la Passion (couronne d’épines, clous,la colonne de la flagellation, le fouet). Devant l’Agneau, se trouve la « source de vie », la fontaine octogonale d’où jaillit un ruisseau au lit de perles de diamants et de rubis.

Des quatre coins du tableau des groupes humains, venus de loin, à pieds ou à cheval, s’avancent et se prosternent pour venir lui témoigner leur gratitude. Ils sont rassemblés en huit groupes, qui se répartissent entre le panneau central et les panneaux latéraux.

Dans la bible, le chiffre huit est symbolique. Il représente un commencement et la résurrection du Christ (qui eut lieu le huitième jour). C’est pourquoi les fond baptismaux ont souvent une forme octogonale.

Panneau central

Au premier plan, de gauche à droite du panneau central, deux cortèges se font face. Le cortège situé à gauche est composé de personnages du Premier Testament. Ce sont des hommes barbus, aux coiffes diverses et variées, les patriarches (ceux qui ont peuplé la terre avec leur descendance) les prophètes et les douze petits prophètes agenouillés.

Le second cortège qui leur fait face, regroupe des personnages du Nouveau Testament. Agenouillés, douze hommes habillés de robes de bure. Ce sont les apôtres, ceux qui annoncent l’Évangile, c’est à dire, le « plan divin » qui doit sauver l’humanité. Ils sont douze, auxquels s’ajoutent le treizième, Paul de Tarse. Derrière eux est assemblé la hiérarchie de l’Église, les successeurs des apôtres (papes, diacres et évêques) portant des bijoux somptueux et des vêtements évoquant le rouge vif des martyrs.

A l’arrière-plan deux nouveaux groupes, se rencontrent comme s’ils venaient d’apparaître des buissons environnants. Sur la gauche, les confesseurs de la foi. Contrairement aux martyrs, de leur combat pour la foi ils ne sont pas morts et apparaissent en groupe compact, presque tous parés de bleu.

De l’autre côté, les vierges martyrs et saintes femmes avancent, palmes à la main. Les palmes étaient agitées par la foule lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem.

La ligne d’horizon, assez haute, est fermée par des bosquets d’arbres, derrière lesquels apparaissent des bâtiments merveilleux pouvant représenter la Jérusalem céleste. On reconnait parmi ces bâtiments, à gauche, une ville flamande typique, avec le style architectural de ses maisons à façades dentelées, et au centre du panneau, la cathédrale d’Utrecht.

Un paysage paradisiaque court à travers les cinq panneaux inférieurs, les unissant dans une composition simple. Il abrite des plantes de pays différents et des fleurs de saisons variées. Le panneau central est verdoyant, tandis que ceux des côtés sont plus arides.

A gauche du panneau central

A gauche, copie de 1939-1945

Les cavaliers représentent les soldats de Christ. Ils ont mis leur épée au service du Christ, selon l’idéal chevaleresque du Moyen Âge.

Au premier plan, saint Martin sur son cheval gris pommelé, en armure et couronné de lauriers, tient un étendard aux armes de la ville d’Utrecht, dont il est le saint patron.

Le deuxième cavalier est saint Georges, patron des chevaliers, qui aurait été officier dans l’armée romaine. Souvent représenté sur un cheval blanc, il est en armure, porte un bouclier et une bannière « d’argent à la croix de gueules » (« le gueule » signifie la couleur rouge). Cette bannière blanche à croix rouge, qui fut celle des croisés, est aussi celle du drapeau du royaume d’Angleterre.

Le troisième cavalier est saint Sébastien, qui fut soldat dans l’antiquité romaine. Il tient la bannière du royaume de Jérusalem, royaume chrétien créé lors des croisades, avec à sa tête, tout d’abord Godefroy de Bouillon, puis le roi Baudouin 1er. Ces chevaliers illustrent les croisades qui débutèrent en 1096.

A l’extrême gauche : les justes juges. Ce panneau a été volé en 1934, c’est le peintre belge Jef Van der Veken qui fut chargé d’en réaliser la copie de 1939 à 1945.

Le groupe comprend en arrière plan des souverains couronnés. On a cru pouvoir en identifier certains. De gauche à droite : saint Louis IX, Godefroy de Bouillon, Charlemagne.

A droite du panneau central

Juste à droite du panneau central se trouvent les ermites, qui ont renoncé au monde. Ils sont accompagnés par deux femmes : à gauche sainte Marie-Madeleine tenant un pot d’onguent avec lequel elle lava les pieds du Christ, ou d’aromates qui lui servit à embaumer le corps de Jésus. A côté d’elle, sa sœur Marthe.

Sur le panneau à l’extrême droite, les pèlerins sont menés par un très grand homme, il s’agit de saint Christophe, drapé d’un manteau rouge. Il tient dans sa main droite un bourdon (le bâton du pèlerin) et son autre main indique le chemin à suivre. Derrière lui se tient saint Jacques le Majeur, l’un des douze apôtres du Christ. Il était pêcheur. On le reconnaît à son le chapeau de feutre à larges bords orné d’une coquille Saint-Jacques. Il porte l’habit du pèlerin en référence au pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle.

Le panneau central

A gauche du panneau central, la Vierge Marie est tournée vers Dieu le Père. Elle est vêtue d’une robe et d’un manteau bleus bordés de dorure et pierres précieuses. Elle est coiffée d’une couronne de pierres précieuses décorée de fleurs de lys blanches, de roses rouges et de brins de muguet. Au-dessus d’elle flottent huit étoiles. Sa tête est auréolée de deux demi-cercles. De ses deux mains, elle tient un livre ouvert : certainement le Nouveau Testament.

A droite du panneau central, saint Jean-Baptiste est tourné vers Dieu le Père. Il est le prophète qui annonça la venue de Jésus et l’a désigné comme « l’Agneau de Dieu ». Sa main gauche retient un livre sur ses genoux : le Premier Testament. Sa main droite, levée vers Dieu, désigne celui-ci. Il porte un ample manteau vert bordé par des pierres précieuses. On aperçoit qu’il porte en dessous sa traditionnelle tunique en poils de chameau (Mt 3, 4). Ses cheveux longs et sa barbe épaisse et brune lui donne une image sombre. Il a les pieds nus.

Le panneau supérieur situé juste à gauche de celui de la vierge représente les anges chanteurs, rassemblés autour d’un lutrin.

Le panneau supérieur situé juste à droite de celui de saint Jean-Baptiste représente les anges musiciens avec leurs instruments : un orgue, une vièle à archet et une harpe.

La réalisation de tous les détails peints sur ce panneaux est d’une grande exactitude, notamment la boiserie du lutrin, où est « sculpté » saint Michel tuant le dragon.

Aux extrémités droite et gauche de la composition sont peints Adam et Eve. Leurs figures rappellent le péché qui rendit nécessaire la Rédemption. ils ont été peints dans des niches en trompe-l’œil, rehaussés par deux niches en bas-relief représentant au dessus d’Adam, les sacrifices de Caïn et d’Abel : Abel, le berger, sacrifie son premier agneau à Dieu tandis que Caïn, le cultivateur, offre une partie de ses récoltes. Au dessus de Eve, on voit le meurtre d’Abel par son frère.

Polyptyque fermé

L’Agneau mystique, polyptyque fermé (1432)
Cathédrale Saint-Bavon, Gand


La plupart du temps le polyptyque était fermé. Ses panneaux extérieurs, peints dans des tons neutres, se fondaient dans l’atmosphère austère de l’église. Ce n’était que pendant certaines époques de l’année (les grandes fêtes religieuses, les jours de fête du patron de l’église) que le retable restait ouvert.

La partie inférieure

La partie inférieure représente quatre niches gothiques en plein cintre trilobées (ici trois feuilles de trèfle) peints en trompe-l’œil. Les deux du centre abritent les figures de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l’Évangéliste. Ils sont peints en couleur monochrome imitant la pierre pour imiter les sculptures. Les deux saints sont situés sur une base octogonale (on retrouve les huit côtés), sur lesquelles sont gravés leurs noms. Ces saints ont un rapport direct avec le thème central du retable.

Jean-Baptiste occupe une place d’honneur en tant que titulaire de la cathédrale et patron de la ville de Gand. Il porte son attribut habituel : l’Agneau de Dieu. L’agneau figurait traditionnellement comme emblème sur les sceaux de corporations de laine, et il a évidemment une connotation spéciale pour la ville de Gand, qui rappelons-le, était la plus grande cité du drap dans toute l’Europe du Moyen Âge finissant.

Saint Jean l’Évangéliste apparaît ici comme l’auteur de l’Apocalypse, révélateur de la vision de l’Agneau mystique. Il fait le signe de croix sur la coupe empoisonnée d’où sortent trois serpents. La draperie des personnages est assez lourde et anguleuse comme celle des sculptures.

Dans les deux niches extérieures de la partie inférieure, le couple de commanditaires est représenté dans la position d’adoration : agenouillés, les mains jointes en prière. La présence des commanditaires laisse penser que cet objet avait pour fin une dévotion privée. A gauche, Joos Vijd se présente tête nu dans une simple robe de drap rouge ourlée de fourrure brune. A sa ceinture pend une sacoche de cuir. A l’autre extrémité, son épouse Élisabeth Borluut, vêtue d’une robe couleur corail, doublée de tissu vert, porte un col de toile blanc. Sa tête est recouverte d’un voile, lui-même recouvert d’un coton blanc qui descend pour couvrir ses épaules. Ces deux portraits semblent très factuels. Le mari apparaît comme un homme bienveillant et la femme apparaît telle une matrone ayant de grandes responsabilités.

La partie centrale

Au premier étage, un intérieur flamand, au sol carrelé accueille l’Annonciation (l’Incarnation du fils de Dieu dans la Vierge) avec laquelle commence la Rédemption de l’humanité.

L’Archange Gabriel et la Vierge Marie sont séparés par deux panneaux intermédiaires. Cet espace, créé entre les deux personnages, génère une séparation entre le monde céleste et le monde terrestre.

Dans ces deux panneaux centraux, le peintre peint en perspective l’intérieur d’une pièce bourgeoise : le panneau central de gauche présente une fenêtre arquée s’ouvrant sur une ville flamande (on reconnaît les pignons à redents des maisons du Nord).

Celui de droite dévoile un coin de toilette avec un lavabo et une serviette blanche dans une niche, conférant à la pièce un caractère très intime. Traditionnellement, l’Annonciation est toujours représenté dans une pièce close et intime, souvent la chambre de Marie. La scène apparait de façon très réaliste au spectateur. Pour parfaire l’idée de trompe-l’œil, le peintre a peint la projection de l’ombre des montants du cadre dans la pièce.

L’archange Gabriel, en aube blanche, agenouillé, tient dans la main gauche, une fleurs de lys blanc, symbole de la pureté et de la virginité, faisant référence à celles de la Vierge. Ses ailes déployées ont des reflets verts et oranger rappelant les couleurs de la robe d’Élisabeth au niveau inférieur. De sa main droite il salue la Vierge et dit : « Je te salue, pleine de grâce, le Seigneur soit avec toi. »

La Vierge Marie, inspirée par la Colombe du Saint-Esprit située juste au dessus d’elle, répond : « Je suis la servante du Seigneur. » Revêtue d’une longue tunique bordée d’or, elle est agenouillée devant un prie-Dieu, les mains croisées sur sa poitrine. Elle regarde vers le ciel. Ses paroles, tracées en lettres d’or, sont inversées.

Marie et l’ange Gabriel sont éclairées par la fenêtre située derrière le prie-Dieu. Sur ce dernier, un livre ouvert en son milieu est posé. Selon les pères de l’Église, la Vierge était entrain de lire lorsque l’archange Gabriel est apparu. Plus précisément, elle lisait les prophéties d’Isaïe lui annonçant qu’elle sera enceinte et qu’elle enfantera un fils. Derrière la Vierge Marie, on aperçoit une alcôve avec deux livres et un récipient en grès, avec en dessous un chandelier et une aiguière en étain.

Les objets ne sont pas là pour l’équilibre de la composition mais jouent un rôle symbolique. Par exemple, la carafe de verre à moitié remplie au fond de la pièce est le symbole du corps de l’Immaculée conception. La lumière traverse le verre du récipient sans l’abîmer tout comme la volonté divine s’accomplit dans le corps de Marie sans l’altérer. La scène contient tous les symboles liés à l’Annonciation et surtout liés aux qualités de la Vierge, notamment sa pureté et sa virginité.

La partie supérieure

Les panneaux de l’Annonciation sont coiffés de quatre panneaux arqués. On y trouve quatre personnages, issus de la Bible (les prophètes) ou du monde gréco-romain (les sibylles), annonçant la venue du Sauveur selon la tradition de l’Église médiévale. Les deux panneaux centraux présentent deux sibylles et les deux latéraux les prophètes Zacharie et Michée.

Les prophètes sont des personnes « qui parlent au nom de Dieu ». Leurs prédictions ne sont pas modifiées ou personnalisées, comme celles des sibylles antiques. Ils annoncent la venue du Christ au peuple d’Israël.Les sibylles sont dans l’antiquité gréco-romaine, des « prophétesses », qui donne une version personnelle de la divination. Leurs paroles sont énigmatiques, obscures voir à double sens et peuvent être interprétés de manière complètement différente, d’où l’adjectif « sibyllin », pour décrire des propos mystérieux ou incompréhensibles. Parallèlement apparut dans le monde chrétien, les oracles sibyllins, recueil de quatorze oracles. On y trouve notamment l’annonce de la venue du Messie. Les sibylles appartiennent au monde païen et élargissent ainsi l’attente de la Rédemption du peuple élu à toute l’humanité.

La lunette voutée de gauche abrite le prophète Zacharie. C’est un personnage biblique, qui a vécut vers 500 av J.-C. Il a écrit un livre annonçant la venue du Messie. Il est considéré comme le prophète principal de la passion du Christ. Il porte une robe ample recouverte d’un manteau doublé d’hermine fixé sur son épaule droite par une rangée de boutons. il est coiffé d’une toque de fourrure. Son visage est hâlé et il porte une longue barbe grisonnante. Il est en train de lire un livre ouvert devant lui, sa main gauche tient une feuille tandis que la droite pointe du doigt une ligne. Au dessus de lui, une phrase inscrite dans un phylactère (le phylactère permettait d’écrire du texte dans une image) : « Exulta satis filia Syon iubila, ecce, rex tuus venit » : « Exulte de joie, fille de Sion, voici que ton roi vint à toi. »

La lunette à l’extrême droite présente le prophète Michée, drapé dans un manteau doublé de fourrure, il regarde Marie. A côté de lui, un livre est posé et au dessus de lui est inscrit : « Ex te egredietur qui sit dominator in Israel » : « C’est de toi que sortira celui qui doit régner en Israël. »

Dans le panneau central de gauche, la sibylle d’Erythrée est vêtue d’une robe blanche bordée d’or et d’une cape. Sa tête est recouverte d’un turban blanc rayé de bleu, placé sur un carré de tissu qui recouvre ses épaules; une perle pend à son oreille droite. il est écrit au dessus de sa tête : « Nil mortale sonans afflata es numine  » : « Tu ne prononceras pas de parole humaine, mais tu es inspirée par la divinité. »

A côté d’elle, la sibylle de Cumes. C’est la sibylle la plus connue du monde grec. Elle a l’image d’une voyante dont le pouvoir est illimité. Apollon la condamna à vivre 1000 ans. Dans la chrétienté, c’est elle qui annonce la naissance de Jésus-Christ. Elle est plus richement vêtue : elle porte une robe bordée de fourrure et un corsage brodé d’or bleu. Sa tête est coiffée d’un riche turban bordé de perles. Au dessus d’elle le phylactère dévoile ces mots : « Rex adveniet per secla secla futurus, scilicet in carne » : « Un roi viendra dans les siècles futurs, présent en chair. »


O salutaris hostia
quae coeli pandis ostium.
Bella premunt hostilia
Da robur fer auxilium.

Uni trinoque Domino
sit sempiternam gloriam.
Qui vitam sine termino
nobis donet in patria.
Amen.

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O du Salut divine Hostie,
Toi qui nous as ouvert le ciel,
Aide à briser la tyrannie
Que fait le monde temporel.

Gloire à jamais, gloire éternelle
À l’adorable Trinité !
Donne-nous ta Joie immortelle,
La bienheureuse éternité.
Amen.

Thomas d’Aquin (1225-1274)
Traduction : Chanoine Marcel Michelet