Johannes Vermeer. La Femme à la balance

Johannes Vermeer (1632 – 1675)
La Femme à la balance (~1664)
National Gallery of Art, Washington

Ce petit tableau, conservé à la National Gallery de Washington, était à l’origine présenté à l’intérieur d’une boîte, selon une pratique courante au XVIIe siècle. Hélas, ce coffret de bois a disparu sans laisser de traces. Aussi n’a-t-on aucune idée des motifs qui ornaient son couvercle, potentiels indices à l’interprétation de cette scène montrant une jeune femme seule à l’intérieur d’une pièce, face à une fenêtre, appliquée à étalonner une balance. En peignant un tel sujet, Vermeer se place à dessein dans une tradition iconographique delftoise bien établie. En l’occurrence, c’est à son contemporain Pieter De Hooch, et à sa Peseuse d’or (également peinte au milieu des années 1660), que Vermeer semble avoir voulu se mesurer. Les compositions sont si proches qu’il est difficile d’imaginer que les deux peintres n’aient pas eu connaissance de leurs projets respectifs : proximité des attitudes et du costume, composition similaire… Les deux hommes avaient beau se connaître depuis une décennie, De Hooch vivait alors à Amsterdam et semble n’être passé que brièvement à Delft en 1663. L’impression qui se dégage de chacune des peintures est toutefois fort différente ! Purement descriptive et anecdotique, la Peseuse d’or de Pieter De Hooch (dont la balance est chargée de pièces d’or et d’argent) n’inspire pas la même dignité que la Femme à la balance de Vermeer, incitant le spectateur à faire preuve d’équilibre dans ses jugements et à mener sa vie avec tempérance.

Le « Jugement Dernier » ou la pesée des âmes
Le tableau accroché au fond de la pièce fournit une clé de lecture essentielle à la scène. Il figure un Jugement dernier, iconographie eschatologique qui évoque la pesée des âmes et confère une dimension spirituelle à cette scène de la vie quotidienne. En utilisant ce « tableau dans le tableau », Vermeer use d’un procédé fréquent. Néanmoins, contrairement à ses pairs qui confèrent toujours à leurs « tableaux dans le tableau » une signification claire et précise, lui préfère doter le sien d’une dimension allégorique. En grand maître de l’ambiguïté.

Un miroir qui ne reflète rien
Pur morceau de peinture – quelques rectangles blancs et noirs disposés géométriquement –, le miroir, vu de profil, est accroché près de la fenêtre. Voilà l’un des motifs classiques de la peinture de genre hollandaise, symbole de vanité bien sûr. Toutefois, comme l’a remarqué l’historien de l’art Daniel Arasse, ici ce miroir « ne reflète rien, ni pour la femme (qui ne s’y regarde pas), ni pour le spectateur qui regarde le tableau ».

Vanités de la bourgeoisie triomphante
Cet instant précède le moment où la femme posera sur la balance les colliers de perles et les pièces d’or disposés sur la table. Signes extérieurs de richesse, ces bijoux renvoient au boom économique dont jouissent alors les Pays-Bas du Nord. Ils sont ici les attributs distinctifs de la bourgeoisie hollandaise, calfeutrée dans un intérieur empli d’objets de valeur. Ceux-ci renvoient toutefois à une dimension éthique : lors du Jugement dernier, ils ne pèseront rien dans la balance !

Justice ou vérité incarnée ?
Si fine soit-elle, la balance en or que tient la jeune femme est le point focal du tableau. À l’intersection des deux diagonales, elle happe le regard, guidée par les éclats de lumière jaillissant des plateaux, et par le geste et les yeux baissés de la femme. Le sens de la scène tient précisément à cet objet, symbole de justice et de vérité. Le fait que ses plateaux soient vides ne peut être anodin. Indifférence aux biens terrestres ? Dénégation de l’idée protestante de prédestination ? À en croire le livre d’emblèmes le Sinnepoppen que publia Roemer Visscher en 1614, le motif de la balance vide évoque la vérité.

Est-elle enceinte ?
La peseuse est-elle enceinte ? Cette question a fait couler beaucoup d’encre, l’hypothèse ayant été associée à la peinture de genre hollandaise, tout entière à la gloire des vertus domestiques et de la vie familiale. La tradition nordique, utilisant les perles pour prédire le sexe de l’enfant à naître, a aussi été évoquée… C’est toutefois oublier que la mode des années 1660 était aux robes resserrées sous la poitrine et aux larges vestes évasées, comme l’illustre l’admirable Femme en bleu lisant une lettre de Vermeer, ayant fait également l’objet de mille commentaires. Mais le mystère de la création demeure impénétrable !

© Beaux Arts, commentaire d’œuvre