▷ Jo­hannes Ver­meer. La Femme à la balance

Pierre Ster­ckx, cri­tique d’art, 2009 © France Culture 

Jo­hannes Ver­meer (1632 - 1675)
La Femme à la ba­lance (~1664)
Na­tio­nal Gal­le­ry of Art, Washington 


Ce pe­tit ta­bleau, conser­vé à la Na­tio­nal Gal­le­ry de Wa­shing­ton, était à l’origine pré­sen­té à l’intérieur d’une boîte, se­lon une pra­tique cou­rante au XVIIe siècle. Hé­las, ce cof­fret de bois a dis­pa­ru sans lais­ser de traces. Aus­si n’a-t-on au­cune idée des mo­tifs qui or­naient son cou­vercle, po­ten­tiels in­dices à l’interprétation de cette scène mon­trant une jeune femme seule à l’intérieur d’une pièce, face à une fe­nêtre, ap­pli­quée à éta­lon­ner une ba­lance. En pei­gnant un tel su­jet, Ver­meer se place à des­sein dans une tra­di­tion ico­no­gra­phique delf­toise bien éta­blie. En l’occurrence, c’est à son contem­po­rain Pie­ter De Hooch, et à sa Pe­seuse d’or (éga­le­ment peinte au mi­lieu des an­nées 1660), que Ver­meer semble avoir vou­lu se me­su­rer. Les com­po­si­tions sont si proches qu’il est dif­fi­cile d’imaginer que les deux peintres n’aient pas eu connais­sance de leurs pro­jets res­pec­tifs : proxi­mi­té des at­ti­tudes et du cos­tume, com­po­si­tion si­mi­laire… Les deux hommes avaient beau se connaître de­puis une dé­cen­nie, De Hooch vi­vait alors à Am­ster­dam et semble n’être pas­sé que briè­ve­ment à Delft en 1663. L’impression qui se dé­gage de cha­cune des pein­tures est tou­te­fois fort dif­fé­rente ! Pu­re­ment des­crip­tive et anec­do­tique, la Pe­seuse d’or de Pie­ter De Hooch (dont la ba­lance est char­gée de pièces d’or et d’argent) n’inspire pas la même di­gni­té que la Femme à la ba­lance de Ver­meer, in­ci­tant le spec­ta­teur à faire preuve d’équilibre dans ses ju­ge­ments et à me­ner sa vie avec tempérance.

Le « Ju­ge­ment Der­nier » ou la pe­sée des âmes
Le ta­bleau ac­cro­ché au fond de la pièce four­nit une clé de lec­ture es­sen­tielle à la scène. Il fi­gure un Ju­ge­ment der­nier, ico­no­gra­phie es­cha­to­lo­gique qui évoque la pe­sée des âmes et confère une di­men­sion spi­ri­tuelle à cette scène de la vie quo­ti­dienne. En uti­li­sant ce « ta­bleau dans le ta­bleau », Ver­meer use d’un pro­cé­dé fré­quent. Néan­moins, contrai­re­ment à ses pairs qui confèrent tou­jours à leurs « ta­bleaux dans le ta­bleau » une si­gni­fi­ca­tion claire et pré­cise, lui pré­fère do­ter le sien d’une di­men­sion al­lé­go­rique. En grand maître de l’ambiguïté.

Un mi­roir qui ne re­flète rien
Pur mor­ceau de pein­ture – quelques rec­tangles blancs et noirs dis­po­sés géo­mé­tri­que­ment –, le mi­roir, vu de pro­fil, est ac­cro­ché près de la fe­nêtre. Voi­là l’un des mo­tifs clas­siques de la pein­ture de genre hol­lan­daise, sym­bole de va­ni­té bien sûr. Tou­te­fois, comme l’a re­mar­qué l’historien de l’art Da­niel Arasse, ici ce mi­roir « ne re­flète rien, ni pour la femme (qui ne s’y re­garde pas), ni pour le spec­ta­teur qui re­garde le tableau ».

Va­ni­tés de la bour­geoi­sie triom­phante
Cet ins­tant pré­cède le mo­ment où la femme po­se­ra sur la ba­lance les col­liers de perles et les pièces d’or dis­po­sés sur la table. Signes ex­té­rieurs de ri­chesse, ces bi­joux ren­voient au boom éco­no­mique dont jouissent alors les Pays-Bas du Nord. Ils sont ici les at­tri­buts dis­tinc­tifs de la bour­geoi­sie hol­lan­daise, cal­feu­trée dans un in­té­rieur em­pli d’objets de va­leur. Ceux-ci ren­voient tou­te­fois à une di­men­sion éthique : lors du Ju­ge­ment der­nier, ils ne pè­se­ront rien dans la balance !

Jus­tice ou vé­ri­té in­car­née ?
Si fine soit-elle, la ba­lance en or que tient la jeune femme est le point fo­cal du ta­bleau. À l’intersection des deux dia­go­nales, elle happe le re­gard, gui­dée par les éclats de lu­mière jaillis­sant des pla­teaux, et par le geste et les yeux bais­sés de la femme. Le sens de la scène tient pré­ci­sé­ment à cet ob­jet, sym­bole de jus­tice et de vé­ri­té. Le fait que ses pla­teaux soient vides ne peut être ano­din. In­dif­fé­rence aux biens ter­restres ? Dé­né­ga­tion de l’idée pro­tes­tante de pré­des­ti­na­tion ? À en croire le livre d’emblèmes le Sin­ne­pop­pen que pu­blia Roe­mer Vis­scher en 1614, le mo­tif de la ba­lance vide évoque la vérité.

Est-elle en­ceinte ?
La pe­seuse est-elle en­ceinte ? Cette ques­tion a fait cou­ler beau­coup d’encre, l’hypothèse ayant été as­so­ciée à la pein­ture de genre hol­lan­daise, tout en­tière à la gloire des ver­tus do­mes­tiques et de la vie fa­mi­liale. La tra­di­tion nor­dique, uti­li­sant les perles pour pré­dire le sexe de l’enfant à naître, a aus­si été évo­quée… C’est tou­te­fois ou­blier que la mode des an­nées 1660 était aux robes res­ser­rées sous la poi­trine et aux larges vestes éva­sées, comme l’illustre l’admirable Femme en bleu li­sant une lettre de Ver­meer, ayant fait éga­le­ment l’objet de mille com­men­taires. Mais le mys­tère de la créa­tion de­meure impénétrable !

© Beaux Arts, com­men­taire d’œuvre