Diego Velázquez. Le Christ dans la maison de Marthe et Marie

Pierluigi da Palestrina, Jesu rex admirabilis, The Monteverdi Choir, John Eliot Gardiner, direction

Diego Velázquez (1599-1660)
Le Christ dans la maison de Marthe et Marie (1618)
National Gallery, London


Lc 10, 38-42
En ce temps-là,
Jésus entra dans un village.
Une femme nommée Marthe le reçut.
Elle avait une sœur appelée Marie
qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.
Quant à Marthe, elle était accaparée
par les multiples occupations du service.
Elle intervint et dit:
«Seigneur, cela ne te fait rien
que ma sœur m’ait laissé faire seule le service?
Dis-lui donc de m’aider.»
Le Seigneur lui répondit:
«Marthe, Marthe, tu te donnes du souci
et tu t’agites pour bien des choses.
Une seule est nécessaire.
Marie a choisi la meilleure part,
elle ne lui sera pas enlevée.»


Jésus est assis dans un grand et beau fauteuil de style contemporain, Marie à ses pieds, à l’écouter, assise en tailleur, peut-être sur un tabouret très bas que dissimule son vêtement. La chevelure de Marie est très épaisse: Vélasquez applique l’assimilation du personnage à Marie-Madeleine. Derrière celle-ci, une femme plus âgée esquisse un geste.

Comme dans de nombreuses œuvres flamandes, alors récentes, connues à Séville au moins par la gravure, tout ceci se passe à l’arrière-plan et sur le côté. Le premier plan présente une nature morte sur plan de travail, une jeune femme occupée à broyer de l’ail dans un mortier, le tout indiqué de la main par une autre femme âgée qui se tient juste derrière la plus jeune.

Il est impossible de dire si la conversation avec Jésus est reflétée dans un miroir ou vue par l’intermédiaire d’une sorte de passe-plat. Cette incertitude est troublante, d’autant que l’ensemble de la scène est très simple et dépouillé. Le contenu de la nature morte a peu à voir avec les tables flamandes, qui débordent de victuailles, que ce soit dans ce sujet ou dans d’autres. La composition est donc la même, mais sans doute pas tout à fait dans le même esprit. De même, le personnage rougeaud censé être Marthe, cheveux ramenés en arrière par un bandeau, est bien moins souriant que sur les toiles du Nord. Certains commentateurs la supposent même au bord des larmes ou en tout cas marquée d’un dépit douloureux.

Cherchant des lectures actuelles autorisées de cet épisode, je constate une tendance unanime à insister sur la complémentarité des deux figures. L’interprétation se nourrit du sens hébraïque des noms, du contexte immédiat où s’insère la scène (halte à Béthanie pendant la montée à Jérusalem), du rapprochement avec l’Évangile selon Jean, mais surtout d’une lecture très littérale de ce qu’implique normalement la réception impromptue de l’hôte, sans doute très accompagné. Marthe est la maîtresse de maison. Sa relation à Jésus est fondée sur une entière confiance. La question qu’elle lui pose, elle se la permet parce qu’elle le connaît bien. Et Jésus sait qu’elle entendra en très bonne part la réponse.

Les prédicateurs d’aujourd’hui entendent limiter au maximum la part de nature conflictuelle que l’on pourrait attribuer à l’histoire, plaidant pour une cohabitation aisée. Je suis entièrement convaincu par cette façon de voir les choses.

Il me plaît d’imaginer que c’est ce que dit à Marthe la vieille dame derrière elle, qui porte un fichu sur la tête. C’est le plus étrange, dans ce tableau, ces deux femmes toutes deux la tête couverte (ou bien est-ce la même ?) qui ne figurent pas dans l’Évangile, et qui scindent la scène. Car c’est normalement Marthe elle-même qu’on devrait voir venir demander au Seigneur de dire à Marie de l’aider. On peut trouver que la disposition choisie par Vélasquez contribue à amplifier le conflit entre les deux sœurs, mais aussi bien qu’elle le désamorce, surtout, donc, si la vieille dame est chargée, comme j’aime à le croire, de consoler Marthe.
Pierre Jolibert