El Greco. La Pentecôte

Pierluigi da Palestrina, Veni Sancte Spiritus, The Kings College Choir

El Greco (1541-1614)
La Pentecôte (1596-1600)
Musée du Prado, Madrid

Le Crétois Doménikos Theotokópoulos, surnommé le Greco, est un artiste d’une totale singularité dans l’Espagne du XVIe siècle. En 1600, il peint La Pentecôte, un grand tableau faisant partie d’un retable monumental commandé par le collège de l’Incarnation à Madrid.

Cette œuvre monumentale, typique de la dernière période de l’artiste, représente la réunion des apôtres au Cénacle cinquante jours après la résurrection du Christ (Pentecôte signifiant cinquantième jour en grec). Le Saint-Esprit, symbolisé par une colombe, descend vers la mère de Jésus et les apôtres. Au centre de la composition, seule à joindre les mains, Marie rend grâce à Dieu pour ce don. La flamme au-dessus de leur tête figure le feu divin qu’ils sont en train de recevoir.

Jouant à l’extrême de la distorsion des figures et de l’espace, le Greco bouleverse les conventions artistiques de son époque. Son style singulier est aussi qualifié d’extravagant en raison de l’exagération des formes, de la palette très contrastée et des compositions audacieuses.

Un épisode de la vie du Christ
La Pentecôte (cinquantième jour en grec) est la réunion des disciples au Cénacle cinquante jours après la résurrection du Christ. Le Cénacle de Jérusalem, situé au sommet du Mont Sion, est l’endroit où auraient eu lieu la Cène, la Pentecôte et d’autres événements importants des premiers temps de l’Église.

Le jour de son ascension, le Christ dit à ses disciples de « ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre ce que le Père avait promis. » (Ac 1, 4-5) Il leur demande de demeurer ensemble pour recevoir le don de l’Esprit : « Vous recevrez une puissance, le Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Ac1, 8)

« Quand les jours de la Pentecôte furent accomplis » nous disent les Actes des Apôtres « les disciples étaient tous ensemble en un même lieu, et soudain un bruit s’entendit venant du ciel : et il emplit toute la maison; et ils virent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues comme l’esprit leur donnait de s’exprimer. » (Ac 2, 1, 2)

Un thème nouveau pour le Greco
À l’exception de La Pentecôte, aucun des sujets du retable n’était nouveau pour lui.
L’iconographie traditionnelle montre l’Esprit saint descendant sous forme de langue de feu sur la Vierge Marie et les douze Apôtres alors que le Greco représente deux femmes supplémentaires. On sait, d’après l’Évangile de Luc, que Marie-Madeleine, Suzanne, Jeanne, Marie, mère de Jacques, ont suivi Jésus depuis la Galilée.

La flamme au-dessus de leur tête figure le feu divin qu’ils sont en train de recevoir. Au centre de la composition, seule à joindre les mains, Marie rend grâce à Dieu pour ce don. La position de son corps évoque une mandorle, cette forme d’amande dans laquelle s’inscrivent symboliquement les êtres sacrés.

En plaçant les protagonistes sur un escalier, le Greco permet de bien les individualiser tout en soulignant la verticalité du format qui conduit le regard vers la colombe immaculée, symbole de l’Esprit saint.

La scène est serrée dans un espace clos et la composition baigne dans une lumière spectrale qui révèle des personnages très expressifs. Les formes et les visages sont simplifiés, les touches marquées à longs coups de pinceau. Jouant à l’extrême de la distorsion des figures et de l’espace, l’artiste bouleverse les conventions artistiques de son époque. La palette contrastée et la touche très libre de la peinture sur des constructions anatomiques puissantes définissent le style du Greco dans sa dernière période.

Qu’est-ce qu’un retable ?
Un retable est, à l’origine, un simple meuble de bois ou de pierre placé derrière l’autel, destiné à recevoir des objets liturgiques. La dimension décorative liée à sa fonction religieuse se développe à partir du Moyen Âge. Son iconographie évoque la vie du Christ, de la Vierge et des Saints, mais c’est aux XVIIe et XVIIIe siècles que le retable prend de l’importance et devient une véritable œuvre d’art composée de trois parties : la caisse, la prédelle (soubassement de la caisse) et les volets. Il est fréquent qu’un retable se compose de plusieurs volets : deux pour un diptyque, trois pour un triptyque voire davantage pour un polyptyque.

En 1596, le Conseil royal de Castille commande au Greco le retable du maître-autel de l’église du collège madrilène des Augustins dédié à la Vierge de l’Incarnation. Ce séminaire est aussi connu sous le nom de collège Doña María de Aragón qui en a parrainé la fondation.

L’artiste s’engage à livrer le retable au plus tard à Noël 1599. Délai qu’il dépassera de sept mois sans doute en raison d’autres commandes à honorer. L’atelier du Greco est à même de réaliser la totalité des éléments d’architecture, de sculptures et de peintures qui composent un retable, ce qui n’est alors pas le cas de tous les ateliers d’artistes. L’exécution d’un retable nécessite en effet la participation de plusieurs corps de métier (ébéniste, doreur, menuisier, peintre et sculpteur).

Le Greco a signé les six toiles connues du retable, contrairement à celui de Santo Domingo el Antiguo ou sa signature n’apparaît que sur l’œuvre centrale. Il est possible que le contrat – aujourd’hui perdu – pour la commande de Madrid ait spécifié que toutes les peintures devaient être de la main de l’artiste. Sa signature sur chacune d’entre elles pourrait ainsi être comprise comme la garantie de sa réelle participation.

En 1808, Joseph Bonaparte, alors roi d’Espagne, décrète la réduction du nombre de couvents dans le cadre d’une réforme des ordres monastiques. Le séminaire ferme et le bâtiment est réaffecté au Parlement. Le retable est démonté et, suite à plusieurs déménagements (il a même été entreposé, un temps, dans une cave à charbon), les éléments d’architecture et les sculptures sont perdues. Cinq peintures sont confiées au musée du Prado, la sixième est vendue plusieurs fois avant d’intégrer le Musée national d’art de Roumanie à Bucarest, la septième est perdue.