Théophane Le Grec. Icône de la Transfiguration

Alexandre Gretchaninov, Gloire au Fils unique (Slava Edinorodnii)
Choeur Bulgare Svetoslav Obretenov, dir. Gueorgui Robev

Théophane Le Grec (1350 –1410)
Icône de la Transfiguration (~1408)
Galerie Trétiakov
, Moscou


Matthieu 17, 1-9
Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmène à l’écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui. Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre, et voici que, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » Quand ils entendirent cela, les disciples tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte. Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et soyez sans crainte ! » Levant les yeux, ils ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul. En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. »


Ce que nous voyons
Les six acteurs sont représentés dans une attitude qui reste de prime abord assez fidèle au récit de saint Matthieu : sur fond d’or, Jésus est transfiguré sous les yeux de Pierre (en bas à gauche), Jacques (à droite) et Jean; Moïse (en haut à droite) et Élie, également perchés sur de hautes montagnes, s’entretiennent avec lui. C’est d’ailleurs dans un contexte montagnard auréolé de gloire que se déroule la scène. Seul l’instant n’est pas vraiment défini et semble faire écho à d’autres temps dans l’histoire du Salut.

 

Perçant les flancs du mont Thabor, on remarque deux grottes auprès desquelles des arbres ont pris racine. Tout en haut de l’icône, incrustées dans le fond d’or, deux ouvertures sur fond bleu disent l’appel adressé aux deux prophètes de l’Ancien Testament : dans  celle de droite, un ange s’apprête à emmener Moïse rejoindre le Christ transfiguré. Dans celle de gauche, un autre ange s’approche D’Élie pour le conduire jusqu’à la sainte montagne.

La composition
L’horizontalité
L’image donne l’impression que le récit a été classé, ordonné. Elle est séparée dans son milieu en deux parties horizontales bien distinctes dans lesquelles évoluent deux groupes de personnes : en haut sur fond d’or, Jésus entouré de Moïse et Élie; en bas sur fond de montagne, Pierre, Jacques et Jean. Chaque groupe vit une réalité qui lui est propre, et qui serait hermétiquement distincte l’une de l’autre si le triangle formé par Jésus et les apôtres – souligné par les rayons de gloire -, ne venait rompre cette composition linéaire.

Deux personnes cassent l’horizontalité : Jésus dont la blancheur unique semble l’extraire de la gloire, et Pierre qui adopte le mouvement inverse de ses deux compagnons. 

La verticalité
Trois grandes verticales achèvent la grille de lecture de l’icône. Il ne s’agit pas là d’un hasard de composition mais d’une réelle volonté d’associer, d’une part Pierre à l’expérience d’Élie à l’Horeb, d’autre part Jacques à celle de Moïse au Sinaï, et enfin Jean à Jésus. 

Le cercle
Dernier élément de composition : le cercle formé par la gloire. Comme un écrin, elle isole Jésus du reste de la scène et insiste sur la communion particulière qui existe entre lui et la nuée.

Sens et symboles : Les acteurs
Pierre, Jacques et Jean vêtus de manteaux rouge et orange, couleur de l’Esprit Saint. À moins qu’il en soit résolument exclus, – et dans ce cas l’image sera suffisamment explicite -, jamais un élément n’est dissocié de l’ensemble de l’icône. Pris un par un, les trois témoins privilégiés nous renseignent sur la manière dont chacun a perçu la vision du Ressuscité; mais associés, ils ouvrent la perspective et donnent un éclairage précieux sur la réaction et les limites de tout homme devant la manifestation de Dieu. 

Jacques
Dans le coin inférieur droit, Jacques, replié sur lui-même, protège ses yeux contre l’éclat aveuglant de la lumière. Il symbolise le repli sur soi de l’homme incapable d’affronter la vérité en face. Il craint de perdre sa personnalité si jamais elle venait à s’immerger dans Celui qui pourrait pourtant le libérer; sa relation au Christ est entachée d’un désir de pouvoir. 

Jean
Au centre, les yeux ouverts, signe que sa conscience est éclairée, Jean est totalement renversé. Il est le symbole de l’homme qui, anéanti par la révélation de son indigence, s’humilie devant l’éclat de tant de pureté. C’est la deuxième étape : elle précède celle où l’homme trouvera la force de se retourner vers Dieu pour l’interpeller avec les mots – si limités et maladroits soient-ils -, qui jailliront spontanément de son cœur. 

Pierre
C’est ce que fera Pierre : en interpellant Jésus, il casse la spirale vers le bas et rétablit la relation vers le haut, même si son intervention n’est pas tout à fait appropriée. Pierre n’en est pas à son coup d’essai pour montrer à son Maître comment devrait se conduire un Messie. Il a pourtant bien conscience de l’importance de la vision thaborique. Or, comme s’il voulait prolonger l’instant, il veut fixer la gloire; mais la gloire est faite pour passer. 

La conversion du regard
L’attitude des trois disciples est à l’image de leur frayeur : ils n’ont pu rester debout. S’ils ne portent pas d’auréoles, c’est que leur regard sur Jésus est resté voilé. Jésus le leur a dit : il faudra attendre la Résurrection pour que leurs yeux voient enfin pleinement ce qu’ils n’avaient pu alors qu’entrevoir.  En attendant cette révélation, ils sont bouleversés, retournés; et cette remise en question profonde de tout leur être est ici le signe qu’une grande conversion intérieure est à l’œuvre. Encore un peu de chemin et leurs yeux seront prêts à contempler le Christ en vérité; alors sous leur regard privés de crainte et renouvelés, l’homme du Golgotha sera bien le Dieu du Thabor.

Moïse et Élie
Pas plus que l’Évangile, l’icône ne s’embarrasse avec les anachronismes. La présence d’Élie et de Moïse, ces deux vénérables prophètes – et non des moindres -, issus du Premier Testament l’atteste.

La Loi et les prophètes
Moïse, père de la Torah, a reçu la révélation du nom de Dieu sur le Mont Sinaï. Plus tard, sur cette même montagne, il recevra les tables de la Loi des mains mêmes de Dieu, au milieu des manifestations éclatantes de sa présence.

Élie, prophète par excellence, est monté sur l’Horeb pour rencontrer Dieu. C’est dans un silence ténu qu’il s’est manifesté. Deux prophètes, deux hautes montagnes, deux théophanies : la Loi et les Prophètes sont rassemblés pour rendre témoignage à Jésus qui vient, en Messie, pour en accomplir l’essence.

 Jésus
La lumière
Dans les icônes, l’utilisation du blanc est réservée aux grandes théophanies : Nativité, Baptême, Transfiguration, Crucifixion et Résurrection. En ce qui concerne ces deux grandes manifestations de la gloire de Dieu que sont la Transfiguration et la Résurrection, le vêtement blanc de Jésus est couvert de traits d’or, expression du don total de la lumière glorieuse. Le symbole pallie à la carence.
En effet, la matière étant incapable d’exprimer fidèlement la brillance du soleil ou la blancheur de la lumière, le peintre utilise la mise en commun des deux symboles les plus évidents qui s’y rapportent : le blanc et l’or. Quant au visage, s’il n’est pas traité autrement que ceux des autres personnages, c’est parce que métamorphose ne veut pas dire désincarnation. 

Celui qui est
Contrairement aux disciples et aux prophètes, Jésus adopte une attitude sereine, presque distante. On dirait qu’il est mis à part, intemporel. Il bénit de sa main droite, et sa gauche tient le rouleau de la Parole : n’avait-il pas annoncé à ses disciples tout ce qu’il lui fallait accomplir selon les Écritures?

Dans son auréole est dessinée une croix dans laquelle on peut lire trois lettres grecques, participe présent du verbe être : l’Étant, révélation du nom de Dieu à Moïse au buisson ardent. Oui, Jésus est bien le Fils bien-aimé en lequel réside la plénitude de l’amour du Père, et cet amour, tel ces trois rayons issus du cœur de la nuée, frappe de plein fouet le visage des trois disciples privilégiés.

La voix et la nuée
La voix
À la parole insensée de Pierre succède cette voix provenant de la nuée. Elle est pleine de reconnaissance, d’amour et d’engagement, et, symbolisée par ces traits bleutés tendus vers chacun des apôtres, elle souligne ici que Celui qui se donne à voir c’est, non seulement un visage et un geste, mais encore et surtout une Parole : le Verbe Sauveur fait chair.

La nuée
La nuée est représentée sous la forme de deux cercles excentrés de couleur bleue dans lesquels rayonnent les traits dorés de l’action créatrice de Dieu. Des étoiles d’or situent le lieu : on est bien dans le Royaume des cieux; la gloire quitte les hauteurs du sanctuaire céleste et se rend accessible à la matière, jusqu’à la transfigurer.

C’est dans le livre de l’Exode (Ex 13, 21-22) que l’on fait pour la première fois connaissance avec cette nuée lumineuse qui couvre d’ombre : protégeant la fuite des Hébreux contre les armées de Pharaon, elle éclaire la nuit; elle est sombre le jour. On la retrouvera à l’Ascension, soustrayant le Ressuscité aux regards des disciples. Elle est toujours très proche, si proche que c’est dans ce clair-obscur de l’Esprit que Jésus viendra à chacune de ses manifestations dans la vie des hommes, au cœur de la foi.

Le contexte : les montagnes
Omniprésentes dans l’histoire de l’amitié de Dieu et des hommes, la montagne occupe aussi la majeure partie de l’espace de cette icône. Elle en est comme le fil conducteur qui relie bout à bout les extrémités d’un même mystère. Il y a trois montagnes et trois personnes : l’Horeb et Élie, le Sinaï et Moïse, le Thabor et Jésus. 

L’Horeb
Elle est aussi rouge que le feu du zèle qui animait l’esprit d’Élie. A l’image du bouleversement qui va remuer les trois témoins de la Transfiguration, l’ouragan, le tremblement de terre et le feu étaient déjà les signes précurseurs de la manifestation de Dieu. Et si pour sa venue il a fallu attendre le calme d’une brise légère, c’est aussi dans le silence étouffé d’un brouillard épais que Jésus transfiguré va révéler sa vraie nature. Pierre est associé à Élie : l’audace et la foi des deux hommes les rapproche. 

Le Sinaï
Bien que pâle reflet de la fournaise dans laquelle Dieu descendit vers son peuple, elle garde encore l’élan et l’éclat orangé d’une flamme vive qui incendie la terre. Dieu conversait avec son ami Moïse tandis qu’en bas, le peuple, terrorisé par le fracas du tonnerre, fabriquait un veau d’or. Associé à ce souvenir, terrorisé par le son de la voix, Jacques perd toute contenance, se recroqueville et se voile la face. 

Le Thabor
Point d’orgue sur la route des Évangiles, le Thabor est aussi le centre de l’icône. Sa teinte ocre jaune et vert est symbole d’espérance et de vie. Les trois disciples y déposent leur peur jusqu’à ce que Jésus les relève. C’est ce mont qui occupe la majeure partie de l’image. Les deux autres montagnes s’y accrochent pour former un massif unique, une chaîne de théophanies dont la Transfiguration est le ciment de l’ensemble. Elle domine les sommets comme une neige éternelle, et montre une gloire qui ne prend pas d’âge; elle est la même hier, aujourd’hui et demain.

Il était naturel d’associer Jean à son Seigneur : le disciple bien-aimé au Fils bien-aimé, le contemplatif à Celui qui se donne à voir. Une autre icône verra la même attitude de l’apôtre : celle de la Cène où, penché sur la poitrine du Maître, il écoutera les battements insondables d’un cœur livré.

 

L’instant : les grottes
P
erçant le flanc de la montagne, deux trous béants ramènent à la réalité de l’instant présent. Ne pouvant céder à la tentation de Pierre d’arrêter le temps pour rester en haut, il faut revenir un moment sur terre et redescendre l’autre versant de la montagne : le Christ n’est pas encore ressuscité et l’humanité est dans l’attente de son salut. C’est ce que symbolisent ces deux grottes sombres.

Cette attente pourtant n’est pas vaine. Les arbres plantés à l’entrée témoignent de cette espérance: leurs feuillages verdoyants ne peuvent d’ailleurs pas contenir leurs élans de triomphe, mais jaillissent impatients, comme des sources trop longtemps contenues : la victoire prochaine sur la mort.

Conclusion
Surgissant des profondeurs insondables de la Gloire de Dieu, Jésus s’avance, porté par la nuée. L’étoile blanche témoigne de cet éclatement du cœur de Dieu en vue du don immédiat, incessant et sans limite de Celui dont il semble que même la Gloire ne peut le retenir.

Ce n’est pas un hasard si dans la tradition des iconographes, c’est la réalisation de l’icône de la Transfiguration qui détermine si oui ou non un peintre d’icônes est reconnu et admis officiellement au sein de son Église. Car c’est l’icône de la Lumière par excellence; c’est l’icône de l’éveil du regard. Elle montre la Lumière incréée tout en révélant aux hommes la Lumière qui est en eux. Peindre l’icône de la Transfiguration, c’est accepter ce dévoilement de notre propre regard et sa confrontation avec la Face du Ressuscité. C’est aussi accepter l’humble souci du chrétien de recevoir et transmettre cette lumière aux yeux des hommes.

Vincent Minet
catho.be (février 2005)