Georges de La Tour. Nouveau-Né

Fran­cis Pou­lenc (1899-1963), O mag­num mys­te­rium
Groupe Vocal de France, dir. John Alldis 

Georges de La Tour (1593-1615)
Nou­veau-Né (~1648)
Musée des beaux-arts, Rennes 


C’est le plus jeune occu­pant du Musée des beaux-arts de Rennes et, de loin, le plus célèbre. Le Nou­veau-Né, de Georges de La Tour, rayonne, telle une véri­table icône, en Bre­tagne et au-delà. 

En 1863, l’historien et phi­lo­sophe Hip­po­lyte Taine s’émerveillait déjà : « Tout ce que la phy­sio­lo­gie peut dire sur les com­men­ce­ments de l’homme est là ! Rien ne peut expri­mer ce pro­fond som­meil absor­bant, comme celui dont il dor­mait, le pau­vret, huit jours aupa­ra­vant dans le ventre de sa mère. (…) Le petit corps est col­lé et ser­ré dans ses langes blancs et raides comme dans une gaine de momie. Impos­sible de rendre mieux la pro­fonde tor­peur pri­mi­tive, l’âme encore ense­ve­lie. » 1

Un siècle plus tard, Pas­cal Qui­gnard loue cette « énigme d’un minus­cule homme ligo­té de ban­de­lettes, qui sera un jour un mort ». 2 « Chez La Tour, observe l’écrivain, les dieux sont sans nimbes, les anges sont sans ailes, les fan­tômes sans ombre. On ne sait si c’est un enfant ou Jésus. Ou plu­tôt : tout enfant est Jésus. Toute femme qui se penche sur son nou­veau-né est Marie qui veille un fils qui va mourir. » 

Un nou­ris­son réa­liste
Avec une remar­quable éco­no­mie de moyens, le peintre a réus­si un chef-d’œuvre uni­ver­sel, qui parle à tous, croyants ou non, de la vie, de la mort, d’un petit d’homme face à son destin. 

Jamais encore, dans la pein­ture, on n’avait repré­sen­té un nour­ris­son de manière aus­si vraie, réa­liste. Or, en même temps, La Tour com­pose une œuvre épu­rée, avec une grande sty­li­sa­tion des formes – la Vierge s’inscrit dans un tri­angle par­fait –, une palette res­treinte, une absence d’anecdotes. Tout est concen­tré sur l’essentiel : une spi­ri­tua­li­té pro­fonde », s’enthousiasme Anne Dary, direc­trice du musée.

Cette scène reli­gieuse incar­née par des femmes du peuple, sans auréoles ni traits idéa­li­sés, tout comme l’éclairage noc­turne, attestent l’influence du Cara­vage. La Tour a-t-il voya­gé en Ita­lie, comme la plu­part des grands artistes de son temps ? C’est pos­sible, même si l’on n’en a retrou­vé aucune trace dans les archives. 

L’éclairage à la bou­gie, un indice
L’influence de Ger­rit van Hon­thorst, cara­va­gesque du Nord qui avait séjour­né à Rome, inven­teur des scènes à la bou­gie, est éga­le­ment pro­bable. Son Renie­ment de saint Pierre, expo­sé à côté du Nou­veau-Né au musée de Rennes, tourne lui aus­si autour d’une flamme cen­trale qui illu­mine les visages. 

Sauf que La Tour la cache, de manière plus sub­tile. La lumière sym­bo­li­se­rait-elle chez le peintre la pré­sence divine invi­sible ? Dans un autre de ses tableaux, Le Songe de Joseph, elle irra­die le visage de l’ange, ce mes­sa­ger du ciel. Ici, elle s’incarne dans un Nou­veau-Né, lan­gé de blanc, cou­leur de la pureté.

Pour­tant, cette petite pein­ture sur toile de 76 sur 91 cm n’a pas encore livré tous ses secrets. Sa pro­ve­nance reste mys­té­rieuse. On sait qu’elle fut sai­sie à Rennes par les révo­lu­tion­naires, mais l’on n’a pas retrou­vé le nom de son pro­prié­taire. Com­ment était-elle arri­vée en Bre­tagne, alors que Georges de La Tour a fait l’essentiel de sa car­rière à Luné­ville, auprès du duc de Lor­raine, Hen­ri II, avant de gagner Paris en 1639 et de deve­nir « peintre ordi­naire du roi » Louis XIII ? Selon l’historien d’art Jacques Thuillier 3, cette toile aurait été peinte autour de 1648.

Une attri­bu­tion com­plexe
Son attri­bu­tion même a connu des vicis­si­tudes. D’abord don­né au fla­mand Schal­cken, un peintre de « nuits », Le Nou­veau-Né a été consi­dé­ré comme une œuvre des frères Le Nain au milieu du XIXe siècle, avant d’être ren­du en 1915 à Georges de La Tour, dont la trace avait dis­pa­ru au fil des siècles. Un jeune his­to­rien d’art alle­mand, Her­mann Voss, avait eu l’idée de rap­pro­cher ce bébé des Tri­cheurs du Louvre et de trois tableaux nan­tais, dont deux signés « La Tour » : Le Renie­ment de saint Pierre et Le Songe de Joseph.

« La Tour semble avoir fusion­né de manière très ori­gi­nale une Nati­vi­té et une repré­sen­ta­tion dite de sainte Anne tri­ni­taire qui réunit les trois géné­ra­tions », sou­ligne Guillaume Kaze­rou­ni, conser­va­teur des pein­tures à Rennes et spé­cia­liste du XVIIe siècle. Ce sujet résulte-t-il d’une com­mande ren­naise par­ti­cu­lière, sainte Anne étant aus­si la patronne des Bre­tons ? Voi­là une ultime énigme à méditer.

Sabine Gignoux, La Croix du 26.07.2013

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1 Hip­po­lyte Taine, Car­nets de voyage, notes sur la vie de pro­vince
2 Georges de La Tour, Pas­cal Qui­gnard, Ed. Gali­lée
3 Georges de La Tour, Jacques Thuillier, Ed. Flammarion


O mag­num mys­te­rium
et admi­ra­bile sacra­men­tum,
ut ani­ma­lia viderent
Domi­num natum
jacen­tem in prae­se­pio.
Bea­ta vir­go cujus vis­ce­ra merue­runt
por­tare Domi­num Christum.

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Quel grand mys­tère
et quel admi­rable sacre­ment :
que des ani­maux aient pu voir
le Sei­gneur qui vient de naître,
cou­ché dans une crèche !
Bien­heu­reuse Vierge dont les entrailles ont méri­té
de por­ter le Christ-Seigneur.